
Par Mel Bienenfeld
Dans son discours prononcé début avril 2026 pour célébrer ses 100 premiers jours au pouvoir [voir l’article Mel Bienenfeld publié sur le site alencontre.org le 3 novembre 2025, deuxième du dossier], le maire de New York, Zohran Mamdani, a déclaré qu’il «avait été élu en tant que socialiste démocratique et gouvernerait en tant que socialiste démocratique» [membre de Democratic Socialists of America-DSA]. Pourtant, la mise en œuvre des réformes promises à la classe laborieuse new-yorkaise s’est avérée difficile. Et la stratégie de Mamdani, qui consiste simplement à chercher à être le meilleur administrateur de la municipalité, tout en renonçant à tout effort réel pour construire un mouvement politique capable, sur le plan organisationnel, de remettre en cause le statu quo politique dirigé par le Parti démocrate à New York, a conduit à une série de reculs et de compromis politiques, ainsi qu’à de réelles questions et inquiétudes pour les militants et les électeurs qui lui ont permis de remporter l’élection. Mel Bienenfeld évalue les 100 premiers jours du mandat du maire Mamdani et soutient qu’une stratégie différente, fondée sur la construction active d’institutions de résistance politique solides et indépendantes, sera nécessaire tant pour obtenir les réformes promises que pour faire avancer toute vision socialiste digne de ce nom. (Tempest Collective)
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Le maire de New York, Zohran Mamdani, a mené une campagne sur un programme ambitieux qui lui a valu le soutien enthousiaste d’une large coalition d’électeurs et d’électrices. Son charisme et son énergie débordante ont contribué à susciter l’espoir et les attentes de beaucoup. Le programme en lui-même mérite d’être salué, et l’émergence de cette coalition, avec ses espoirs et ses attentes, constitue une évolution positive qui a contribué à élargir l’audience d’une politique socialiste.
Pourtant, la mise en œuvre du programme de Mamdani nécessite plus que l’élection d’un politicien progressiste – en l’occurrence un socialiste démocratique – à la tête de la municipalité. Elle se heurte à la classe capitaliste new-yorkaise, qui regroupe les puissants intérêts immobiliers et financiers basés à New York ainsi que les politiciens qui les représentent. Sans une force qui fasse contrepoids sous la forme d’un mouvement populaire organisé, capable de défendre ses propres intérêts de classe fondamentaux et, si nécessaire, de mener des actions ciblées et dérangeantes, aucune réforme progressiste solide et durable n’est possible.
Après presque quatre mois au pouvoir, tant le style et la stratégie de gouvernance de Mamdani que les événements politiques échappant à son contrôle – notamment l’issue de la bataille budgétaire qui se déroule actuellement à Albany [capitale de l’Etat de New York] – ont révélé à quel point la réalisation de son programme est improbable. En fait, une partie de celui-ci a déjà été abandonnée. Et les réponses de Mamdani ont montré que, s’il souhaite asseoir sa crédibilité en tant que gestionnaire fiable et efficace de la ville de New York, rien ne prouve qu’il ait le moindre intérêt à construire un mouvement pour défendre les intérêts de la classe populaire diversifiée de New York.
Les modalités et la portée de la devise «Taxer les riches»
Le «programme d’accessibilité financière» de Mamdani – [au sens que des services et biens soient abordables pour l’essentiel de la population]: garde d’enfants gratuite et universelle, bus gratuits, gel des loyers pour les appartements à loyer modéré et augmentation spectaculaire du nombre de logements à prix abordables – bénéficie d’un large soutien, mais son coût est considérable. La ville de New York n’est légalement pas en mesure d’augmenter ses propres impôts sans l’accord de l’État de New York. L’appel explicite du candidat Mamdani à augmenter l’impôt sur le revenu des riches et des entreprises afin de financer ce programme était (et reste) extrêmement populaire. Il visait bien sûr à faire pression sur le législatif de l’État de New York et plus particulièrement sur la gouverneure [Kathy Hochul]. Sans une augmentation des recettes de plusieurs milliards, la réalisation de ce programme sera impossible.

