France dossier. «Halte à la brutalisation de la jeunesse» (1)

Lycée Le Corbusier d’Aubervilliers. (Capture de vidéo)

Communiqué LDH (Ligue des droits de l’Homme France)

Alors que les syndicats se mobilisaient mardi 29 septembre dans la fonction publique, les lycéennes et les lycéens, mobilisés depuis plusieurs jours, poursuivent et amplifient leur mouvement avec une même exigence: un service public de l’éducation financé à la hauteur des besoins, garantissant une éducation de qualité et les mêmes droits pour toutes et tous.

La seule réponse à cet engagement parfaitement légitime de jeunes citoyennes et citoyens a été la répression, des interventions violentes, des gardes à vue massives, dont des enfants de 14 ans! La LDH (Ligue des droits de l’Homme/droits humains) dénonce depuis plusieurs années un maintien de l’ordre brutal, qui ne respecte ni la liberté de manifestation ni la liberté d’expression, garanties pourtant par la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 (Cide) ou la CEDH (Convention européenne des droits de l’homme). Elle s’indigne de l’usage indiscriminé de gaz lacrymogène et d’armes sublétales mutilantes (LBD, grenades explosives), contraire au droit international, la France étant le seul pays d’Europe à utiliser ces dernières contre sa propre population, et là, contre ses enfants.

Elle rappelle qu’elle a attaqué devant le Conseil d’Etat [plus haute juridiction de l’ordre administratif] la nouvelle instruction du ministère de l’Intérieur sur les «violences urbaines», qui semble avoir été mise en œuvre contre les lycéennes et lycéens et leurs parents présents, car son postulat est un usage de la force contre des délinquants, et non la nécessité de prévoir la gestion d’une mobilisation pour contenir les débordements, tout en respectant la liberté de manifester. Une telle stratégie est dangereuse.

En témoignent les violences rapportées lors des mobilisations lycéennes, qui doivent alerter. À Tours, un jeune homme a été hospitalisé après une blessure à la tête qui semble liée à un tir de LBD au visage. L’IGPN a été saisie sur ce cas et deux autres enquêtes IGPN sont d’ores et déjà ouvertes. D’autres blessures envers des jeunes ou des parents d’élèves ont été signalées dans plusieurs villes. Les témoignages et les vidéos documentant ces interventions se multiplient. Outre l’usage de la force, on relève également un recours important aux amendes forfaitaires, outil de disciplinarisation de la jeunesse.

La LDH demande que toute la lumière soit faite et rappelle que l’usage de la force à l’encontre de lycéennes et lycéens doit répondre aux exigences les plus strictes d’adaptation, de nécessité, et de proportionnalité. Une réponse violente des forces de l’ordre ne peut aboutir qu’à une escalade de tensions, ce qui met en danger, par effet retour, les personnels de l’éducation, ce qui n’est pas admissible. Elle rappelle que, de surcroît, lorsque des infractions graves sont commises (telles des violences sur le personnel des établissements), l’éducatif doit primer sur le répressif.

La mobilisation de cette jeunesse contre le manque de moyens et pour bénéficier d’une éducation effective doit trouver une réponse politique et non policière.

La LDH dénonce par ailleurs l’instruction du ministre de l’Intérieur [Laurent Nuñez] selon laquelle «l’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre». Cette instruction donne une justification inadmissible à ces violences policières quand il aurait fallu au contraire appeler à la retenue, particulièrement s’agissant d’enfants. Cette répression brutale est contraire aux principes d’un Etat démocratique.

La LDH va s’employer, avec ses partenaires, à documenter les violences commises, pour une saisine du Défenseur des droits.

La LDH affirme sa solidarité avec les victimes et sa disponibilité pour accompagner les familles et leurs conseils dans leurs démarches. (Paris, le 1er octobre 2026)

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Mobilisation lycéenne: «Le dispositif sécuritaire est totalement disproportionné» (2)

Devant le lycée Henri-IV, «établissement d’excellence». (Capture de vidéo)

Entretien avec Robi Morder conduit par Thomas Lefèvre et Isya Okoué Métogo

Spécialiste de l’histoire des mouvements étudiants et lycéens, Robi Morder est chercheur associé au laboratoire Printemps (Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) et animateur du Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants (Germe). Il est également coauteur du livre Quand les lycéens prenaient la parole (Syllepse), paru en 2018, à l’occasion des 50 ans de mai 68. Il revient pour Politis sur la mobilisation lycéenne en cours.

Depuis le début de la mobilisation actuelle, les lycéen·nes, donc des mineurs, subissent une répression policière particulièrement intense. Quel est votre regard sur ce dispositif de maintien de l’ordre?

