Colombie. Espriella incarne l’uribisme revisité: une fusion entre le narco-paramilitarisme et l’État. L’opposition reste forte, mais… (1)

Abelardo de la Espriella.

Par Forrest Hylton

Depuis des années, la cartographie électorale colombienne est polarisée: les régions de gauche qui avaient voté pour Gustavo Petro en 2018 et 2022 ont voté pour Iván Cepeda, le successeur désigné de Petro, lors des premier et deuxième tours de cette année. Avec un taux de participation historiquement élevé lors du second tour de dimanche, Iván Cepeda a recueilli 12,7 millions de voix: soit 1,4 million de plus que le nombre de voix obtenues par Gustavo Petro en 2022, mais tout de même 250’000 de moins que son adversaire soutenu par Donald Trump, Abelardo de la Espriella. Le résultat s’est avéré bien plus serré que ne le laissaient présager les sondages d’opinion, et il s’agit de la bataille la plus serrée de l’histoire moderne de la Colombie: comme au Honduras en novembre dernier et au Pérou au début de ce mois, le candidat de droite l’a emporté avec moins d’un point de pourcentage d’avance.

Abelardo de la Espriella s’est facilement imposé dans certains départements: en Antioquia, depuis longtemps un bastion de l’accumulation capitaliste et de la politique paramilitaire, il a recueilli plus de deux millions de voix, soit près du double du score de Iván Cepeda. L’ancien président Álvaro Uribe [de 2002 à 2010, condamné à 12 ans d’assignation à résidence en 2025 pour subordination de témoins], originaire d’Antioquia, avait présenté son propre candidat au premier tour, mais a apporté son soutien à de la Espriella au second.

Bogotá, le seul département plus peuplé qu’Antioquia et bastion petriste, n’a pas apporté à Cepeda un soutien aussi massif. Il y a recueilli 2,24 millions de voix, soit légèrement moins que Petro en 2022, tandis que de la Espriella en a obtenu 1,93 million, soit 450’000 de plus que l’adversaire de Petro, Rodolfo Hernández, il y a quatre ans.

Avec l’aide d’Alejandro Char, maire de Barranquilla et descendant de la famille politique la plus puissante des Caraïbes, de la Espriella a également progressé dans le département d’Atlántico, où il a recueilli 40% des voix contre 31,4% pour Hernández il y a quatre ans. Sur les 180’000 électeurs/électrices résidant aux États-Unis, plus de 80% ont voté pour de la Espriella.

Cepeda, qualifié par Trump de «marxiste de l’extrême gauche», a remporté haut la main la plupart des départements moins peuplés des Caraïbes, du Pacifique et des plaines amazoniennes, tandis que de la Espriella s’est emparé des bastions andins et de quatre départements des bassins de l’Amazonie et de l’Orénoque.

De la Espriella, qui aime se faire appeler «El Tigre», est un admirateur de l’Argentin Javier Milei et du Salvadorien Nayib Bukele. Compte tenu de la faible marge de victoire et de l’intention de Cepeda d’intenter une action en justice concernant 57’000 irrégularités signalées dans 33’000 bureaux de vote (les républicains du Congrès américain ont menacé de sanctions s’il n’acceptait pas les résultats), il reste à voir si de la Espriella disposera de la légitimité nécessaire pour «éradiquer la gauche» – c’est-à-dire les progressistes, dont beaucoup sont centristes – comme il l’a promis pendant sa campagne. Sa promesse de «refonder le pays», quant à elle, est la même que celle faite en 2001 par les paramilitaires des AUC (Autodéfenses unies de Colombie), dans le département de Córdoba, dont est originaire de la Espriella, pour aider à faire élire Uribe, qui l’avait alors reprise à son compte. Bien qu’il fût un homme politique de carrière au sein du Parti libéral – il a été sénateur pendant huit ans avant de devenir gouverneur d’Antioquia en 1995 –, Uribe s’est présenté en 2002 comme un «outsider» qui coopérerait avec les États-Unis pour vaincre les FARC [Forces armées révolutionnaires de Colombie, nées en 1964 et ayant signé un accord de paix en 2016].

Lorsque des membres des AUC ont commencé à avouer leurs liens avec des hommes d’affaires et des responsables politiques de premier plan, Uribe a obtenu leur extradition vers les États-Unis pour trafic de drogue. La carrière de De la Espriella [1] en tant qu’avocat pénaliste a débuté en 2004, alors qu’il était encore étudiant: il défendait l’octroi d’un statut politique aux AUC, qui soutenaient l’armée colombienne plutôt que de la combattre, afin d’empêcher leur extradition. Cette revendication de reconnaissance politique avait été formulée pour la première fois, dans les années 1980, par Pablo Escobar [chef du cartel de Medellin, tué par la police le 2 décembre 1993].

Après avoir annoncé sa candidature à la présidence l’année dernière, de la Espriella a mené une campagne qui jouait sur les émotions des électeurs – principalement la peur, la rage et la haine –, affirmant qu’il instaurerait un «pays des miracles» tandis que Cepeda mettrait en place une dictature communiste sur le modèle du Venezuela.