La question de savoir si l’augmentation des impôts sur les riches peut réellement être obtenue par les moyens politiques habituels se joue actuellement à Albany. Le 22 avril, l’Assemblée législative de l’État a adopté son sixième «budget provisoire» de la saison après que les négociations visant à adopter le budget de l’État eurent dépassé la date limite du 1er avril. Il n’est pas inhabituel que l’adoption du budget soit en retard – l’année dernière, il a fallu attendre le 9 mai –, mais cette année, les négociateurs ne sont pas encore parvenus à dépasser les âpres luttes sur la mise en œuvre des objectifs climatiques et la réforme des lois sur l’assurance automobile pour aborder des questions plus importantes sur le plan budgétaire. Parmi celles-ci figurent notamment des propositions (distinctes) du Sénat et de l’Assemblée de l’État visant à augmenter les impôts des riches et des entreprises. La gouverneure démocrate Kathy Hochul s’est montrée catégorique dans son opposition à de telles hausses d’impôts.
Chaque année, le gouverneur de l’État de New York et chacune des deux chambres de son Assemblée législative élaborent des propositions budgétaires distinctes. Ces trois propositions servent de base aux négociations entre les dirigeants des deux chambres et le gouverneur (un processus autrefois qualifié de «trois hommes dans une pièce» – or, cette année, le seul homme parmi eux est le président démocrate de l’Assemblée, Carl Heastie. Ces dernières années, il est devenu courant que les «budgets d’une seule chambre» [et non des deux] de l’Assemblée de l’Etat incluent une proposition visant à augmenter les impôts des hauts revenus, et certaines formes de ces hausses ont parfois été adoptées. Cette année, cependant, ces propositions ont pris une importance accrue.
Les recettes que la ville percevrait dans le cadre des propositions fiscales du Sénat et de l’Assemblée sont légèrement inférieures à celles prévues par la proposition de Mamdani, mais ces montants sont néanmoins suffisants pour avoir encouragé ses partisans. La gouverneure Kathy Hochul n’a toutefois pas hésité à réitérer sa ferme opposition, et il est difficile de voir d’où pourrait venir une pression suffisante pour la faire fléchir. Elle fait fi des slogans passionnés des foules réclamant ces hausses d’impôts, sans se soucier d’une éventuelle fragilité électorale découlant de leur opposition. Elle devrait rester ferme alors que les négociations budgétaires s’éternisent. La taxe sur les résidences secondaires de luxe que Hochul a finalement annoncée – et que Mamdani a saluée – le 15 avril ne permettrait de lever que 500 millions de dollars par an, tandis que les propositions de l’Assemblée législative permettraient de collecter 3 milliards de dollars d’impôts sur le revenu pour la ville et 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires au titre de financement direct de l’État de New York en faveur de la ville. En revanche, dans un document intitulé «Comment financer le programme de Mamdani», le futur maire a proposé un plan visant à lever 10 milliards de dollars.
Il était peu probable qu’une forme vigoureuse de «taxation des riches» parvienne à surmonter les obstacles imposés par la structure du pouvoir de l’État. À l’image de l’ordre constitutionnel états-unien dans son ensemble, la structure du gouvernement new-yorkais est connue pour servir à soustraire les puissants au contrôle démocratique. Le «trio au pouvoir» [les deux chambres et le gouverneur] n’est qu’un problème parmi d’autres. Le lobby des entreprises s’est employé à financer généreusement les campagnes de réélection de Kathy Hochul et d’autres, et a fait connaître publiquement ses objections à la fiscalité. Selon le site Crain’s, même la taxe proposée sur les résidences secondaires à New York «ne manquera pas de déclencher une bataille acharnée à Albany, notamment de la part du secteur immobilier, et de retarder encore davantage le budget de l’État, déjà en attente». À l’instar de la gouverneure elle-même, les chefs d’entreprise prédisent que les entreprises quitteraient New York si leurs impôts étaient augmentés. Comme on pouvait s’y attendre, dans une lettre du 6 avril adressée aux actionnaires, Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, a fait valoir que les villes et les entreprises devaient «être compétitives». Il a imputé le transfert de certains emplois de sa propre société vers le Texas au niveau élevé des impôts locaux.
Bien qu’il soit techniquement possible que le corps législatif adopte une législation fiscale en dehors du cadre du processus budgétaire, l’accès de la classe capitaliste new-yorkaise aux sphères du pouvoir, ainsi que la nervosité habituelle des élu·e·s qui regardent par-dessus leur épaule en année électorale, empêchent toute considération sérieuse d’une telle législation qui, de toute façon, nécessiterait des majorités à l’épreuve du veto.