Robi Morder: On a déjà observé des abus sécuritaires envers des mineurs, mais souvent à la marge. Là, il y a quelque chose de systématique. Il y a eu un précédent en 2018, lorsque des élèves d’un lycée de Mantes-la-Jolie avaient été mis à genoux par les forces de l’ordre. La vidéo avait beaucoup tourné et avait provoqué de vives réactions. Ce qui se passe depuis la semaine dernière est d’une tout autre ampleur.

Aujourd’hui, les appels à «protéger les lycéens» se multiplient, et c’est une première. Je pense que cela montre à quel point le dispositif sécuritaire est totalement disproportionné. À titre de comparaison, en 1971, un lycéen parisien avait été arrêté, a priori sans violences, à la sortie de son lycée lors d’une manifestation interdite, ce qui avait déclenché de vives réactions ainsi que des appels à la grève.

La situation actuelle s’inscrit dans une stratégie policière systémique depuis la loi travail [dite loi El-Khomri d’août 2016], avec une doctrine de maintien de l’ordre fortement répressive. Je pense aussi que la forte influence de l’extrême droite au sein des forces de l’ordre explique que certains policiers se lâchent en banlieue, avec des insultes et des coups, malgré certaines consignes de modération du ministère. Le gouvernement veut éviter de paraître faible face à l’extrême droite, qui multiplie les accusations de laxisme.

C’est un jeu dangereux, car cela alimente l’escalade. Le gouvernement a pourtant la possibilité de privilégier la négociation et de ne pas intervenir violemment. Mais plus on tarde, plus les enjeux augmentent: ce qui aurait pu suffire comme concessions hier ne suffit plus aujourd’hui, la mobilisation place les enchères plus élevées. C’est la question de satisfaction des revendications, comme dans toute mobilisation.

Quelle est la spécificité de ce mouvement par rapport aux mobilisations lycéennes depuis 1968?

Je ne dirais pas que la spécificité tient aux formes du mouvement lui-même: on est dans une réinvention permanente de la lutte, mais les revendications sont du même ordre depuis le mouvement de Seine-Saint-Denis en 1978, où on avait connu déjà des occupations de lycées à Saint-Denis, Aubervilliers et Montreuil, contre le manque de professeurs et de moyens.

Les caractéristiques des mobilisations empruntent beaucoup à celles de l’enseignement technique et des filières professionnelles des années 1970, qui sont maintenant regroupés sous le terme générique «lycée». Ce sont les mêmes établissements qui se sont révoltés en premier cette année. Cela ne veut pas dire que tout s’est dégradé en continu, il y a eu des hauts et des bas. En 1990 par exemple, il y a eu un plan d’investissement de 4,5 milliards de francs [environ 700 millions d’euros] après un mouvement de contestation parti, encore une fois, de Seine-Saint-Denis.

Ce qu’il faut analyser, c’est le contexte du moment. La situation économique est critique et le chômage de masse revient, surtout chez les jeunes [le taux de chômage des 15-24 ans atteint 21,1% au premier trimestre 2026]. S’ajoutent à cela la crise climatique et l’ombre de la guerre. Les élèves soulignent le décalage entre les politiques d’austérité et les budgets militaires comme les profits qui augmentent. Et enfin, il y a la montée de l’extrême droite. Elle est ressentie comme une menace existentielle par les lycéens, dont ceux issus de la deuxième, troisième, quatrième génération de l’immigration, qui savent qu’ils sont dans le collimateur de ces partis politiques.

(Capture de vidéo)

Médiatiquement et politiquement, les lycéens sont souvent traités en enfants manipulables et le mouvement est accusé d’être désorganisé. Est-ce nouveau?

Non. Il y a toujours eu un certain discours qui consiste à dire: «Ce sont des jeunes, donc ils ne savent pas, ils sont manipulables». C’est une accusation récurrente. En somme, leurs revendications ne comptent pas. En 1967 et 1968, quand les lycéens descendent dans la rue, ce discours existe déjà, y compris à gauche. Les choses ont évolué du côté des syndicats, mais pas du côté des pouvoirs publics ou des médias.

Le discours est totalement différent face aux manifestations d’agriculteurs par exemple. Quand ils mettent le feu à des pneus, on peut être d’accord ou pas avec ces actes, mais en tout cas, ils sont respectés. Quand ils descendent dans la rue, ils sont entendus. Les lycéens ne sont pas pris au sérieux par le gouvernement, ils se sentent non respectés. On remarque d’ailleurs une position contradictoire. Il y a trois ou quatre jours, on disait: «Regardez-les, ils ne savent pas ce qu’ils veulent, ils ont des revendications dans tous les sens.» Aujourd’hui, on admet que leurs revendications sont légitimes… Et dans le même temps, on dit qu’ils sont manipulés!

