Etats-Unis-Iran. Débat. «Impasse alors que l’on parle d’un accord»

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Par Yassamine Mather

Le golfe Persique est actuellement à peu près aussi stable qu’un château de cartes pris dans un ouragan. Le temps de terminer la lecture de ces lignes – si vous n’avez pas déjà été déconcentré par la crise suivante –, la situation aura encore changé. Mais, au 6 mai, au moment où j’écris ces lignes, nous assistons tous au chef-d’œuvre stratégique de Donald Trump que constitue la «pause» ou l’«annulation» du «Projet Freedom».

Après que la marine états-unienne a réussi à escorter héroïquement un total de deux navires marchands battant pavillon américain (plus un dépendant de l’armateur danois Maersk) à travers le détroit d’Ormuz, Donald Trump a décidé de mettre effectivement fin à l’opération. Apparemment, le passage de trois navires suffit pour crier victoire avant de revendiquer de «grands progrès» dans les négociations. Des centaines d’autres navires commerciaux sont toujours bloqués là-bas.

Cela ne signifie pas que les États-Unis aient soudainement perdu leur supériorité militaire: la puissance navale états-unienne reste écrasante. Mais cela montre les limites de cette puissance, lorsque l’escalade militaire menace d’entraîner des perturbations économiques plus vastes, des chocs sur les prix du carburant, des pressions politiques internes et la possibilité d’une guerre régionale plus large. Une superpuissance peut envoyer des navires de guerre dans le détroit: ce qu’elle ne peut pas faire facilement, c’est garantir qu’une telle initiative permettra à la fois de rétablir la circulation commerciale normale, de mettre au pas l’Iran, de rassurer les marchés, de conserver le soutien des alliés et de préserver le cessez-le-feu. En ce sens, ce revirement n’est pas le signe d’un effondrement américain, mais d’un étirement excessif de l’empire: Washington est assez fort pour menacer et intervenir, mais pas assez pour imposer un règlement net et sans ambiguïté. Le fait que Trump ait dû présenter ce recul comme un progrès diplomatique par l’intermédiaire du Pakistan souligne ce revirement.

Pakistan

Le week-end dernier, Trump a déclaré publiquement qu’il n’était «pas satisfait» de la dernière proposition de l’Iran, bien qu’il ait ajouté qu’il ne l’avait pas lue! Selon des informations en provenance du Pakistan, l’Iran a désormais envoyé plusieurs réponses aux modifications proposées par Washington, mais les détails n’ont pas été rendus publics. Selon Al Jazeera, la dernière proposition iranienne semble porter principalement sur la réouverture du détroit, le report des négociations sur le nucléaire, ainsi que la levée des sanctions, des garanties contre de nouvelles attaques et d’autres concessions. Dans l’ensemble, cela suggère que Washington tente de façonner un accord selon des conditions qu’il peut accepter, tandis que Téhéran continue de négocier par le biais de sa propre contre-proposition, bien que, selon le ministre des Affaires étrangères du pays (Abbas Araghtchi), les négociations se poursuivaient toujours au Pakistan (au 6 mai).

Selon le Financial Times, le monde est pris dans une course entre deux blocus: les États-Unis limitant les revenus pétroliers de l’Iran; et l’Iran menaçant le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part considérable du pétrole mondial. Les marchés sont restés relativement calmes, car l’offre de pétrole était abondante avant la crise, les stocks restent confortables et les prix à terme indiquent que les opérateurs s’attendent que les perturbations s’atténuent. Mais si l’impasse perdure, l’impact sera bien plus grave. Bien que l’économie mondiale consomme moins de pétrole par unité de production que par le passé, cela ne rend pas la situation plus sûre. Le pétrole est désormais davantage concentré dans des usages essentiels liés au transport et au fret qui ne peuvent être facilement remplacés, de sorte qu’une perturbation pourrait frapper fort et soudainement. En ce sens, les économies modernes sont plus vulnérables qu’elles n’en ont l’air. Cependant, la capacité de l’Iran à atténuer la «douleur» économique est également remise en question, même s’il a souvent réussi à surmonter les épreuves en combinant des subventions aux partisans du régime et la répression des manifestations socio-économiques.