Vêtu d’un maillot de football et brandissant le drapeau national, il a ressorti la trinité quasi-fasciste de l’époque de l’opération Condor [coalition des dictatures militaires du Chili, du Paraguay, de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay mise en place en 1975, pour mener des opérations d’assassinat de militants de gauche et de dissidents, jusque dans les années 1980], «Dios, patria y familia», promettant de mettre fin au mariage homosexuel et à l’avortement, d’introduire des mégaprisons sur le modèle de Nayib Bukele au Salvador, de réduire les dépenses publiques de 40% en supprimant des ministères et en privatisant les entreprises d’État, et de supprimer tous les impôts et réglementations encore en vigueur sur le commerce, la production et les échanges afin d’attirer les capitaux états-uniens. Trump serait le «copilote» de son gouvernement, a-t-il déclaré. Bernie Moreno, sénateur républicain de l’Ohio, a déclaré que la Colombie serait au cœur du Bouclier des Amériques [Shield of the Americas, sponsorisé par Trump et présenté lors d’un sommet à Doral, en Floride, en mars 2016].

Bien qu’il se présente en tant qu’indépendant et se présente comme un outsider, de la Espriella a sollicité l’aide du parti d’Uribe, le Centro Democrático, ainsi que d’un autre parti d’extrême droite, Cambio Radical. Pour faire adopter des lois, il aura également besoin du soutien des partis traditionnels – libéral, conservateur, unioniste – contre lesquels il se présentait ostensiblement. Le Pacto Histórico de Cepeda et ses alliés disposent de plus de sièges dans les deux chambres du Congrès que le Centro Democrático et Cambio Radical: pour bloquer une loi, ils n’auront besoin que de l’aide de quatorze sénateurs issus des autres partis. Contrairement à Trump, de la Espriella ne pourra pas contourner le Congrès.

Si de la Espriella incarne quelque chose, c’est bien l’uribisme revisité, une fusion entre le narco-paramilitarisme et l’État: voilà ce que signifie «refonder le pays» dans le lexique d’extrême droite. Les temps ont toutefois changé. Les tentatives visant à ramener la Colombie à la période antérieure à la mobilisation sociale massive de 2018-2021, qui a conduit à la victoire de Petro en 2022, risquent fort de se retourner contre leurs auteurs. L’opposition est tenace et indestructible: même le narco-paramilitarisme n’a pas réussi à l’anéantir.

Dimanche soir, des milliers de jeunes se sont rassemblés sur la Plaza de Bolívar pour protester contre la victoire de De la Espriella, et leur nombre n’a cessé de croître alors qu’ils défilaient sur l’une des principales avenues de Bogotá jusqu’aux petites heures du matin. Le combat pour une citoyenneté sociale et démocrate se poursuit. (Article publié sur le site de la London Review of Books le 24 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Dans un entretien avec la RTBF, Mathilde Allain, enseignante-chercheuse spécialiste de la Colombie indique: «Avant de briguer la présidence, Abelardo de la Espriella s’est fait connaître comme l’un des avocats pénalistes les plus médiatiques du pays. Sa notoriété s’est construite à travers la défense de dossiers sensibles impliquant notamment des narcotrafiquants et d’anciens responsables paramilitaires. “Ce qui attire l’attention, ce n’est pas seulement le fait qu’il les ait défendus, puisque toute personne a droit à une défense. C’est aussi la relation qu’il a pu tisser avec certains de ses clients.»

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Débat. «Cepeda a perdu, mais la gauche doit aller de l’avant» (2)

Dernier meeting de Iván Cepeda.

Par Olga L. González

Nous savons déjà que les élections colombiennes ont désigné un vainqueur avec une marge très étroite (il y a 1% d’écart entre Abelardo de la Espriella et Iván Cepeda). Mais au-delà de ce résultat et des défis en matière de gouvernabilité qu’il implique, je propose de dresser un bilan de la campagne de Cepeda et des défis qui attendent la gauche à l’avenir.

Avant de commencer, soulignons un fait: même s’il n’a pas gagné, Iván Cepeda a réalisé une bonne performance, puisqu’il a, d’une part, obtenu 49% des voix et, d’autre part, augmenté son score de près de trois millions de voix par rapport au premier tour. Pourquoi n’a-t-il pas gagné? Une série d’erreurs explique sa défaite. La première est que sa campagne a commis l’immense erreur de propager l’idée qu’ils l’emporteraient dès le premier tour, alors qu’aucun sondage – à l’exception d’un seul, de nature propagandiste et diffusé par ses partisans – ne lui accordait la majorité absolue. Notons que, depuis la gauche, nous critiquons ce type de slogans et de triomphalisme, si caractéristiques de la méthode de gouvernement de Petro, qui consiste à répéter sans cesse une chose jusqu’à faire croire que c’est la réalité (propagande ou méthode Coué d’autosuggestion). Le fait objectif est que Cepeda ne disposait pas de la majorité et qu’il devait la rechercher.

