Cuba: la «boîte de Pandore» de l’aide humanitaire états-unienne

(Capture d’écran)

Par David Montgomery

Alors que les États-Unis étranglent économiquement Cuba, Marco Rubio met en œuvre sur l’île un programme de «conquête des cœurs et des esprits» d’un montant de 100 millions de dollars.

Le 21 juillet, un avion-cargo a atterri à La Havane, transportant la première tranche d’une aide humanitaire états-unienne promise à Cuba d’un montant de 100 millions de dollars. La cargaison comprenait des cartons de denrées alimentaires et des bidons en plastique contenant des produits d’hygiène destinés à 700 familles. Après une séance photo médiatique de l’aide avant le décollage à Miami, la mise en scène de la livraison s’est poursuivie aux abords de La Havane, où Mike Hammer, chef de mission de l’ambassade des États-Unis à Cuba, a rendu visite à certaines des premières familles à recevoir cette aide. Il a ensuite publié ses échanges sur les réseaux sociaux. Les kits d’aide étaient pourvus d’autocollants représentant le drapeau américain et protant la mention, en espagnol: «Don du peuple des États-Unis d’Amérique aux citoyens de Cuba.»

Tout dans ce modeste geste de bonne volonté de la part des États-Unis semble conçu pour gagner le cœur et l’esprit du peuple cubain – et détourner l’attention des politiques états-uniennes qui contribuent à la faim et à la misère que ces colis alimentaires sont censés soulager. La livraison de cette aide est arrivée, comme par hasard, le lendemain de la publication par le Département d’État d’un rapport de 100 pages accusant Cuba de mener «une révolution contre la civilisation occidentale elle-même», afin de justifier l’escalade de la guerre d’agression économique et d’usure menée par les États-Unis.

Pour la fraction de la population cubaine qui a la chance de recevoir un colis d’aide, le riz, les haricots, l’huile de cuisson, le sucre, le dentifrice, le savon et les autres articles ne dureront guère plus de dix jours. Beaucoup n’auront pas d’eau courante pour utiliser le savon, car les coupures d’électricité affectent le réseau d’approvisionnement en eau, et ils devront faire cuire le riz et les haricots au bois ou au charbon de bois dans l’obscurité, car le durcissement des sanctions imposées par l’administration Trump entrave l’accès au combustible, à l’électricité, à la nourriture et à l’argent liquide sur l’île.

Le gouvernement cubain a accepté cette aide, mais ses responsables ont souligné l’hypocrisie du blocus économique états-unien qui est à l’origine de ce besoin d’aide humanitaire. Dans un message publié sur X, le président Miguel Díaz-Canel a déclaré que les États-Unis «ne se heurteront ni à des obstacles ni à l’ingratitude de la part de Cuba, aussi incohérente et paradoxale que puisse paraître cette offre à un peuple que le gouvernement des Etats-Unis lui-même punit collectivement de manière systématique et impitoyable». «Cent millions de dollars seraient certainement utiles», a fait remarquer en juin le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, «même si nous devons reconnaître que cela ne représente que cinq jours du coût annuel du blocus [des Etats-Unis]» contre Cuba.

Une boîte de Pandore humanitaire

Cette aide de 100 millions de dollars est source de tensions depuis que le secrétaire d’État Marco Rubio l’a annoncée en mai, alors que les pourparlers secrets visant à satisfaire les exigences des Etats-Unis battaient de l’aile. Dans un discours vidéo en espagnol adressé aux Cubains, Rubio a précisé les objectifs de ces 100 millions de dollars: «Je tiens à vous dire ce que nous, aux États-Unis, vous proposons pour vous aider non seulement à atténuer la crise actuelle, mais aussi à construire un avenir meilleur… La véritable raison pour laquelle vous manquez d’électricité, de carburant ou de nourriture, c’est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n’a été utilisé pour aider la population», a affirmé Marco Rubio. «Le président Trump propose une nouvelle relation entre les États-Unis et Cuba. Mais elle doit s’établir directement avec vous, le peuple cubain», et non avec des entités contrôlées par le gouvernement.