Ceux qui suivent les publications sur les réseaux sociaux de la frange de la gauche iranienne qui était ou est devenue des partisans inconditionnels de la République islamique, ainsi que les partisans à travers le monde du régime iranien et de son «Axe de la résistance», connaissent très bien les citations de deux universitaires américains: Jeffrey Sachs et John Mearsheimer [membre de l’école dite réaliste des relations internationales]. Jeffrey Sachs présente la guerre en Iran comme le symptôme d’un changement historique plus large: selon lui, elle révèle «les limites de la puissance des Etats-Unis» et s’inscrit dans un processus plus long, au cours duquel l’hégémonie occidentale n’a cessé de décliner depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la période unipolaire de la guerre froide. Mearsheimer avance un argument complémentaire, mais plus opérationnel, affirmant que la guerre «ne se passe pas bien pour les États-Unis», que Washington ne dispose pas d’une «porte de sortie» crédible et qu’aucune victoire décisive n’a été remportée. Il décrit donc le conflit comme tendant vers une guerre d’usure plutôt que vers un succès américain net. Considérées dans leur ensemble, ces remarques suggèrent que le conflit doit être compris moins comme une démonstration de la domination états-unienne que comme la preuve d’un étirement stratégique excessif, de la résilience iranienne et de l’érosion de la capacité de Washington à imposer un règlement rapide ou décisif. D’autres, comme Robert Pape [professeur de sciences politiques à l’université de Chicago], évoquent l’émergence de l’Iran en tant que quatrième puissance mondiale contrôlant le détroit d’Ormuz!

Le problème avec de telles affirmations est qu’en réalité la situation peut changer rapidement et de manière spectaculaire. Washington ne bat pas en retraite parce qu’il s’est affaibli sur le plan militaire: il est contraint de le faire parce qu’une escalade militaire entraîne désormais de graves coûts économiques et politiques. La survie de l’Iran jusqu’à présent ne doit pas être interprétée comme une victoire. De telles analyses ignorent la situation interne désastreuse après des semaines de guerre et un nouveau blocus susceptible de changer radicalement la donne. Le secteur de l’emploi en Iran est confronté à la vague de licenciements et à la hausse du chômage les plus catastrophiques de son histoire récente. La combinaison d’un grave ralentissement économique, d’actifs industriels ruinés, de coupures numériques prolongées et d’une chute vertigineuse de la demande de consommation a contraint de nombreuses entreprises à réduire leurs effectifs ou à cesser complètement leurs activités.

Économie

De plus, les perspectives économiques sont très sombres. Selon un rapport d’avril 2025 du Centre statistique d’Iran, le taux d’inflation annuel vient de grimper à 53,7%. Ce fardeau est ressenti le plus vivement par les personnes aux revenus les plus faibles, qui sont confrontées à un taux de 58,2%, tandis que les prix des denrées alimentaires ont explosé de plus de 115%. Des rapports provenant des zones industrielles et du secteur technologique suggèrent que la combinaison des conflits militaires, de l’inflation et de la rupture des voies commerciales a déclenché un effet domino de licenciements et de faillites tant au sein des grandes entreprises que des petites structures.

Ahmad Meydari, ministre du Travail, a indiqué début mai 2025 que plus de 150’000 personnes avaient déposé une demande d’allocations chômage en l’espace de quelques semaines. Alireza Mahjoub, de la Chambre du travail, a évoqué la perte de 700’000 emplois, précisant que 130’000 étaient directement liés aux frappes militaires, tandis que 600’000 étaient des victimes indirectes du conflit. Présentant un tableau encore plus sombre, Gholamhossein Mohammadi, vice-ministre du Travail, a estimé que la guerre avait directement détruit plus d’un million d’emplois, le nombre total de travailleurs touchés – tant directement qu’indirectement – atteignant environ deux millions.