Entre le premier tour et le second tour, Iván Cepeda a tenté de redresser la barre, mais il l’a fait de manière très timide. Il a mis du temps à se distancier des théories de Petro sur la fraude, il a mis du temps à chercher un rapprochement avec le «centre» politique, il a mis du temps à envoyer des signaux aux citoyens indiquant qu’il modifiait ses positions concernant la politique de santé et de «paix totale», deux gros points noirs du gouvernement Petro.

Il a toutefois eu des réussites: il s’est beaucoup plus adressé à la jeunesse, a évité la compagnie de politiciens contestés, a amélioré sa communication sans cesser d’être lui-même. Tout cela, ajouté au soutien résolu et enthousiaste de la base, qui lui a insufflé créativité et dynamisme, a égayé la campagne.

Cependant, cela n’a pas suffi à Cepeda. Bien qu’il continue de recueillir les suffrages des classes populaires, les classes moyennes – notamment à Bogotá – lui ont été réticentes. En Antioquia, une partie de l’électorat qui aurait pu voter pour lui ne l’a certainement pas fait (notamment ceux qui ont été révoltés de voir Daniel Quintero [maire de Medellin de juin 2022 à septembre 2023, implique dans diverses affaires judiciaires] récompensé par le gouvernement Petro par un poste aussi sensible que celui de surintendant de la santé); à l’étranger, la participation massive et sans précédent – un phénomène qui mérite d’être mieux étudié – a favorisé son rival.

Quoi qu’il en soit, Abelardo de la Espriella a obtenu la majorité (il convient de noter que je suis pratiquement certaine que ce résultat sera confirmé après le dépouillement définitif, car le Registre électoral fait l’objet de peu de contestations lors des élections présidentielles.

Que nous réserve Abelardo?

Il est fort probable qu’au début de son mandat il s’entoure de personnalités modérées de la droite, mais il faut bien comprendre qu’il n’est pas un homme modéré.

Comment pourrait-il l’être, lui qui déclarait récemment qu’il aurait pu «être un vrai, vrai paraco» [paramilitaire], qui parle d’«évicérer la gauche», qui se vante de bénéficier du soutien de Trump et utilise ce soutien pour faire chanter ses ennemis sur la question des visas, qui manœuvre pour obtenir l’expulsion d’un militant de gauche aux États-Unis, qui, pendant la campagne, a diffusé des messages agressifs contre «les mamertos» [terme péjoratif pour qualifier les militants de gauche], qui s’est moqué de l’homosexualité, qui intente des poursuites judiciaires contre de nombreux journalistes ayant enquêté sur ses affaires opaques, et qui a bâti sa fortune personnelle en défendant des mafieux et des paramilitaires.

Nous verrons si Abelardo est capable de modérer son langage et ses manières, s’il va s’obstiner à être le «tigre» qui «mord fort», s’il aura pour objectif d’affaiblir les forces de gauche et les voix critiques, à l’instar de certains de ses amis présidents de la région. En Colombie, l’arrivée d’un président d’extrême droite qui se donne pour mission de refonder la patrie et d’accorder de larges pouvoirs aux forces armées pour qu’elles bafouent les droits de l’homme n’est pas un phénomène nouveau: les expériences des conservateurs (avec Laureano Gómez à leur tête) après 1946, de Julio César Turbay en 1978 ou d’Álvaro Uribe Vélez en 2002 ont toutes eu un coût extrêmement élevé («pájaros» [groupe armé illégal], «statut de sécurité», «paramilitaires» sont les mots associés à ces gouvernements).

Le fait est que le prochain gouvernement, qui présente un risque élevé de violences, avec des coupes budgétaires très probables dans les dépenses publiques, des idées visant à nier des droits individuels durement acquis, des médias alignés en sa faveur et une défense fragile de la cause environnementale, a besoin de contrepoids solides. Les forces de gauche, progressistes, sociaux-démocrates, féministes et écologistes doivent commencer à travailler ensemble.

L’opposition à ce gouvernement devrait être l’occasion de se démarquer des travers d’une gauche qui a déçu et qui, en fin de compte, a perdu cette élection. La gauche autoritaire, corrompue, sectaire, hostile à l’étude et à la technique, intimidante, machiste, improvisée, incapable de dialoguer, qui transforme en ennemis ceux qui, au sein même de son propre camp, formulent des critiques constructives, doit appartenir au passé.

Nous avons besoin d’une gauche plurielle, studieuse, proactive, sincèrement engagée en faveur du féminisme, ouverte au dialogue, capable de nouer des alliances sur la base de programmes et d’idées, capable d’autocritique, imaginative, décente. Le travail entamé par la base entre les deux tours, l’enthousiasme de milliers de militants, la manière éthique de faire les choses… c’est là que réside la voie à suivre.

Ce n’est pas le moment de se décourager. Le travail consistant à corriger les erreurs et à construire une gauche plurielle ne fait que commencer. (Article publié dans La Silla Vacia le 23 juin 2026, publication soutenue par Open Society Foundations; traduction rédaction A l’Encontre)

Olga L. González est chercheuse associée à l’Université Paris Diderot.

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