L’administration Mamdani n’a pas de véritable stratégie pour tenter de surmonter ces obstacles. L’option consistant à coordonner un mouvement de masse durable pour perturber le cours normal des affaires et développer la participation et l’organisation populaires n’a pas été envisagée. Certes, les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) et leur organisation sœur, l’association à but non lucratif Our Time [association stimulée par Mamdani dans la campagne électorale sur le thème «pour une New York abordable»], ont fait preuve de constance dans leurs efforts d’organisation sur cette question, mais les tactiques qu’ils ont utilisées – le porte-à-porte et les campagnes téléphoniques – n’ont en rien permis de faire sortir les New-Yorkais de l’atomisation des électeurs individuels interpellant les élus. Les tactiques qui ont fonctionné, à un moment donné, pour faire élire un socialiste démocratique ne suffisent pas pour faire adopter un programme de réforme sérieux.
Les limites de la stratégie de DSA sont évidentes au vu des résultats décroissants de ses tactiques. Des campagnes téléphoniques bien planifiées n’ont pas réussi à rassembler plus de 1700 personnes environ pour prendre le bus et «prendre d’assaut» Albany le 25 février, un chiffre bien en deçà des espérances (alors que des millions de personnes peuvent être mobilisées pour manifester contre Trump). Et après avoir remporté son élection, Mamdani s’est montré ambivalent dans son soutien aux tactiques de ses alliés de DSA. À la mi-février, le maire a clairement indiqué qu’il ne participerait pas lui-même à de tels événements visant à «taxer les riches». Il a ainsi évité d’assister à la «prise d’Albany» et au rassemblement «taxer les riches» du 29 mars dans le Bronx, mené par Bernie Sanders.
Le soutien apporté par le maire le 5 février à la réélection de Kathy Hochul – et la défaite qui en a résulté pour la campagne de son principal adversaire aux primaires, le lieutenant-gouverneur [plus haut responsable de l’exécutif d’un État, juste après le gouverneur] Antonio Delgado – a supprimé une source importante de pression sur la gouverneure et a signalé encore davantage l’intention de Mamdani de collaborer autant que possible avec les puissants en tant qu’élu, plutôt que de tenter de mener un mouvement populaire contre les dirigeants de l’État et la machine du Parti démocrate. De son côté, les Démocrates socialistes de New York ont pris ses distances avec Mamdani tout en indiquant dans un communiqué que la gouverneure ne méritait pas ce soutien.
Les efforts de Mamdani pour se distancier de ses alliés de DSA sont devenus évidents au sein du mouvement pour l’imposition des riches. Remporter le «programme d’accessibilité financière» – ou du moins une partie de celui-ci – est resté l’objectif de DSA. Dans ses messages demandant aux membres et aux sympathisants d’exhorter leurs élus à soutenir l’imposition des riches, l’appel était toujours formulé au nom de la réalisation de certains volets du programme Mamdani – généralement, la gratuité des crèches. L’organisation a souligné, à juste titre, que l’accord conclu en janvier entre Hochul et Mamdani sur la garde d’enfants universelle se limitait au financement de programmes pilotes et aux premières étapes de la mise en place progressive du programme.
Mais Mamdani a dû se rabattre sur l’utilisation de toutes les nouvelles recettes qu’il peut obtenir de l’État pour combler un déficit de 5,4 milliards de dollars dans le budget de la ville, qu’il est légalement tenu d’équilibrer. Son appel aux élu·e·s lors du «Tin Cup Day» – cette journée de février où, chaque année, des responsables de tout l’État plaident en faveur d’une aide publique – comprenait une demande d’augmentation de 2% de l’impôt pour les hauts revenus, mais dans son témoignage, il n’a mentionné aucun autre objectif que celui d’atteindre l’équilibre budgétaire.
La stratégie de Mamdani en pratique
Afin de faire pression sur Kathy Hochul pour qu’elle soutienne cette augmentation de 2%, le maire aurait pu encourager l’organisation d’actions allant au-delà des simples appels téléphoniques aux élus. Il aurait pu, par exemple, tenter de rassembler les syndicats, les associations de défense à but non lucratif et d’autres organisations pour mobiliser leurs membres et mener des actions telles que des manifestations devant ses bureaux new-yorkais ou l’organisation de marches dans chacun des arrondissements de la ville. Même au niveau de la politique électorale, il aurait pu chercher à se donner un moyen de pression en offrant davantage de soutien aux candidats socialistes démocrates rebelles.

