«Son seul crime est d’être un médecin palestinien. Complètement isolé car il pourrait témoigner»

Le Dr Hussam Abu Safiya.

Par Shatha Yaish

Lorsqu’une photo du Dr Hussam Abu Safiya a été publiée le 10 juin, c’était l’un des premiers signes de vie que sa famille avait reçus depuis février 2025.

L’ancien directeur de l’hôpital Kamal Adwan, qui figure parmi les médecins palestiniens les plus éminents détenus par Israël pendant le génocide à Gaza, avait été conduit devant la Cour suprême israélienne pour une audience concernant le maintien de sa détention. Sur cette photo, prise au cours de l’audience, Abu Safiya semblait affaibli et visiblement plus maigre qu’avant son arrestation, survenue à la suite de l’attaque menée par l’armée israélienne contre l’hôpital Kamal Adwan fin décembre 2024.

Pour sa famille, cette image a été dévastatrice. «Nous nous sommes tous mis à pleurer», a déclaré son fils, Elyas Abu Safiya. «Lorsque nous avons vu la dernière photo de mon père prise lors de son procès, ce n’était pas seulement son visage que nous voyions –nous avons vu des signes évidents de torture. C’est tellement douloureux de voir ainsi son père, qui a consacré sa vie à sauver des vies et à soigner des patients. Je ne sais pas comment décrire cela. Que subit-il loin des caméras? Si c’est ce que nous avons vu en public, que se passe-t-il là-bas?»

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Abu Safiya fait partie des 14 médecins palestiniens de Gaza actuellement détenus par Israël sans inculpation. En avril, l’organisation Physicians for Human Rights Israel (PHRI) a appelé à leur libération, affirmant que ces médecins s’étaient vu refuser une alimentation et des soins médicaux adéquats et avaient été victimes de violences physiques pendant leur détention.

Le 16 juin, la Cour suprême a rejeté l’appel d’Abu Safiya, permettant ainsi à Israël de continuer à le détenir en vertu de la loi sur l’incarcération des combattants illégaux. Cette loi autorise Israël à emprisonner des personnes sans inculpation ni procès s’il existe des «motifs raisonnables» de croire qu’elles ont pris part à des «activités hostiles».

Son avocat, Nasser Odeh, qui a rendu visite à Abu Safiya fin mai, a déclaré que le médecin «souffre de maladies chroniques et ne reçoit pas les médicaments dont il a besoin. Les autorités pénitentiaires ne lui ont pas fourni de soins médicaux adéquats».

Le 3 juin, a ajouté Nasser Odeh, Abu Safiya a été transféré en isolement cellulaire. «La décision de le placer en isolement semble revêtir un caractère punitif et a été prise après qu’il eut déposé un recours. L’une des principales difficultés réside dans les moyens juridiques extrêmement limités dont il dispose pour contester sa détention, car aucune accusation formelle n’a été portée contre lui et aucun acte d’accusation n’a été établi. On lui refuse les visites de sa famille, celles du Comité international de la Croix-Rouge, ainsi que la possibilité de recevoir de l’extérieur des vêtements.»

«Chaque médecin a perdu plus de 20 kg»

Le PHRI, qui a déposé une requête auprès de la Cour suprême le 30 avril au nom des 14 médecins emprisonnés, a déclaré qu’Israël avait «arrêté des centaines de professionnels de santé essentiels, paralysant de fait un système de santé déjà fragile et soumis à des destructions constantes».

Naji Abbas, directeur du département des prisonniers et des détenus au sein du PHRI, a déclaré que, au cours des six dernières semaines, l’avocat de l’organisation avait pu rencontrer dix médecins détenus originaires de Gaza, dont Abu Safiya. Leurs témoignages, a-t-il précisé, révèlent un schéma récurrent d’abus, de privation de nourriture et de négligence médicale.

«Tous ont déclaré s’être vu refuser des soins médicaux», a déclaré Naji Abbas. «Tous souffrent de blessures causées par des violences, et tous se sont plaints d’être affamés. Chaque médecin a perdu plus de 20 kg.»

Dans un cas précis, a indiqué Naji Abbas, l’état de santé d’un médecin était si grave que le PHRI a interjeté appel auprès de l’administration pénitentiaire israélienne. «À la suite de notre appel, il a été conduit dans une clinique, où son poids a été mesuré à 55 kg», a précisé Naji Abbas, soit plus de 30 kilogrammes de moins que ce qu’il pesait lors de son arrestation, il y a plus de deux ans.

Les médecins, a ajouté Naji Abbas, sont presque totalement coupés du monde extérieur. «Il faut comprendre que le Dr Hussam Abu Safiya n’a pas connaissance de la campagne internationale réclamant sa libération, car il est totalement isolé. Ils ne peuvent ni lire les journaux, ni écouter la radio, ni accéder à aucune information provenant de l’extérieur. Les seules personnes avec lesquelles ils peuvent communiquer sont leurs avocats.»

