
Par Daniel Libreros
Le second tour des élections présidentielles de la République qui se sont tenues dimanche dernier, le 21 juin, en Colombie a proclamé vainqueur le candidat d’extrême droite du mouvement «Firmes por la Patria» , Abelardo de la Espriella, avec un total de 12 959 542 voix. Le candidat du gouvernement, Iván Cepeda, du Pacte historique, a obtenu 12 708 712 voix, soit un écart de seulement 250 000 voix (moins de 1%) sur un total de 26 095 102 suffrages et un taux de participation de 63,6% la plus élevée de toute l’histoire du pays pour ce type de scrutin.
Il en résulte un pays polarisé sur le plan électoral, avec des divergences régionales qui se sont transformées en un schéma géographique structurel au cours des dernières décennies (l’intérieur andin conservateur face aux régions côtières en quête de politiques alternatives) et des changements partiels dans les villes.
Abelardo de la Espriella, un personnage issu du monde de l’«économie souterraine»
En ce qui concerne les secteurs sociaux, Abelardo de la Espriella a bénéficié du soutien des clans politiques clientélistes et mafieux dans les régions, des couches supérieures de la société et, dans les villes, des classes moyennes qui réclament de meilleures conditions de sécurité face à l’échec de la soi-disant «paix totale» promue par le gouvernement.
Sur le plan international, a-t-il précisé, il bénéficie du soutien de Trump lui-même. Le 2 juin, sur son réseau social Truth Social, Trump a déclaré son «soutien total» à cette candidature de droite, en faisant une analogie avec MAGA: «Let’s make Colombia great again». Le patron de la Maison blanche a insisté sur l’importance de la victoire de De la Espriella pour la sécurité nationale des Etats-Unis. Dans la nuit du 21 juin, alors que le dépouillement venait à peine de s’achever et le déclarait vainqueur, Trump a publié un message en ligne affirmant: «He won. Big» (Il a gagné. Et de haut!). Cette même nuit, Abelardo de la Espriella a reçu un appel téléphonique présidentiel auquel participait également le secrétaire d’État, Marco Rubio. Le lendemain, Trump a de nouveau félicité le candidat vainqueur, en publiant un communiqué dans lequel il annonçait la mise en place d’un «programme bilatéral» axé sur la sécurité, l’immigration et la lutte contre le trafic de drogue. Il lui adressait également une invitation officielle à se rendre à la Maison Blanche.
Pendant les élections, Bernie Moreno – sénateur républicain de l’Ohio (élu en novembre 2024), ayant des liens familiaux en Colombie où il est né, frère de Luis Alberto Moreno qui a occupé le poste de président de la Banque interaméricaine de développement (BID) entre 2005 et 2020 – a publiquement soutenu la candidature de De la Espriella. Bernie Moreno a agi en tant qu’«opérateur politique» délégué de l’empire. Une fois les résultats connus, Bernie Moreno a annoncé l’intention du gouvernement Trump de faire entrer la Colombie dans le «Bouclier des Amériques» [1], en tant que membre de premier plan en raison de l’expérience accumulée par les militaires lors de la guerre civile.