Au lieu de cela, Mamdani a eu recours à une menace d’augmentation des impôts fonciers (ce que la ville peut faire sans l’accord de l’État), cherchant à faire pression sur la gouverneure pour qu’elle opte pour une hausse de l’impôt sur le revenu, considéré comme un moindre mal. Ce fut une grave erreur de calcul. Non seulement cela a «fortement irrité» Kathy Hochul, qui y a vu une violation de sa promesse de modérer son discours sur la taxation des riches, mais cela s’est retourné contre lui aux yeux de nombreuses personnes que le maire aurait dû considérer comme des alliés. Les impôts fonciers de la ville sont notoirement régressifs, et cette mesure a laissé les propriétaires de la dite classe moyenne – massivement favorables à la taxation des riches – avec le sentiment de ne pas être soutenus par le maire. Les propriétaires noirs de l’arrondissement du Queens ont manifesté publiquement et se sont entretenus avec leur représentant au conseil municipal à ce sujet, ce qui semble avoir suffi à Mamdani pour faire marche arrière sur cette proposition d’augmentation de l’impôt foncier.
Ces faux pas – avoir irrité une démocrate influente qu’il espérait garder comme alliée (malgré leurs divergences sur sa promesse de campagne phare) et s’être aliéné un important électorat – peuvent être considérés comme des erreurs compréhensibles de la part d’un dirigeant inexpérimenté. Mais il est peut-être plus instructif de les considérer comme les conséquences naturelles de sa stratégie: dès le début de sa candidature, Zohran Mamdani a tenté de combiner un style de négociations à l’amiable entre lui-même et des acteurs puissants avec une volonté de représenter les intérêts des travailleurs et travailleuses.
Mamdani n’est pas responsable des difficultés financières de la ville. Son prédécesseur, Eric Adams [maire de janvier 2022 à décembre 2025], avait surestimé les recettes et recouru à des astuces comptables pour équilibrer le budget. Il avait néanmoins clairement besoin d’un «plan B» (qu’il vaudrait peut-être mieux considérer comme un «plan A»). Pour cela, Mamdani s’est d’abord tourné vers le scénario bien trop familier consistant à opérer des coupes budgétaires systématiques. Avant même son déplacement à Albany, il a publié un décret obligeant chaque agence municipale à nommer un responsable des économies, chargé de proposer des moyens de réduire le budget de plusieurs centaines de millions de dollars. Il est difficile d’échapper à la conclusion que, dans ces circonstances, des réformes telles qu’un programme solide de garderie d’enfants gratuite ainsi que la gratuité des bus s’éloignent rapidement de ce qui est envisageable.
Plus récemment, Mamdani s’est retrouvé dans une bataille avec le conseil municipal au sujet de son projet de budget. Il a eu recours à une tactique très inhabituelle consistant à puiser dans le fonds de réserve de la ville pour éviter un déficit. La présidente du conseil municipal, Julie Menin, une démocrate «modérée», a défendu la proposition du conseil, qui prévoit des économies estimées 6 milliards de dollars, et a fait valoir que puiser dans le fonds de réserve nuirait à la cote de crédit de la ville et ferait grimper ses coûts d’emprunt. Chaque camp a attaqué la proposition de l’autre en affirmant qu’elle exigeait des coupes dans les services essentiels.
Charmer les riches
L’approche stratégique de Mamdani a commencé à se dessiner après sa victoire aux primaires l’année dernière. En juin 2025, il a rencontré des chefs d’entreprise du Partnership for New York City et de l’Association for a Better New York, apaisant leurs craintes concernant le «socialisme» et leur assurant que son administration agirait en partenaire pour poursuivre leurs objectifs communs d’une ville prospère et abordable. Il a également promis d’envisager de maintenir en poste la commissaire de police Jessica Tisch (elle-même milliardaire issue de la classe des entrepreneurs), une décision qu’il a finalement prise malgré son opposition déclarée à la collaboration de Jessica Tisch avec l’ancien maire Eric Adams et la gouverneure Kathy Hochul pour faire reculer les réformes progressistes de la justice pénale.
Le positionnement de Zohran Mamdani en tant que politicien «raisonnable», disposé à s’en remettre à l’avis d’experts plutôt qu’à suivre un programme politique particulier, s’est également étendu à la scène électorale. Son soutien à Kathy Hochul a suivi leur annonce conjointe du programme de crèches gratuites. La gouverneure avait clairement indiqué que la garde d’enfants abordable était également l’un de ses objectifs, et de nombreux chefs d’entreprise de l’État (qui avaient intérêt à ce que leurs employés puissent venir travailler plutôt que de s’occuper de leurs enfants) l’ont soutenue sur ce point, à condition que les caisses de l’État puissent financer ce programme sans augmentation d’impôts. Plutôt que de souligner l’insuffisance du financement partiel et temporaire que Kathy Hochul avait réussi à obtenir, Zohran Mamdani a choisi de se joindre à elle pour en faire l’éloge. Son soutien à sa réélection reflétait son approche et son désir de ne pas entretenir le genre de relation conflictuelle avec la gouverneure que l’ancien maire Bill DeBlasio [de janvier 2014 à décembre 2021] avait eue avec Andrew Cuomo [gouverneur de l’Etat de New York de janvier 2011 à août 2021].