Le site de recherche d’emploi JobVision a enregistré le chiffre stupéfiant de 318’000 candidatures en une seule journée, soit une hausse de 50%. Dans le même temps, le système d’assurance chômage est en train de céder. Hassan Sadeghi, du Syndicat des anciens combattants de la communauté du travail, a observé que, depuis le début des attaques, le nombre de demandeurs d’emploi a bondi vers le million, submergeant un fonds qui ne couvrait auparavant que 180’000 personnes. En réponse, l’État a lancé l’initiative «Réduire les licenciements», qui accorde un nouveau crédit au fonds d’assurance et des allègements fiscaux temporaires aux entreprises qui évitent de nouvelles réductions d’effectifs. Les données d’après-guerre révéleront un paysage fragmenté en matière d’emploi en Iran. Alors que certaines régions sont en état de choc, d’autres ont maintenu un certain niveau de stabilité.

Les provinces occidentales sont les plus durement touchées, les missiles et les bombes ayant principalement frappé ces régions. Les responsables de Kermanshah [à l’ouest à quelque 80 km de la frontière irakienne] font état d’un taux de chômage de 15,2%, suivis par le Kurdistan à 13,7% et le Khuzestan à 13,3%. Ces régions, déjà confrontées à des problèmes structurels, ont été encore plus gravement touchées par les dégâts portés aux infrastructures et les défaillances de la chaîne d’approvisionnement. Le Lorestan [au milieu des monts Zagros au nord-ouest de la ville d’Ispahan] affiche un taux de chômage de 11%. À l’inverse, le Mazandaran [dans le nord du pays, délimitée par la mer Caspienne] et Yazd [située sur le plateau central] ont fait preuve d’une plus grande résilience (attribuée à la diversité agricole du Mazandaran et aux secteurs minier et manufacturier de Yazd). Cependant, même ici, la baisse du taux d’emploi suggère que de nombreux travailleurs découragés quittent tout simplement le marché du travail.

La flambée du chômage résulte de la conjonction entre des faiblesses structurelles de longue date et le choc soudain de la guerre. Au-delà des dommages directs liés aux combats, les échecs des politiques gouvernementales – notamment en matière de stabilité de l’approvisionnement en électricité et de coupures persistantes d’Internet – ont joué un rôle significatif. Les pôles industriels signalent que les coupures de courant ont rendu l’activité intenable pour les industries lourdes, qui constituent l’épine dorsale de la chaîne d’approvisionnement nationale.

Mehdi Ghodsi, économiste à l’Institut de Vienne pour les études économiques internationales, estime que l’économie iranienne souffre à la fois d’inflation et de récession. Il souligne que la destruction de secteurs «en amont» comme la sidérurgie a provoqué un effet domino, privant les unités «en aval» de fournitures et les contraignant à fermer. Mehdi Ghodsi met également l’accent sur cette atmosphère de «ni guerre ni paix». Cette impasse politique a poussé tant les investisseurs que les consommateurs à se retirer, plongeant l’économie dans une situation critique qui ne pourra probablement être résolue que par une désescalade et une réouverture de l’environnement économique.

Les petites et moyennes entreprises sont peut-être les plus durement touchées. Des rapports provenant de villes industrielles telles que Pakdasht et Alborz indiquent que les employeurs préparent des listes de licenciements dès la fin des vacances. La coupure d’Internet a particulièrement dévasté les commerçants en ligne et les travailleurs indépendants, réduisant pratiquement à néant leurs revenus. Même des géants comme Digikala auraient licencié des centaines d’employé·e·s dans les secteurs administratif et logistique. Le secteur des médias n’a pas été épargné: l’agence de presse ILNA est passée à un modèle exclusivement freelance après avoir licencié son personnel permanent, reflétant une tendance plus large chez les médias qui font face à une fermeture imminente. Des manifestations d’euphorie à propos de la guerre ont eu lieu dans la rue de la part des partisans du régime, mais tout cela peut changer rapidement si la crise économique s’aggrave.