Abelardo de la Espriella est un avocat reconnu du «monde parallèle» des activités illicites (paramilitarisme, trafic de drogue, contrebande) intégré à des réseaux internationaux. Il incarne ce qui a été qualifié de «crimino-légalité», c’est-à-dire la fusion entre l’industrie du crime et le pouvoir politique dans le but d’instrumentaliser les décisions de l’État sous une couverture légale [2]. L’avancée politique de cette «industrie du crime» à l’échelle internationale doit être replacée dans le contexte de la déréglementation des capitaux, officialisée par la mondialisation financière, qui a permis la consolidation des «paradis fiscaux» par où circule «Plus de la moitié du commerce international… Plus de la moitié de tous les actifs bancaires, et un tiers des investissements directs étrangers réalisés par les transnationales…» [3]
Les paradis fiscaux font quant à eux partie de ce qu’on appelle le «système bancaire parallèle» (shadow banking), constitué d’un ensemble d’intermédiaires financiers qui remplissent des fonctions analogues à celles du système bancaire traditionnel, mais en dehors des exigences réglementaires, tirant leurs revenus d’«espaces de crédit non conventionnels»: «En 2024, le secteur des institutions financières non bancaires (IFNB) a poursuivi son expansion (9,4%), progressant deux fois plus vite que le secteur bancaire, avec des actifs représentant 51,0% du total des actifs financiers mondiaux. Il s’agit du deuxième pourcentage le plus élevé jamais enregistré, similaire aux niveaux d’avant la pandémie… » [4]
Dans le cas de la Colombie, la part de cette «économie souterraine» dans l’accumulation de capital interne a trouvé des canaux officiels, dès 1975, sous le gouvernement de López Michelsen (président de la République de Colombie de août 1974 à août 1978), lorsque, sur autorisation présidentielle, des dollars ont pu être déposés à la Banque de la République sans obligation préalable d’identifier les opérations commerciales qui les justifiaient [5]. Les fonds provenant de ce qui était alors le «boom de la marimba» [xylophone traditionnel en bois de palmier] et des opérations des «cartels de la drogue» (Medellín et Cali) ont pu être blanchis à grande échelle. Ils ont servi à dynamiser des secteurs tels que la construction et à renforcer à grande échelle les intermédiaires financier ainsi qu’à dynamiser des secteurs tels que la construction. Ils expliquent en grande partie pourquoi la Colombie a fait figure d’exception face à la «crise de la dette» qui a frappé l’Amérique latine au cours des années 1980. Ils illustrent en même temps un changement partiel de la structure des classes sociales, en intégrant des «secteurs du capital émergent» dans les circuits économiques des élites conventionnelles. Le fonctionnement clientéliste du système politique électoral leur a ouvert la voie de l’action politique par le recours à la corruption, au «lobby invisible» auprès des porte-parole des partis et des instance de représentation publique.
L’intégration de ces «secteurs émergents» au pouvoir politique a également été liée à la guerre civile. Le fait que les élites régionales aient cédé le «maintien de l’ordre public local» aux paramilitaires, soutenus par le trafic de drogue, a précipité une mainmise sur les institutions locales (assemblées, conseils municipaux) par le paramilitarisme, qui a ensuite pu se coordonner «de bas en haut» jusqu’à atteindre les centres nationaux du pouvoir. La concentration foncière, qui présente actuellement un indice de Gini de 0,89, le plus élevé d’Amérique latine, s’explique non seulement par le poids traditionnel du latifundium et sa politique de spoliation, mais aussi par la «contre-réforme agraire» menée par les «barons de la drogue» en acquérant des terres abandonnées ou appartenant à des paysans déplacés. Acquisition opérée, de plus, grâce à l’argent issu du trafic de drogue.
À cela s’ajoute le poids de cette économie parallèle dans les villes. Dans un pays où l’économie informelle atteint 55,3%, la survie de vastes couches de la population se limite au «marché parallèle» (contrebande, prêts usuraires, paris).
De la Espriella a été l’avocat qui a défendu des personnalités de ces milieux justifiant cette activité professionnelle par l’argument selon lequel «l’exercice du droit ne relève pas de l’éthique». Il a lancé sa candidature à la présidence, porté par un «collectif de citoyens» accompagné par des vétérans des forces armées et de la police, ainsi que par des organisations de la réserve militaire, sous le nom de «Défenseurs de la Patrie».
Le programme gouvernemental d’Abelardo de la Espriella
De la Espriella n’a jamais pris part à la vie politique et est totalement ignorant en la matière. Il a été construit de toutes pièces, tout comme cela s’est produit avec des personnalités similaires dans la région, grâce au marketing électoral et au déluge quotidien de messages sur les réseaux sociaux. De la Espriella se présente en public comme un défenseur des valeurs traditionnelles et vante la poursuite de la politique contre-insurrectionnelle mise en œuvre par Álvaro Uribe au cours de ses deux mandats [août 2002-août 2010], il propose un «Plan Colombie-2» [le Plan Colombie a été signé entre le gouvernement des Etats-Unis et le gouvernement colombien en 2000, avec un budget d’aide militaire massif], mais il s’agit d’une droite différente de l’uribisme. En effet, il a battu la candidate présentée par Uribe lui-même, Paloma Valencia [sénatrice depuis 2014], au premier tour de l’élection présidentielle.