Les autres dirigeants de l’establishment du Parti démocrate de New York – le chef de la minorité au Sénat américain Chuck Schumer et le chef de la minorité à la Chambre des représentants Hakeem Jeffries – se sont montrés bien plus virulents que Kathy Hochul dans leur opposition à Mamdani pendant la campagne électorale. Néanmoins, Zohran Mamdani a exhorté ses camarades de DSA à ne pas soutenir l’un des leurs – le conseiller municipal Chi Ossé – pour défier Hakeem Jeffries lors des primaires de 2026. À l’issue d’un vote serré, l’organisation a refusé de soutenir Chi Ossé.
Compte tenu de ce contexte, il n’est pas surprenant que Mamdani ait misé sur sa capacité à paraître raisonnable et amical, et à recourir à une bonne dose de flatterie, lors de sa tristement célèbre visite au Bureau ovale en novembre 2025 avec Donald Trump. En octobre, il avait de la même manière flatté les membres de l’Association for a Better New York en les qualifiant de «certains des dirigeants les plus avant-gardistes de notre ville». Malgré son inexpérience, Mamdani est un politicien tactique très habile et un observateur attentif des rapports politiques actuels. Les maires de New York ont toujours dû s’appuyer sur une relation positive avec Washington (tout comme avec Albany), et Mamdani avait clairement assez bien observé Trump pour savoir que si des fonds devaient affluer de Washington vers New York, cette relation devait être entretenue dès le début.
Si l’intention de Mamdani était d’établir une bonne relation de travail avec le monde des affaires, il a probablement réussi. Crain’s New York Business a publié une fiche d’évaluation sur les cent premiers jours du maire, le notant selon plusieurs critères. Concernant la confiance des entreprises dans la nouvelle administration, il a reçu un bilan mitigé, saluant sa réactivité et ses efforts pour se montrer engageant. D’un autre côté, l’article mentionnait des aspects tels que le «caractère unilatéral» de son approche vis-à-vis des «mauvais» propriétaires. Mais la question de savoir si son amabilité envers les chefs d’entreprise lui permettra de mettre en œuvre son programme coûteux est une autre affaire.
La police et la sécurité communautaire
Zohran Mamdani a également pris soin d’entretenir une relation positive avec le NYPD (New York City Police Department). Eric Adams, bien sûr, a commencé sa carrière comme policier, mais avant lui, Bill DeBlasio était célèbrement détesté par les policiers pour son soutien aux mesures de réforme visant à réduire au minimum les homicides commis par la police. Pour éviter une relation aussi glaciale, Mamdani a recadré l’objectif de son projet de Département de la sécurité communautaire en le fondant sur l’allègement de la charge pesant sur la police lors des interventions d’urgence impliquant des personnes atteintes de troubles mentaux, c’est-à-dire en intégrant des travailleurs sociaux parmi les intervenants. La police serait ainsi autorisée à faire «son véritable travail» (sic) tandis que des professionnels formés pour travailler avec les personnes atteintes de troubles mentaux auraient un rôle différent à jouer.
Mais le nouveau maire s’est apparemment montré trop zélé à cet égard. Fin janvier, la mère d’un jeune homme de 22 ans atteint de troubles mentaux vivant dans le Queens, Jabez Chakraborty, a appelé le 911 pour demander une ambulance lorsque son fils, qui vivait avec elle, a connu une crise de démence. Seule la police est intervenue, sans ambulance, et lorsque le jeune homme a brandi un couteau de cuisine, les policiers lui ont tiré quatre balles. La première déclaration publique de Mamdani sur le sujet (qu’il a par la suite rétractée) était qu’il était «reconnaissant envers les premiers intervenants qui risquent leur vie chaque jour pour assurer la sécurité de nos communautés».
Jabez Chakraborty s’est lui-même retrouvé à l’hôpital, dans un état critique, menotté et enchaîné. Le groupe Desis Rising Up and Moving (DRUM), qui défend les travailleurs immigrés d’Asie du Sud et qui avait apporté un soutien important à Mamdani pendant la campagne électorale, a publié une déclaration de la famille critiquant vivement le NYPD et les éloges que le maire avait adressés à ses agents.
