
Par Sofía Kortysz Vaz (Santa Catarina)
À Santa Catarina [Etat dans le sud du Brésil dont la capitale est Florianopolis], à moins de deux heures de vol de Montevideo, dans une région où de nombreux Uruguayens choisissent de passer leurs vacances d’été, l’extrême droite brésilienne a trouvé son plus grand soutien. Un conservatisme profondément enraciné, les origines allemandes d’une grande partie de ses habitants, l’influence de l’Église évangélique et la présence d’un nombre inhabituel de milliardaires se conjuguent ici en faveur de Flávio Bolsonaro.
«Tout comme il y a eu un avant et un après le Christ, il y a eu un avant et un après l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, il y a huit ans», a déclaré à Brecha [hebodmadaire uruguayen] un membre du Parti des travailleurs (PT) de Santa Catarina lors d’une réunion de militants favorables au président Luiz Inácio Lula da Silva. «Attention, je ne compare pas Bolsonaro au Christ», a-t-il précisé en souriant.
Lors des élections de 2018, Jair Bolsonaro s’est imposé dans tout le sud du Brésil, mais c’est dans l’État de Santa Catarina qu’il a obtenu ses meilleurs résultats, avec 75,9% des suffrages, contre 24% pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. En 2022, il n’a pas obtenu d’aussi bons résultats, mais le défi était plus grand: il se mesurait à l’actuel président, Lula, qui venait d’être libéré. Malgré tout, l’écart entre les deux hommes était très important: 69,2% contre 30,7% en faveur de l’ancien capitaine [Jair Bolsonaro a été capitaine de l’armée dans la seconde moitié des années 1980 avant d’être transféré à la réserve en 1988, il est élu député fédéral en 1990 et réélu six fois].
Lorsque les électeurs de gauche ou du centre évoquent un changement profond depuis l’arrivée de Jair Bolsonaro au Palais du Planalto, ils pensent avant tout à une fracture au sein de la société, dans laquelle s’est installée, sous l’impulsion de la présidence, une culture de la haine de l’autre. Mais il existe sur le territoire brésilien une division antérieure au mandat de Bolsonaro: la polarisation entre un Sud et un Sud-Est riches, d’une part, et un Nord et un Nord-Est pauvres, d’autre part. Le magazine Forbes, qui dresse chaque année le classement des personnes les plus riches de chaque pays, a publié dans son numéro de la semaine dernière, à propos du cas brésilien: «Alors que le Sud-Est concentre la majeure partie de la richesse avec Eduardo Saverin et Jorge Paulo Lemann, le Nord du pays ne compte aucun représentant» parmi les plus puissants. Saverin est cofondateur de Facebook [fortune estimée à 35,6 milliards de dollars en 2025], et Lemann, un ancien joueur de tennis issu d’une famille d’origine suisse [a la double nationalité suisse et brésilienne] a étudié à Harvard et a fait fortune dans la finance [actionnaire majoritaire du groupe Kraft Heinz, Burger King et fondateur de 3G Capital]. Un autre milliardaire du sud est Luciano Hang, propriétaire de Havan, l’une des plus grandes chaînes de supermarchés brésiliennes, qui a eu l’idée ingénieuse de placer des répliques de la statue de la Liberté devant ses magasins en hommage au «rêve américain». On a vu Luciano Hang en compagnie de Flávio Bolsonaro, candidat présidentiel d’extrême droite pour les élections du mois prochain.