De la Espriella a été chargé de fonctionner comme la franchise locale de la droite populiste qui, à l’échelle internationale, a émergé au cours du début ce siècle. Avec ses traits doctrinaux pentecôtistes – ce qui lui a valu le soutien de milliers de dirigeants d’Églises protestantes, de congrégations et de communautés qui ont mené un travail discipliné de soutien –, son rejet du progressisme et de l’«idéologie woke», en y ajoutant l’exigence d’une réduction nécessaire de l’État afin qu’il puisse mettre en œuvre les principes de l’«efficacité entrepreneuriale».
De la Espriella a déjà annoncé un ajustement budgétaire sévère à mettre en œuvre à court terme, l’une des exigences des institutions financières internationales, ce qui entraînerait le licenciement de 700 000 fonctionnaires par le biais de la privatisation, de la suppression ou de la fusion d’entités publiques, à l’instar de ce que Milei a mis en œuvre en Argentine.
Il propose un changement de politique en matière de sécurité qui, en ce qui concerne la lutte contre la délinquance ordinaire, prévoit la construction de sept méga-prisons confiées à des investisseurs privés, à l’instar de ce qu’a fait Bukele au Salvador.
Il a déclaré vouloir renforcer l’extractivisme, ce qui inclurait, outre l’exploitation conventionnelle, la fracturation hydraulique et les opérations «offshore» dans les océans. Bien que la Colombie ne dispose pas d’un sous-sol riche en pétrole, l’objectif est d’augmenter la production quotidienne de barils de 750 000 à 1 300 000, ce qui entraînerait des déplacements de communautés et une destruction massive de l’environnement [6]. Cette intensification de l’extractivisme s’accompagne du négationnisme dans le domaine environnemental, de Trump et des gouvernements de droite de la région qui le soutiennent.
Sur le plan territorial, il propose un plan d’urgence visant à rétablir le «contrôle total du territoire national» en 90 jours et à reprendre le contrôle des zones contrôlées par des groupes armés dans ce même délai. La pièce maîtresse pour atteindre cet objectif serait le lancement du Plan Colombie 2, avec la coopération stratégique des États-Unis et d’Israël. Il prévoit également la pulvérisation aérienne de 330 000 hectares de cultures illicites, s’alignant ainsi sur la politique de répression nord-américaine, politique qui a déjà échoué et qui a causé tant de tort aux familles de colons et de paysans. En matière de sécurité urbaine, il propose la création de «blocs de sécurité» équipés de drones, de systèmes de surveillance et d’intelligence artificielle, soutenus par des associations privées, ce qui rappelle les «coopératives rurales d’autodéfense paysanne» qui, au début des années 1990, ont contribué à l’expansion du paramilitarisme
En ce qui concerne la reconnaissance des victimes du conflit armé, entamée sur le plan institutionnel avec la promulgation de la loi n° 1448 de 2011 et de la «justice transitionnelle» reconnue lors des négociations avec les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), De la Espriella propose d’y mettre fin, officialisant ainsi l’impunité par l’anéantissement de la Justice spéciale pour la paix (Jurisdicción Especial para la Paz-JEP, mise en place en 2016), en étouffant son fonctionnement par une réduction de 90% des transferts budgétaires, jusqu’à son extinction en 2030, comme le prévoit la loi.
Ce «système de justice transitionnelle» a notamment permis la reconnaissance des personnes déplacées dans les zones rurales, en leur ouvrant des voies institutionnelles pour la restitution des terres dont elles avaient été spoliées. Pour atteindre cet objectif, deux agences publiques ont été créées – l’Agence nationale des terres (Agencia Nacional de Tierras) et l’Unité de restitution des terres (Unidad de Restitucion de Tierras – qui, compte tenu du poids politique des grands propriétaires terriens, n’obtiennent que des résultats limités. Néanmoins, pour les organisateurs de la campagne de De la Espriella, ces institutions doivent disparaître, ce qui mettrait fin au processus de reconnaissance de la responsabilité des auteurs de ces crimes et laisserait intacte la cartographie de la spoliation. En contrepartie, il propose de «positionner la Colombie comme une plaque tournante latino-américaine» [7] ouvrant ainsi la possibilité pour les grands propriétaires terriens de s’associer au grand capital, y compris à l’économie numérique (Big Tech), dans les chaînes de valeur de l’agro-industrie et de l’agro-exportation, condamnant ainsi à l’oubli «la mémoire des victimes». (Article reçu le 9 juillet 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre. La seconde partie consacrée à un bilan du gouvernement Gustavo Petro sera publié le vendredi 10 juillet)
Daniel Libreros, professeur du Département de droit d l’Université nationale de Colombie.