Depuis plus de quatre décennies, les États-Unis utilisent les sanctions contre l’Iran comme un moyen de pression, une pratique qui a débuté en 1979 et s’est intensifiée au fil de vagues successives. Dans la pratique, ces mesures ne se contentent pas de «punir» un État: elles touchent d’abord les citoyens ordinaires, alimentant l’inflation, les pénuries, la pauvreté et les tensions sociales. Elles créent également un terrain propice aux profiteurs, aux réseaux du marché noir et aux élites se nourrissant de position rentière qui s’enrichissent grâce à la pénurie, tandis que le reste de la société est plongé dans une misère toujours plus grande. Ces inégalités croissantes engendrent du ressentiment, de la colère, des manifestations et, parfois, des troubles. C’est pourquoi les sanctions sont souvent perçues non seulement comme une guerre économique, mais aussi comme s’inscrivant dans une stratégie plus large de déstabilisation pouvant être exploitée à des fins de changement de régime, même si cet objectif n’a pas encore été atteint. Personne ne devrait présumer que cela ne pourrait jamais arriver.

Le problème n’est donc pas que l’Iran soit en train de gagner, ni que les États-Unis soient simplement en train de perdre. Une telle interprétation réduirait une situation contradictoire à de la propagande. La capacité de l’Iran à résister à la pression, à perturber les calculs régionaux et à survivre à l’escalade militaire ne constitue pas une victoire, alors que sa propre société est enfoncée toujours plus profondément dans la spirale inflationniste, le chômage, la répression et l’incertitude. De même, le recul de Washington face à un règlement militaire ou diplomatique clair ne signifie pas la fin de la puissance états-unienne. Les États-Unis restent militairement dominants, mais ils sont de plus en plus contraints d’exercer cette domination par le biais de sanctions, de blocus, de menaces et de déstabilisation plutôt que par un leadership stable.

Ce à quoi nous assistons est donc une crise de la forme même du pouvoir impérial: un basculement d’une hégémonie confiante vers une gestion coercitive du déclin. C’est pourquoi le conflit immédiat dans le Golfe doit être replacé dans la structure plus large de l’impérialisme, du contrôle énergétique et de la rivalité intercapitaliste.

L’impérialisme

L’histoire de la puissance mondiale ne suit pas une ligne droite allant de la force à l’effondrement. Elle évolue de manière inégale, à travers le déclin, l’adaptation et la réorganisation. Les États-Unis restent l’État le plus puissant au monde, mais la forme de leur pouvoir a changé.

Giovanni Arrighi et Immanuel Wallerstein expliquent tous deux pourquoi le déclin ne se présente pas nécessairement comme un effondrement soudain. L’analyse d’Arrighi lie le déclin des États-Unis à la financiarisation et à un étirement excessif de leur présence militaire, tandis que Wallerstein soutient que les États-Unis «perdent de leur influence en tant que puissance mondiale» depuis la fin de la guerre du Vietnam. Le point important est que le déclin ne met pas fin à un empire d’un seul coup: il pousse souvent cet empire vers des méthodes de domination plus coercitives. En ce sens, la crise de l’hégémonie ne supprime pas le pouvoir impérial: elle en modifie la forme. Cela importe si l’on considère l’impérialisme non pas comme un stade final et anormal du capitalisme, mais comme un système intégré au fonctionnement normal du capitalisme, dépendant des États, de la hiérarchie et de la concurrence entre des entités politiques. L’impérialisme n’est donc pas seulement marqué par un signe de déclin tardif: c’est un mode par lequel le capitalisme gère la crise et se reproduit à travers des territoires inégaux.

L’impérialisme moderne n’est pas motivé par un seul facteur: il opère à travers plusieurs systèmes interconnectés. Les échanges inégaux transfèrent de la valeur des régions les plus pauvres vers les plus riches par le biais du commerce, des investissements et des chaînes d’approvisionnement. La puissance du dollar permet aux États-Unis de discipliner d’autres États par le biais de la finance, des sanctions et de la dette. La portée militaire sécurise les bases, les voies de communication et les points d’étranglement. La crise écologique est également repoussée vers l’extérieur, les coûts de l’extraction et de la pollution étant répercutés sur les pays du Sud. Dans le cadre théorique de David Harvey, cela s’inscrit dans la logique plus large de «l’accumulation par dépossession», tandis qu’Ellen Meiksins Wood soutient que le capitalisme crée une nouvelle forme de domination par des «moyens purement économiques», parallèlement à un «militarisme illimité».