Soixante pour cent des super-magnats brésiliens sont originaires du sud-est du pays, et dans le sud, Santa Catarina apparaît comme leur terre promise: c’est l’État qui compte le plus grand nombre de personnes extrêmement riches par rapport à sa population. Leur culture a imprégné le reste de la société, et de nombreux habitants de Santa Catarina, y compris des travailleurs qui ne feront jamais fortune, regardent les habitants du Nord-Est avec méfiance, voire avec mépris. «Maintenant qu’ils migrent vers le sud, la sécurité commence à vaciller parmi nous», affirment certains d’entre eux, reprenant le cliché de l’immigrant pauvre, coupable de tous les maux. Dans le Nord-Est, «beaucoup de gens ont cessé de travailler pour percevoir des aides de l’État», affirment-ils également. «Ils préfèrent rester dans la rue plutôt que de respecter des horaires», nous a déclaré un chauffeur Uber selon lequel Santa Catarina est l’État qui «fait vivre le pays» et qui «les entretient», en référence aux habitants du Nord-Est. Certains vont même jusqu’à rêver de séparer Santa Catarina du reste du Brésil, à l’instar du mouvement «O Sul é Meu País», créé à Santa Catarina en 1992 avec un objectif clairement sécessionniste. Deux ans auparavant, au Rio Grande do Sul, était née la «República do Pampa», avec un projet similaire. D’autres, dans le Sud, plus réalistes, choisissent de préserver l’unité nationale par intérêt personnel. Lors des célébrations locales du 7 septembre pour l’indépendance du Brésil organisées par l’extrême droite à Florianópolis, un homme s’est exclamé à tue-tête: «Le Sud a de la tête, c’est vrai, mais le Nord a des minerais.» L’Amazonie et l’Etat de Bahia sont en effet les régions du pays qui possèdent le plus de terres rares.
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Lors d’un rassemblement bolsonariste à Balneário Camboriú [littéral de Santa Catarina], le candidat au poste de vice-gouverneur de Santa Catarina, Adriano Silva, du Parti Novo [ultralibéral opposé aux droits sociaux et la Bolsa Familia], a évoqué ce contraste entre les régions. «On pourrait même croire qu’ici, nous ne sommes pas au bord d’une crise économique, contrairement à ce qui se passe dans d’autres régions, car ici, nous sommes en pleine croissance», dit-il sans étayer ses affirmations par aucune donnée concrète.
Balneario Camboriú est surnommée Bolsonaro city. C’est là que siège en tant que conseiller municipal le plus jeune des fils de l’ancien président, Renan Bolsonaro, qui se présentera aux élections du 4 octobre pour un siège à la Chambre fédérale des députés. Le «Fils n° 4 Junior», comme on l’appelle, n’est pas le seul membre de la famille à briguer un mandat dans l’État de Santa Catarina. Son frère Carlos se présentera également, quant à lui pour un siège au Sénat. Il sait qu’il a des chances ici [sur la famille Bolsonaro, voir l’article publié sur ce site le 25 août 2026].
Le rassemblement bolsonariste s’est déroulé dans un lieu emblématique de la ville, où, au sommet d’une colline, se dresse la statue du Cristo Luz, un Jésus-Christ de 33 mètres, plus haut que le célèbre Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. Carlos Bolsonaro figurait parmi les orateurs de l’événement, aux côtés de la sénatrice Carol de Toni [Parti libéral bolsonariste] et du gouverneur Jorginho Mello [Parti libéral]; «04» est resté dans la salle de réunion, au pied du Cristo Luz. À un moment donné, Adriano Silva a tapoté l’épaule de 04 et lui a dit: «Les médias sont agressifs et affirment que tout ce que fait la famille Bolsonaro est mauvais, mais un masque est tombé à Brasilia et a révélé à quel point cette famille a souffert.» Le vice-gouverneur faisait allusion au scandale impliquant le juge de la Cour suprême fédérale Alexandre de Moraes [qui a confirmé, en tant que président du Tribunal supérieur électoral la victoire de Lula en décembre 2022 et qui a mené l’enquête sur le projet de coup d’Etat qui a abouti à la condamnation de Bolsonaro, ce qui l’a fait considérer comme un «allié» de Lula].