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[1] Le Bouclier des Amériques est une coalition politique et militaire multinationale de l’hémisphère occidental créée par Donald Trump en mars de cette année, lors d’un sommet hémisphérique des dirigeants à Doral (Floride). Cette initiative a été conçue comme le moyen d’intervention de l’administration Trump dans la région et illustre son ingérence dans les décisions politiques des pays ainsi que l’orientation militariste et dictatoriale qu’il ne cesse de mettre en avant
Le principe fondamental du Bouclier des Amériques, établi par la Maison Blanche sous la direction du secrétaire d’État Marco Rubio, consiste à classer les cartels de la drogue et les organisations criminelles transnationales comme des menaces pour la sécurité nationale de nature militaire, en les assimilant formellement à des groupes extrémistes mondiaux tels que Daech ou Al-Qaïda.
Cela change la donne: le trafic de drogue n’est plus combattu exclusivement par la justice ordinaire ou la police, mais par des opérations de renseignement militaire, l’interception coordonnée d’actifs financiers et le déploiement de forces spéciales conjointes.
[2] Instituto universitario general Gutiérrez Mellado-UNED“Criminalidad y Globalización Análisis y Estrategias ante Grupos y Organizaciones al Margen de la Ley. Zaffaroni, Eugenio Raúl “Crimen de Estado: El orden de los criminales”. Buenos Aires: Ediciones Madres de Plaza de Mayo, 2011.
[3] Nicolás Shaxson, “Las Islas del Tesoro” Fondo de Cultura Económica”, edición 2014.
[4] “Informe de seguimiento global sobre la intermediación financiera no bancaria 2025”, Consejo de Estabilidad Financiera, https://www.fsb.org/2025/12/global-monitoring-report-on-nonbank-financial-intermediation-2025/
[5] À l’époque, cet afflux de «dollars anonymes» dans les caisses de la Banque centrale avait été qualifié par les journalistes et les analystes économiques de «guichet sinistre».
[6] J.P. Morgan, qui connaît les accords conclus dès la campagne avec les capitaux internationaux, note dans un rapport récent: «La composante d’investissement occupe une place centrale dans les thèses de J.P. Morgan. Le rapport décrit ce volet comme le domaine où le changement de politique est le plus tangible après plusieurs années marquées par des restrictions sur les nouveaux contrats d’exploitation pétrolière et la suspension des projets pilotes de fracturation hydraulique. La proposition de réouvrir les contrats d’exploration et de production, de stimuler le développement des ressources non conventionnelles et d’augmenter la production de pétrole brut jusqu’à 1 300 000 barils constitue pour l’entité l’un des principaux moteurs de la réaction favorable envers les actifs colombiens…” Bloomberg, “T.I.G.R.E.: La tesis de JPMorgan para invertir en Colombia tras triunfo de De la Espriela, https://www.bloomberglinea.com/mercados/tigre-la-tesis-de-jpmorgan-para-invertir-en-colombia-tras-triunfo-de-de-la-espriella/
[7] «Face à une nouvelle restructuration du monde rural, les pôles numériques commencent à jouer un rôle important. Qu’entend-on par «pôle numérique» dans le contexte du développement agricole et rural? Les pôles numériques peuvent être considérés comme des centres ou des agglomérations numériques qui émergent dans les territoires urbains-ruraux et au sein des filières agro-industrielles, et qui structurent un réseau complexe d’échanges entre les acteurs économiques, sociaux et institutionnels qui composent les tissus productifs locaux, facilitant ainsi la collaboration entre eux. Il en résulte un réseau interconnecté, un «super-milieu», un macro-phénomène doté d’une organisation interne qui crée des propriétés émergentes, ajoute de la valeur et améliore la productivité des entreprises…» “Hubs digitales territoriales – Herramientas de Innovación en las cadenas agroalimentarias”. https://www.cepal.org/sites/default/files/news/files/publicacion_hubs_digitales_territoriales.pdf

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