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La question énergétique s’inscrit dans cette structure. L’argumentation de Timothy Mitchell dans Carbon Democracy. Political power in the age of oil (Verso, 2013) est particulièrement utile ici. Il montre que le pétrole du Moyen-Orient a permis aux puissances occidentales de s’appuyer sur une «énergie bon marché et abondante», et que cela a contribué à produire un ordre politique devenu «dépendant d’un Moyen-Orient non démocratique». Le point essentiel n’est pas que le pétrole importe uniquement en tant que marchandise: il importe parce que le contrôle de l’énergie contribue à façonner l’organisation plus large du pouvoir, de la production et de la dépendance. Dans le contexte actuel, il est par exemple bien plus important de priver la Chine de l’accès au pétrole bon marché.

À mesure que l’hégémonie américaine s’affaiblit, la «multipolarité» a été présentée comme une alternative – et parfois comme une alternative positive. Samir Amin a fait valoir que les pays les plus pauvres ont besoin de la capacité de «rompre les liens avec les principaux mécanismes de la domination impériale». Selon lui, cela exigeait de se «désolidariser» de la logique du marché mondial, afin que le développement national puisse devenir prioritaire et qu’un monde plus pluriel puisse créer un espace pour un développement autonome. Ses arguments trouvent un certain écho au sein de certains secteurs de la gauche iranienne, d’où la nécessité de les contester.

Tout d’abord, la multipolarité n’est pas synonyme d’anticapitalisme. Même si une nation se «déconnecte» du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale dominés par les États-Unis, elle reste prisonnière de la loi internationale de la valeur. Si un pays du Sud «se détache», mais continue d’organiser son économie nationale autour du profit et de la production de marchandises, il reste soumis à la même pression systémique. La concurrence entre les «pôles» (par exemple, les États-Unis contre la Chine) conduit souvent à un «nivellement par le bas» en matière de droits du travail et de normes environnementales, chaque pôle cherchant à surpasser l’autre en termes de production. La multipolarité n’est pas la fin de l’impérialisme: c’est la localisation de l’exploitation.

En réalité, un monde pluriel n’est un monde libéré que si cette pluralité existe sous la forme d’une coopération socialiste, et non d’une accumulation compétitive – la vision de Samir Amin d’un «développement autonome» est impossible sous le capitalisme mondial. Le capital étant international, tout État «déconnecté» qui tenterait de construire un système socialiste, voire un système social-démocrate indépendant, serait immédiatement confronté à une fuite des capitaux, à des sanctions ou à des crises de «ciseaux» (où le coût des technologies importées augmente, tandis que le prix des matières premières exportées baisse). La question clé n’est pas de savoir si la puissance des Etats-Unis est en déclin, mais quel type d’ordre la remplace. Actuellement, la Chine est un rival potentiel et rien n’indique l’émergence de pôles multipolaires. Cependant, même si un tel scénario devait se produire, cela ne signifierait pas un monde meilleur et plus égalitaire.

Zone stratégique

L’escalade vers la guerre avec l’Iran doit être comprise dans ce contexte plus large. Il ne s’agit pas de technologie nucléaire ni de l’influence régionale de l’Iran. Il s’agit du contrôle stratégique de l’énergie dans une période de rivalité accrue entre les États-Unis et la Chine. La question de fond n’est pas le pétrole en soi, mais qui peut s’assurer un accès à une énergie bon marché, à quelles conditions et sous quelle protection. Dans une économie mondiale encore dominée par les hydrocarbures, cette question a des effets directs sur la croissance industrielle et le pouvoir à long terme.