Armes
Sous la présidence de Jair Bolsonaro, la réglementation relative au port d’armes a été assouplie au Brésil, à tel point qu’en 2020 plus de 4,4 millions d’armes étaient en circulation [sur une population de 7,8 millions]. Lula a ensuite rétabli le contrôle des armes, mais la situation n’est toutefois pas revenue à ce qu’elle était auparavant. L’État de Santa Catarina reste le plus armé du pays, avec environ 25’000 fusils, carabines et fusils de chasse, ainsi que près de 40’000 pistolets entre les mains de civils.
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Ce même discours qui attribue à «la gauche» le contrôle des médias – propagé par l’extrême droite aux quatre coins du monde – s’est également fait entendre lors d’un rassemblement organisé dans la nuit noire, dans un coin perdu de la route menant à Rio do Sul, dans l’État de Santa Catarina. Le lieu était signalé par une pancarte sur laquelle on peut lire: «Chamados para servir», une branche de l’Église évangélique pentecôtiste. Lors de ce rassemblement, la députée régionale Ana Campagnolo [Parti social-libéral de droite affirmée], candidate à sa réélection, a longuement expliqué en quoi «la télévision et la radio sont contre les partisans de Bolsonaro». Au cours d’une sorte de conférence publique intitulée «L’Évangile en pratique» – qui a duré environ deux heures –, Ana Campagnolo, qui se définit comme «conservatrice et chrétienne», a appelé l’Église évangélique à produire «de la musique et des films de qualité, qui ne soient pas perçus comme chrétiens» afin de contrer efficacement l’influence idéologique de la «gauche». Aujourd’hui, a-t-elle affirmé, «il n’existe que la musique d’église et la musique pornographique», et la première, plutôt ennuyeuse, n’est pas en mesure de contrebalancer la seconde, a-t-elle suggéré. «Tout est politique. Depuis l’origine, depuis que le Christ a été crucifié, religion et politique sont liées», a-t-elle également expliqué à son public dans le cadre d’une dynamique divertissante consistant à montrer des extraits du Roi lion [film de Disney] pour établir des parallèles avec la Bible. «Lorsque le mur de Berlin et l’Union soviétique sont tombés, on a dit que le communisme avait pris fin, mais non, il s’est réorganisé au sein des mouvements indigénistes, écologistes et féministes, qui ont dressé les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétérosexuels», a-t-elle affirmé. Le premier coup a été porté aux écologistes, pour leur vision «erronée» du monde. «Dans la Genèse, selon elle, en substance, Dieu a créé les animaux avant les hommes. C’est pourquoi on ne peut pas affirmer que les plantes, les animaux et les humains sont d’égale importance. Ils le sont tous, mais l’homme est plus parfait car il a été le dernier à être créé. Que la nature soit au centre et non l’homme est un postulat incompatible avec le christianisme. Rien n’est plus important que l’homme, pas même la forêt amazonienne.» Les féministes ont ensuite été prises pour cible: «Car vous pouvez bien éduquer votre enfant, mais ensuite, il va à l’école et tombe sur une enseignante écoféministe athée qui lui dira que, pour des raisons morales, il doit être végétarien.» Il faut également écarter toute volonté de mettre fin au patriarcat, a déclaré la députée en adressant des clins d’œil complices à l’assistance. «Il faut comprendre qu’il s’agit là d’un élément de la société qui a été décrit et prescrit par la Bible, et qu’aucune interprétation philosophique de celle-ci ne peut conduire à vouloir le détruire.»
Son discours s’est conclu par un appel à mettre fin à l’avortement légal, peut-être l’objectif principal de la députée. «Si vous avez un arbre qui risque de tomber sur votre maison, vous n’osez pas l’abattre, car la police environnementale viendrait et vous n’avez aucune idée du montant de l’amende que cela vous coûterait, mais si vous vous rendez dans un établissement de santé public et que vous prétendez à tort avoir été victime d’abus, le médecin va immédiatement vous administrer une injection qui va traverser votre ventre, atteindre le cœur de votre bébé, et celui-ci va subir un arrêt cardiorespiratoire après avoir agonisé de douleur.» La description est ensuite devenue encore plus terrifiante: «Vous serez alors soumise à l’accouchement d’un cadavre, un bébé mort-né verra le jour ou, si votre bébé a moins de mois, ils utiliseront une pince pour démembrer les restes, les morceaux de bébé, et les aspireront. Combien devrez-vous payer pour avoir fait cela ? Rien.»