Naji Abbas estime que le maintien en détention administrative de ces médecins est lié à ce dont ils ont été témoins lors de l’offensive israélienne sur Gaza, et à ce qu’ils pourraient un jour révéler publiquement. «L’État israélien a peur de ce qu’ils pourraient dire. Il craint les récits qu’ils feront et les témoignages qu’ils apporteront sur ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils ont vu au cours de ces derniers mois.»

Rappelant les propos d’un médecin détenu, le chirurgien Dr Ahmad Moussa, après une récente visite de la PHRI, il a souligné la résilience qui a permis à de nombreux médecins détenus de tenir bon – et de rester des témoins potentiels de ce qui s’est passé à Gaza et au sein du système carcéral israélien: «La dernière fois que nous l’avons rencontré, il a déclaré: “Je m’adapte à la douleur. Je m’y habitue. Ma question est la suivante: quand serai-je libéré?”»

Ciblés pour subir un traitement plus sévère

Les mauvais traitements décrits par les médecins, selon Naji Abbas, ne correspondaient pas seulement, de manière générale, à la détérioration des conditions de détention pour l’ensemble des prisonniers. Dans un précédent rapport du PHRI, s’appuyant sur 21 témoignages de professionnels de santé détenus, les médecins ont décrit avoir été pris pour cible et soumis à un traitement plus sévère dès que les soldats ou les gardiens de prison découvraient leur profession. «Tous les médecins ont décrit ce que l’on peut appeler un traitement spécial lorsque les soldats et les gardiens du Service pénitentiaire israélien apprenaient qu’ils étaient médecins. Un médecin, par exemple, a raconté avoir dit à un médecin de la prison israélienne: “Je suis médecin moi aussi. Je suis votre collègue. Vous devriez me traiter correctement.” Le médecin israélien lui a répondu en le giflant.»

D’autres médecins ont fait état d’expériences similaires. «Lors des transferts d’un établissement à l’autre, lorsque les soldats ou les gardiens se rendaient compte qu’ils étaient médecins, les coups s’intensifiaient.» Selon Naji Abbas, ce schéma ne se limitait pas au personnel médical. «Un médecin a déclaré que dès qu’ils savaient qu’une personne était un Palestinien instruit, celle-ci était davantage battue. Il ne s’agissait donc pas uniquement d’être médecin en particulier, mais d’être un Palestinien instruit en général.»

Aujourd’hui, plus de 1300 Palestiniens de Gaza sont détenus en vertu de la loi dite sur les «combattants illégaux». Parmi eux figurent des mineurs, des enseignants, des médecins et des infirmiers – tous détenus sans inculpation sur la base de ce qu’il a qualifié d’allégations fallacieuses fondées sur la propagande et les reportages des médias.

Un cas qu’il a cité comme emblématique de l’absurdité de cette loi est celui de Fahamiya Al-Khali, une Palestinienne de 82 ans originaire de Gaza atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui a été détenue pendant plus de sept semaines à la prison israélienne de Damon sous cette même qualification.

«C’est pourquoi j’insiste sur le fait que le nom de la loi ne reflète pas ce qui se passe sur le terrain», nous a déclaré Naji Abbas. «Dans la pratique, la loi fonctionne comme une autre forme de détention administrative – où les Palestiniens sont détenus pendant de longues périodes sans être formellement inculpés.»

Pour la famille du Dr Ahmad Moussa, arrêté à l’hôpital Nasser en février 2024, cette incertitude a marqué chaque jour depuis sa détention. «Je l’ai vu trois jours avant son arrestation et je l’ai mis en garde contre ce qui s’était passé à l’hôpital Al-Shifa», a déclaré son frère, Ashraf Moussa, à +972. «Je lui ai dit: “J’ai peur pour toi”, mais il a insisté pour rester là-bas. Pendant très longtemps, nous n’avons eu aucune nouvelle de lui. Pendant une année entière, nous n’avons rien su. Puis nous avons commencé à entendre des informations contradictoires jusqu’à ce qu’un avocat puisse enfin lui rendre visite et nous rassurer.»

La famille a depuis appris que Ahmad Moussa est détenu à la prison de Ketziot, dans le sud d’Israël. Un avocat qui lui a rendu visite il y a environ dix jours, a indiqué son frère Ashraf, a rapporté que Moussa souffrait de côtes fracturées et d’affections cutanées. «Avant son arrestation, il pesait environ 110 kg. Il pèse désormais environ 70 kg», selon l’avocat. «Nous ne lui avons pas parlé du tout. D’après ce que nous ont rapporté des personnes qui ont été libérées, les conditions sont catastrophiques et il y a des actes de torture. Aucune accusation n’a été portée contre lui. Il n’a pas été inculpé. Son seul crime est d’être un médecin palestinien.» (Article publié par le magazine +972 le 17 juin 2026; traduction rédactionA l’Encontre)

Shatha Yaish est une journaliste couvrant Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Ibtisam Mahdi a contribué à cet article.

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