Comment analysez-vous la réponse politique actuelle au mouvement et les accusations de récupération?

C’est encore une fois le même discours consistant à dire que les lycéens sont incapables et manipulables. Pourtant les élus, y compris de droite, vont régulièrement au contact des manifestants, ils se déplacent devant les entreprises en lutte, etc. Mais on revient à la même question: les paysans ne seraient pas manipulés, les lycéens, eux, le seraient. Cette présence correspond-elle aux attentes du mouvement? Seul lui peut le dire. Il peut la vivre comme une tentative de récupération. En même temps, la présence d’élus peut jouer un rôle protecteur, et surtout, elle attire les médias. Les mouvements peuvent aussi utiliser les partis pour visibiliser leurs luttes.

Il y a aussi un dénigrement des professeurs, des programmes scolaires coupables de tous les maux bien sûr, avec des élèves, soi-disant «abrutis». Sauf que ces discours sont loin d’être nouveaux. Si j’en crois ce qui s’écrit depuis plus d’un siècle sur le déclin de l’école, on devrait tous être analphabètes aujourd’hui puisqu’à chaque décennie «le niveau baisse». On voit bien que c’est encore une tentative de déplacer le problème. Enfin, quand un mouvement devient important, le gouvernement essaie de séparer le bon grain de l’ivraie. D’un côté il y aurait les «gentils» manifestants avec des revendications, de l’autre, les «méchants» qui veulent tout casser. C’est une stratégie politique bien connue pour tenter de diviser les mobilisations. (Publié sur le site de Politis le 2 octobre 2026, une publication qui mérite aussi un soutien par des lecteurs francophones hors de France)

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«Les revendications lycéennes sont légitimes, nous les soutenons, le gouvernement doit y répondre!» (3)

(Capture de vidéo)

Communiqué de l’Intersyndicale de l’éducation

Les lycéennes et les lycéens se mobilisent depuis plusieurs jours contre leurs mauvaises conditions d’études: état du bâti, inégalités, sélection pour l’accès aux études supérieures, professeur·es non remplacé·es, emploi du temps intenables… Leurs revendications sont légitimes, nous les soutenons d’autant plus qu’elles sont au cœur de nos mobilisations dénonçant le manque de moyens depuis plusieurs années.

Au-delà de la question des moyens, les élèves réclament plus d’égalité et la justice sociale conscients que les politiques d’Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs ont abîmé sciemment les principes de l’École de la République.

En réponse aux lycéennes et aux lycéens qui dénoncent les conséquences des choix politiques macronistes, le gouvernement ne répond que par une demande de retour au calme et par l’intervention des forces de l’ordre. Les témoignages d’élèves blessé·es, violenté·es, menacé·es sont chaque jour plus nombreux. C’est inacceptable! Si élèves et personnels doivent être protégés, nul ne justifie qu’ils deviennent la cible des interventions policières. La FSU, l’UNSA Éducation, la FNEC FP FO, la CFDT Éducation Formation et Recherche Publiques, la CGT Educ’action, SUD Éducation condamnent fermement ces réponses qui confirme que ce gouvernement ne sait répondre que par la violence à la colère sociale, y compris celle de la jeunesse. Nous demandons l’abandon de toutes sanctions et poursuites liées au seul fait de participer aux mobilisations.

Nous exprimons notre solidarité avec les collègues blessés ou pris pour cible dans l’exercice de leur mission. Le soutien à cette mobilisation est indissociable du respect des personnels. Nous condamnons ces menaces et agressions.

Il faut faire cesser toutes les violences là où elles se sont installées.

Les revendications des élèves doivent pouvoir s’exprimer, être écoutées et entendues à tous les niveaux. Nous ne transigerons pas sur le respect des droits de nos élèves et sur l’effectivité de la démocratie lycéenne. Elle ne peut être un simple concept désincarné, cantonné aux salles de cours.
Dans ce contexte et dans le respect de l’indépendance du mouvement lycéen, nos organisations appellent à soutenir et entendre les revendications lycéennes pour de meilleures conditions d’étude et davantage d’égalité, notamment à l’occasion de la journée annoncée du mardi 6 octobre. Nous appelons les collègues à se saisir des possibilités de mobilisations le 6 octobre, y compris par la grève.

Nos organisations se reverront la semaine prochaine pour faire le point sur la situation, les réponses du gouvernement aux revendications qui s’expriment et décider des suites. (A Paris, le 2 octobre 2026)

 

 

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