Cette affaire constituait l’exemple le plus pur possible d’une urgence de santé mentale nécessitant une intervention non policière. La mère de Chakraborty n’avait pas signalé être en danger, et l’incident s’était entièrement déroulé à l’intérieur de leur domicile. Cela aurait pu illustrer parfaitement en quoi la promesse de Mamdani d’adopter une «approche de la sécurité axée sur la santé publique» était pertinente. Au lieu de cela, ce fut peut-être le premier signe que son projet de création d’un Département de la sécurité communautaire était en difficulté.
Le nouveau département proposé était destiné à traiter les crises liées à la santé mentale, à la violence domestique, à la menace de violence par arme à feu, aux crimes haineux et à l’aide aux sans-abri en s’appuyant sur des professionnels formés pour désamorcer la crise, plutôt que de simplement faire appel à la police. La création de ce département aurait nécessité l’approbation du conseil municipal, et son budget d’un milliard de dollars rendait cela peu probable, d’autant plus que le déficit de la ville devenait de plus en plus évident. Le maire a fini par faire marche arrière à la mi-mars en créant un Bureau de la sécurité communautaire (et non un département) de taille réduite, ce qu’il peut faire par décret.

Un article récent publié dans Gothamist [blog centré sur New York] détaillait d’autres façons dont Zohran Mamdani a fait marche arrière sur certaines de ses initiatives en matière de sécurité publique. Bien qu’il ait officiellement déclaré vouloir dissoudre le Groupe d’intervention stratégique (SRG) du NYPD (connu pour ses violences contre les manifestants pacifiques) et mettre fin à sa base de données sur les gangs, ces deux mesures se heurtent à une forte opposition de la part de la commissaire Jessica Tisch. Dans une interview accordée au New York Times le 8 avril, le maire a déclaré qu’en cas de désaccord entre lui et la commissaire, la décision finale lui reviendrait. Mais selon Gothamist, il a récemment «modéré son discours» sur le Groupe d’intervention stratégique et n’a pas pris la parole lorsque Jessica Tisch a défendu la base de données sur les gangs. Alors que certains ont défendu l’approche du maire comme nécessaire pour «instaurer la confiance» avec la police, des militants de longue date ont exigé une approche différente. Ils font valoir à juste titre que le maire devrait s’inspirer de ceux «directement touchés par l’échec de la réponse policière de la ville en matière de santé mentale et des organisations dirigées par eux et qui leur rendent des comptes».
Que ces reculs soient la conséquence du maintien de Jessica Tisch par Zohran Mamdani en particulier, ou simplement de son souci d’éviter le genre de conflit avec le NYPD que DeBlasio a connu, n’a pas vraiment d’importance. Ce qui est plus significatif, c’est ce qu’elles révèlent d’un homme politique qui tente d’entreprendre des changements radicaux en s’appuyant sur un électorat passif. Il faut affronter le pouvoir pour opérer ces changements, et pour ce faire, il faut un mouvement conscient de lui-même, doté d’objectifs clairs, de mécanismes démocratiques pour déterminer sa stratégie et ses tactiques, et déterminé à élargir son rayonnement et à accroître son ancrage populaire. De simples manœuvres politiques au sein d’un système politique non démocratique, établi pour protéger les puissants, ne suffiront inévitablement pas à obtenir des réformes significatives, sans parler des changements plus fondamentaux recherchés par les socialistes de tous bords.
Logements abordables
Mamdani est entré en fonction après avoir fait de la lutte pour des logements abordables une promesse politique centrale. Et il est probable que Zohran Mamdani atteigne l’un de ses objectifs: un gel des loyers pour environ un tiers des New-Yorkais vivant dans des appartements couverts par les lois municipales de régulation des loyers. Il a pu nommer des membres au sein du Rent Guidelines Board – l’agence qui détermine chaque année le pourcentage maximal d’augmentation légale des loyers dans les logements régulés – qui sont sensibles aux préoccupations des locataires pris en étau entre de faibles augmentations salariales et une inflation plus rapide. Zohran Mamdani a réussi à contrecarrer les plans du maire sortant Eric Adams qui a failli réussir, alors qu’il quittait ses fonctions, à nommer suffisamment de membres favorables aux propriétaires pour garantir que les préoccupations de ces derniers prévaudraient au sein du conseil pendant les prochaines années.