Pour contourner les autorités cubaines, le Département d’État a alloué 60 millions de dollars de cette aide à Catholic Relief Services afin qu’elle soit distribuée par l’intermédiaire de son homologue cubain dirigé par l’Église, Cáritas Cuba. Cet argent permettra de fournir des kits à près de 200’000 familles, soit plus de 500’000 personnes, selon l’organisation. La population cubaine s’élève à plus de 9 millions d’habitants. Par ailleurs, le révérend Franklin Graham [président de la Billy Graham Evanglistic Association, sioniste chrétien, partisan inconditionnel de l’Etat d’Israël], un allié du président Trump, a confirmé que Samaritan’s Purse, l’organisation évangélique d’aide humanitaire qu’il dirige, prévoit de participer à la distribution d’une partie de cette aide.

Les organisations religieuses sont confrontées à un énorme fardeau logistique qui pourrait ralentir les efforts visant à acheminer l’aide vers les personnes qui en ont le plus besoin. Ces groupes doivent se procurer des camions de livraison et de l’essence dans un pays où les véhicules manquent de pièces de rechange et où l’essence est devenue plus rare et plus chère depuis que les États-Unis ont imposé un blocus sur les carburants en janvier. En effet, les prêtres tentent toujours de distribuer des kits alimentaires similaires à ceux que Marco Rubio avait promis en février dans le cadre d’une aide de 9 millions de dollars destinée à faire face aux dégâts causés par l’ouragan Melissa en octobre dernier. Les autorités cubaines affirment que seule une fraction de cette aide destinée à faire face aux conséquences de l’ouragan, orchestrée par Marco Rubio, avait été distribuée en juillet.

En juillet, lorsque la première livraison de cette nouvelle aide de 100 millions de dollars est arrivée à La Havane, plus de deux mois après l’annonce faite par Marco Rubio, la population était plus désespérée que jamais, en quête d’un répit dans sa lutte quotidienne pour se procurer de la nourriture, de l’eau et de l’électricité. Les gens ont commencé à affluer vers les églises ou à interpeller les prêtres dans la rue, suppliant qu’on leur donne un colis alimentaire.

«L’aide est destinée à tout le monde, mais il n’y en a pas assez», explique le révérend Leandro NaunHung, curé de la paroisse San José Obrero, située à la périphérie de Santiago, la deuxième plus grande ville de Cuba. L’écart entre l’ampleur des besoins et le volume de l’aide «est énorme», note-t-il. Et cette aide sème la discorde et la jalousie. Certaines personnes prétendent avoir plus de bouches à nourrir qu’elles n’en ont réellement, dans l’espoir d’obtenir un colis. Partout où il va, rapporte le révérend, il entend des gens implorer: «Padre, Padre, mon colis, mon colis, mon colis!»

Tourmenté par les passions et les contradictions déchaînées par ces colis d’aide, Leandro NaunHung a récemment prononcé un sermon comparant les cartons alimentaires états-uniens à la boîte de Pandore. Selon le mythe grec, en ouvrant la boîte, Pandore a libéré toutes sortes de malheurs sur la terre. Dans la version du révérend, le dernier des malheurs, au fond de la boîte, était l’espoir – que l’on ne considère généralement pas comme malfaisant. Il met en garde ses paroissiens contre le fait de s’accrocher à de faux espoirs, tels qu’un colis alimentaire humanitaire, pour résoudre leurs problèmes. «La faim est plus grande que l’aide humanitaire qui arrive», leur dit-il.

Et pourtant, aussi précaire et limitée que puisse être cette aide, NaunHung estime que ses livraisons ne sont pas vaines. «Certains disent que si l’aide n’est pas destinée à tout le monde, alors elle ne devrait être destinée à personne», explique-t-il. Mais «si ne serait-ce que dix personnes peuvent en bénéficier, nous ferons ce travail». Il ajoute: «Les gens disent qu’ils n’ont jamais vu autant de nourriture d’un seul coup.» (Article publié sur le site The Nation le 10 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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