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La plupart des descendants d’Allemands arrivés au Brésil vivent tant dans le sud-est que dans le sud. Les premiers Allemands à avoir débarqué dans le pays se sont installés dans le Rio Grande do Sul, en 1824. Puis ce fut le tour de Santa Catarina, en 1850. Dans plusieurs localités de ces deux États, la culture germanique est célébrée et préservée. La dernière fête a eu lieu le 2 septembre, à l’occasion de l’anniversaire de Blumenau, commune de Santa Catarina. Plusieurs candidats locaux du mouvement bolsonariste s’y sont rendus pour faire campagne lors de rassemblements qui ont parfois été marqués par des actes de violence. Depuis le début de l’année 2026, deux incidents liés à l’apologie du nazisme se sont produits à Santa Catarina, l’État où la première cellule nazie a vu le jour sur le territoire brésilien, en 1928. En janvier dernier, un homme a été dénoncé pour avoir apposé sur sa voiture un immense autocollant représentant une croix gammée, accompagné de la phrase «Guerre civile maintenant». En juin, la justice de l’État a confirmé l’acquittement de deux hommes dénoncés pour avoir porté des chapeaux ornés de croix gammées lors d’une fête traditionnelle. Ces dernières années, des événements de ce type se sont multipliés dans cet État où le bolsonarisme pourrait, une nouvelle fois, enregistrer ses meilleurs résultats lors des élections d’octobre 2026.
Le dernier sondage de l’institut Quaest, publié le 24 août, montre que c’est dans les États de Rondônia [capitale Porto Velho] et de Santa Catarina que Flávio Bolsonaro obtiendrait ses meilleurs résultats au premier tour. À Santa Catarina, il recueillerait 45% des voix, contre 20% pour Lula. Dans l’hypothèse d’un second tour entre les deux candidats, un autre institut, Futura/Apex, avait attribué en juin 52,3% des voix à l’extrême-droitier et 23,3% au candidat du PT. En mai, ce même institut avait mesuré le rejet que suscitaient les deux candidats dans cet État: Lula totalisait 70% et Bolsonaro 29%. Dans ce contexte, Lula entame ce week-end une tournée dans le Rio Grande do Sul, le Paraná et l’Etat de Santa Catarina, avec peu de chances de renverser la tendance. (Article publié par l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Forum
La semaine dernière s’est tenue à Santiago du Chili la Ve Rencontre régionale du Forum de Madrid, une instance qui rassemble les forces d’extrême droite d’Amérique et d’Espagne, sous l’égide de la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox. Le président chilien, José Antonio Kast, en tant qu’hôte, et son homologue argentin, Javier Milei, ont été les vedettes de la rencontre, mais des représentants du gouvernement américain (son ambassadeur au Chili, Brandon Judd, et la sous-secrétaire d’État Sarah Rogers), la vice-présidente hondurienne María Antonieta Mejía, une députée européenne proche de l’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán ainsi que des délégués de plusieurs think tanks états-uniens étaient également présents. «Nous sommes sur la bonne voie. Si nous continuons ainsi, nous ne tarderons pas à entrer à La Havane», a déclaré Antonio Kast depuis la tribune du forum. Flávio Bolsonaro n’a pas pu se rendre à l’événement car il était en campagne électorale, mais il a été l’un des plus acclamés et des plus cités par ses compagnons de route. Messieurs Milei et Kast ont tous deux déclaré espérer une victoire du Brésilien aux élections d’octobre afin d’achever d’encercler le «communisme» dans la région.

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