Mais le gel des loyers n’était pas la seule proposition du programme de Zohran Mamdani visant à rendre le logement plus abordable. Le programme promettait d’utiliser les fonds de la ville pour la construction de 200 000 nouveaux logements sur dix ans. «[P]endant des décennies», pouvait-on y lire, «la ville de New York s’est presque entièrement appuyée sur la modification du code d’urbanisme pour attirer les promoteurs privés – avec des résultats qui peuvent s’avérer en deçà des grandes promesses». La majeure partie du financement de son plan – 70 milliards de dollars sur 100 milliards – devait être levée par une proposition de vente d’obligations municipales.
Le soutien final de Mamdani aux mesures électorales visant à accélérer et à faciliter la tâche des promoteurs s’appuie sur les mêmes méthodes de marché pour la construction de logements à but lucratif qui ont échoué, au cours de ces mêmes décennies, à produire un nombre suffisant de logements que la plupart des New-Yorkais – et certainement la grande majorité des New-Yorkais de la classe laborieuse – peuvent réellement se permettre. (Ben Rosenfield et Holden Taylor, dans un article publié dans la revue marxiste Spectre et résumé dans une interview accordée le 12 février 2026 à Tempest, analysent en détail cette dynamique et son histoire récente.)
Les mesures soumises au vote ont été soutenues par une coalition comprenant des promoteurs et des agences immobilières, qui ont injecté des millions de dollars dans les campagnes électorales. Bien sûr, et comme le notent Rosenfield et Taylor, quels que soient les objectifs en matière de logement que Mamdani puisse personnellement privilégier, il «devra composer avec les limites et les contradictions de la ville et de l’État capitalistes».
Un autre signe précoce de son changement apparent d’approche en matière de logement est apparu lors de son discours prononcé en octobre devant l’Association for a Better New York (cofondée en 1970 par Lewis Rudin, investisseur immobilier et promoteur de premier plan). Mamdani a déclaré que des chefs d’entreprise l’avaient approché pour lui faire part de leurs inquiétudes concernant la «crise de logements abordables» et leur incapacité à employer du personnel dans un «New York hors de prix». «Alors que les loyers montent en flèche», a poursuivi Mamdani, «il devient presque impossible d’attirer le genre même de talents de haut niveau dont nous avons besoin dans cette ville». On peut imaginer que les «talents de haut niveau» que ces chefs d’entreprise cherchent à attirer ont une limite de loyer très différente de celle du New-Yorkais moyen de la classe populaire.
Quant au projet de construction d’une passerelle au-dessus des gares de triage de Sunnyside, que Mamdani a présenté de manière théâtrale au promoteur en chef (Trump) lors d’une autre réunion dans le Bureau ovale (en février 2026), même si Trump tient sa promesse de 21 milliards de dollars de fonds fédéraux, les 12 000 logements qu’il permettrait de construire ne verraient le jour que dans plusieurs décennies. La construction des logements elle-même serait financée séparément.
Samuel Stein, de la Community Service Society of New York, dans un article publié dans Jewish Currents, passe en revue certaines des contraintes financières auxquelles se heurterait un programme de logement social ambitieux: lever des sommes importantes sur le marché obligataire pèse sur le budget de la ville à mesure que la dette arrive à échéance, et une dégradation de la note par les agences de notation pourrait bien entraîner l’augmentation du taux d’intérêts à payer sur cette dette. Le fait de verser des salaires conformes aux barèmes syndicaux sur les chantiers municipaux tout en maintenant des loyers bas et en assurant un bon entretien des bâtiments ajoute une pression supplémentaire.
Le déficit de la ville – désormais une préoccupation majeure pour Mamdani – ajoute une nouvelle dimension à ces contraintes. Le maire a récemment rompu une promesse de mettre en œuvre une mesure adoptée par le conseil municipal en 2023 visant à étendre le CityFHEPS, un programme fournissant des bons de logement destinés à faire sortir les sans-abri des refuges pour les installer dans des logements permanents. Eric Adams a contesté cette mesure, et Zohran Mamdani poursuit aujourd’hui cette contestation, affirmant que la ville n’en a pas les moyens et s’opposant au conseil municipal – ainsi qu’aux défenseurs des sans-abri – devant les tribunaux. La question a suscité un vif intérêt auprès du public: un article récent publié dans Gothamist dressait le portrait de plusieurs personnes craignant de se retrouver prises dans le cercle vicieux entre les refuges pour sans-abri et la rue.