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C’est pourquoi le Moyen-Orient conserve une place centrale. Il s’agit d’une zone stratégique, où se rencontrent production énergétique, voies maritimes, bases militaires et puissance financière. Le contrôle de cette région est important car il détermine les conditions dans lesquelles d’autres puissances peuvent se développer. Sous cet angle, l’hostilité envers l’Iran n’est pas simplement une réponse au comportement d’un État: elle s’inscrit dans une tentative plus large de maintenir la région dans l’orbite stratégique des États-Unis et d’empêcher la Chine de s’assurer un accès stable et bon marché à l’énergie à des conditions favorables. Telle est la véritable signification politique de la «sécurité énergétique».

En ce qui concerne la Chine et la guerre actuelle au Moyen-Orient, nous sommes ici en présence d’un cas classique où un avantage géopolitique à court terme se heurte à une vulnérabilité économique à long terme. La Chine a tiré un certain avantage stratégique et diplomatique de ce conflit: l’attention et les ressources militaires de Washington ont été davantage mobilisées au Moyen-Orient, tandis que Pékin s’est efforcé de se présenter comme un médiateur avisé, notamment grâce à son rôle en coulisses pour encourager l’Iran à participer aux pourparlers de cessez-le-feu d’avril. Mais ce même conflit a également mis à nu la plus grande faiblesse structurelle de la Chine: sa dépendance vis-à-vis des importations d’énergie et des voies maritimes traversant le Golfe. La guerre a détourné l’attention des États-Unis de la région indo-pacifique, du moins temporairement, réduisant ainsi quelque peu la pression exercée sur la Chine concernant Taïwan et la mer de Chine méridionale.

Cependant, la Chine a également perdu. Le conflit a durement frappé sa sécurité énergétique: les importations de pétrole brut du pays ont atteint un record de 11,6 millions de barils par jour en 2025, et plus de 70% de sa consommation de pétrole dépend des importations. Les risques économiques plus larges sont également bien réels. La hausse des prix du pétrole, les perturbations du transport maritime et l’affaiblissement de la demande en Europe et aux États-Unis menacent tous le modèle de croissance de la Chine axé sur les exportations. Les marchés chinois et hongkongais ont déjà montré leur sensibilité au conflit. Selon des informations parues en mars, les actions hongkongaises ont fortement chuté, les investisseurs s’inquiétant de la stagflation, des prix du pétrole et de l’affaiblissement de la demande. L’instabilité des marchés pourrait transformer une opportunité géopolitique en un handicap économique.

Par ailleurs, si le conflit entraînait un changement de régime à Téhéran ou l’avènement d’un gouvernement iranien fortement pro-occidental, Pékin perdrait un important fournisseur d’énergie soumis à des sanctions ainsi qu’un partenaire stratégique opérant en partie en dehors du système financier dominé par les États-Unis.

L’Iran se trouve donc au cœur de plusieurs contradictions qui se recoupent. Pour Washington, il s’agit d’un levier de pression dans la lutte pour préserver la domination régionale et restreindre l’accès de la Chine à une énergie bon marché et sûre. Pour Pékin, c’est à la fois un partenaire stratégique utile et une source d’exposition dangereuse à l’instabilité du Golfe.

Mais pour le peuple iranien, ce conflit n’est ni le symbole d’une résistance «multipolaire» héroïque, ni simplement un coup de poker dans la rivalité entre grandes puissances. Il se traduit par des sanctions, l’inflation, le chômage, des fermetures d’usines, des coupures d’Internet, la répression et la menace constante d’une guerre plus vaste. La survie de la République islamique sous pression ne doit pas être confondue avec une victoire, tout comme les limites de la puissance américaine ne doivent pas être confondues avec une émancipation.

La seule alternative véritablement progressiste consiste à s’opposer à l’agression impérialiste, tout en refusant d’idéaliser l’État iranien, et à placer les besoins sociaux, les droits démocratiques et la lutte indépendante des travailleurs et travailleuses d’Iran au centre de la politique anti-guerre. (Article publié par Weekly Worker le 7 mai 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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