Conclusions
D’une certaine manière, Mamdani lui-même n’est pas responsable de l’échec de son programme. Les obstacles à sa réalisation ne sont pas de son fait. On pourrait toutefois reprocher au maire de ne pas avoir fait comprendre à ses électeurs et électrices à quel point ces obstacles sont redoutables, soulevant ainsi la question de ce qu’il faudrait réellement pour gagner. Eric Blanc et Bhaskhar Sunkara – fervents partisans de Mamdani très méfiants (voire hostiles) à l’égard des critiques de gauche – ont mis en garde, dans un article publié en décembre dans Jacobin, contre le risque de surestimer la force de la gauche sur la seule base d’une victoire électorale. «Pour pousser Kathy Hochul et d’autres politiciens de l’establishment à financer des réformes», écrivaient-ils, «la gauche new-yorkaise aura besoin d’une base populaire plus large et plus profonde. Sans un tel mouvement de la classe laborieuse, le risque est réel que le programme de Zohran soit bloqué.»
En tant que membre de DSA lui-même (tout comme Blanc et Sunkara), Mamdani est certainement conscient de cet argument. Il aurait pu s’exprimer lui-même sur la nécessité de construire un pouvoir populaire afin d’empêcher que son programme ne soit bloqué. Mais il est clair, après sa non-participation aux rassemblements pour taxer les riches et d’autres événements contestant les démocrates de New York, que son choix de ne pas se mettre à dos ces derniers – ni la classe des affaires – a empêché un appel sans réserve en faveur d’un mouvement s’opposant aux puissants.
Eric Blanc et d’autres proches de lui sont très troublés par ce qu’ils considèrent comme de simples critiques vides de sens, sans propositions de solutions – attaquant Zohran Mamdani (et d’autres) depuis la gauche, sans assumer la responsabilité de construire des coalitions réelles et durables. Mais plutôt que de s’en prendre aux critiques de gauche, le mouvement socialiste a besoin d’un débat ouvert et approfondi sur la manière dont nous proposons une alternative stratégique à ce qu’offre Mamdani.
Le New York Times, dans son article sur Mamdani (10 avril 2026) consacré à ses «cent premiers jours», n’a pas hésité à souligner qu’«il est rapidement revenu sur l’une après l’autre de ses promesses de campagne» et qu’il «dispose de peu de pouvoir réel pour imposer cette idéologie [le socialisme démocratique] à l’administration municipale». Mais si cet article a critiqué Mamdani sur des points similaires, il importe davantage plutôt que porter une jugement sur l’homme de mettre en évidence la réalité de ce qu’il faudra pour construire et maintenir le type de pouvoir capable de réaliser ce que les électeurs de Mamdani espéraient ardemment.
D’ici quelques semaines, on saura clairement à combien s’élèveront les recettes que la ville peut espérer recevoir d’Albany cette année. Quel que soit le scénario probable, il n’y aura pas d’impôt sur les riches suffisant pour combler le déficit budgétaire et faire avancer des réformes significatives, par exemple la gratuité des bus ou la création d’un nombre important de logements sociaux véritablement abordables. La concession largement insuffisante de Kathy Hochul, sous la forme d’une taxe sur les résidences secondaires – surtout après que Mamdani eut pratiquement déclaré victoire en affirmant «aujourd’hui, nous taxons les riches» – sera très certainement le maximum qu’elle soit disposée à concéder. Mais en soi, cela ne conduira pas nécessairement au découragement et à une baisse des attentes. Le résultat dépendra des conclusions que les gens en tireront. Il n’est certainement pas trop tard – surtout en cette période d’activisme accru – pour qu’un nombre croissant de personnes commence à construire le type de riposte énergique susceptible de faire, à terme, de l’agenda de Mamdani une réalité.
La classe capitaliste est puissante – en particulier les intérêts immobiliers et financiers de la ville de New York – et son influence politique est étendue. Sans institutions de résistance solides et en pleine expansion capables de lutter pour les besoins des travailleurs et travailleuses, les avancées promises par un seul politicien non-conformiste ne peuvent être obtenues face à un tel pouvoir, si ce n’est sous une forme édulcorée. De nombreux membres du DSA, ainsi que d’autres acteurs de gauche qui suivent de près les événements, pourraient trouver des moyens de s’unir et de contribuer à la construction de ces institutions. Mais une vision stratégique différente sera nécessaire. Si cela se produit, l’élan déclenché par la campagne et l’élection de Mamdani, loin de s’essouffler, prendra de l’ampleur. Sinon, nous risquons de voir naître le genre de désillusion vis-à-vis de la politique «progressiste» dont nous connaissons tous trop bien les conséquences dans «l’Amérique» de Trump. (Article publié sur le site Tempest le 2 mai 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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