Dossier: sur l’expansionnisme israélien

Le quartier d’Umm Tuba à Jérusalem, avec en arrière-plan les localités palestiniennes situées autour de Bethléem, avril 2026. (Yahel Gazit)

Jérusalem-Est: le Fonds national juif prend appui sur une procédure juridique coloniale pour parfaire la colonisation (1)

Par Charlotte Ritz-Jack (Jewish Currents)

Des mondes radicalement distincts s’offrent à la vue depuis la maison de Hassan Musa Abu Tair à Umm Tuba, un quartier palestinien de Jérusalem-Est occupée. À l’ouest s’étendent les collines verdoyantes et dégagées de Ramat Rachel, un kibboutz israélien; à l’est se dressent les maisons des résidents palestiniens du quartier, hautes et élancées pour profiter au maximum de la vue panoramique sur la région; et au sud, en contrebas de la colline, des bâtiments en béton composent la colonie de Har Homa, installée sur des terres appartenant au quartier et qui le reliaient autrefois à Bethléem. Hassan Musa Abu Tair est l’un des nombreux membres de la famille Abu Tair à Umm Tuba – son cousin Abid Rahman Abu Tair estime qu’au moins 95% des 4000 habitants du quartier ont un lien de parenté – et aussi l’un des 150 habitants qui ont construit des maisons à un carrefour adjacent au centre commercial du quartier, sur des terres que sa famille possède depuis des siècles. D’après des documents tant personnels que britanniques, la famille réside là depuis au moins 300 ans.

Comme la plupart des habitants de Jérusalem-Est, les Abu Tair ont perdu d’importantes étendues de terrain depuis l’annexion de la partie orientale de la ville par Israël en 1967, dont 800 dounams (près de 80 hectares) saisis en 1991 pour construire la colonie de Har Homa. Mais depuis lors, et contrairement à la plupart des quartiers de Jérusalem-Est, Umm Tuba n’avait pas fait l’objet d’ordonnances de démolition et d’expulsion. Son plan d’urbanisme, qui permet aux résidents d’obtenir des permis israéliens pour construire sur leurs terres, a même été approuvé en 2017 par le Comité local d’urbanisme et de construction de Jérusalem, qui a rejeté ces plans pour quelque 85% des Palestiniens de Jérusalem. Mais tout a changé pour Umm Tuba en janvier 2024, lorsque Hassan a demandé un permis de routine pour ajouter un bâtiment supplémentaire à sa propriété, destiné à ses enfants et à leurs familles, et que ce permis lui a été refusé. Selon les autorités municipales, sa demande a été rejetée parce qu’il n’est pas propriétaire du terrain sur lequel se trouve sa maison – celui-ci appartient au Keren Kayemeth LeIsrael-Jewish National Fund (JNF) [en français Fonds national juif, la traduction plus exacte: fonds pour la création d’Israël, organisme fondé par le mouvement sioniste en 1901 à Bâle pour acheter des terres dans la Palestine ottomane, puis mandataires, c’est-à-dire sous contrôle britannique].

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À l’insu des Abu Tair, entre 2018 et 2023, le JNF avait revendiqué et officiellement enregistré ce qu’on appelle la parcelle 31784, qui comprend l’ensemble de la colline sur laquelle se trouve la maison de Hassan, ainsi que 17 autres. Pour ce faire, il a eu recours à une procédure juridique datant de l’époque du mandat britannique qu’Israël avait rétablie en 2018 afin de déterminer officiellement la propriété des terres litigieuses: le règlement des titres de propriété foncières (SOLT). Selon la loi SOLT, les autorités sont tenues d’annoncer publiquement le lancement d’une procédure d’enregistrement dans un lieu donné, moment auquel des preuves de propriété, telles que des titres fonciers, des dossiers fiscaux et des testaments, peuvent être présentées. Malgré ces réglementations, le Tabu, le registre foncier israélien, a lancé et mené à bien une procédure d’enregistrement à Umm Tuba sans donner aucun préavis. Lorsque personne ne se manifeste pour faire valoir ses droits – ce qui est inévitablement le cas lorsque personne n’est au courant de la procédure –, le terrain devient «terrain d’État» géré par l’Autorité foncière israélienne (ILA), l’organisme gouvernemental chargé de superviser et de faire respecter la propriété foncière. Elle attribue régulièrement des terres d’État à la construction de colonies, ce qui explique comment les colonies de Jérusalem telles que Har Homa, Gilo, Ramat Shlomo et d’autres ont été construites.

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Selon une décision de 2023 rendue dans le cadre de la procédure SOLT, le JNF avait acheté les terres d’Umm Tuba dans les années 1920 à cinq résidents palestiniens. Les Abu Tair soutiennent toutefois que les cinq personnes en question n’ont jamais possédé de terres dans la région et que, de surcroît, aucune personne ne les possédait: elles appartenaient à l’ensemble de la famille Abu Tair. En octobre 2024, les résidents ont saisi la Haute Cour d’Israël pour demander l’annulation de l’enregistrement, au motif qu’il avait été effectué de manière irrégulière. Ils ont demandé qu’il soit refait afin de leur donner la possibilité de faire valoir leurs droits. Les habitants attendent désormais une décision quant à savoir si leur requête sera examinée par le tribunal, mais même si tel est le cas, ils ne sont pas optimistes quant à la suite des événements. Bien que la plupart des habitants disposent de documents britanniques ou jordaniens confirmant leur propriété, ces pièces seront probablement rejetées comme insuffisantes par les tribunaux israéliens, car la plupart de ces documents s’inscrivent dans le droit islamique de la succession familiale, qu’Israël rejette comme imprécis.

Bien que le tribunal n’ait pas encore décidé s’il examinera la requête, en juin 2025, l’ILA a émis des avis d’expulsion donnant aux résidents 30 jours pour quitter leur propriété avant que la police ne puisse la saisir de force et la placer sous le contrôle du JNF. Bien que le délai soit écoulé et que les résidents soient toujours chez eux, ils pourraient être expulsés d’un jour à l’autre. Cette menace s’inscrit dans une stratégie plus large visant à chasser les Palestiniens de Jérusalem vers la Cisjordanie, un processus que les Nations unies et d’autres organismes internationaux qualifient de «dépalestinisation de Jérusalem». Même si l’État avait respecté les exigences de notification de la SOLT, la procédure de la SOLT constitue en soi une violation explicite du droit international, qui interdit à une puissance occupante d’apporter des modifications permanentes à la propriété foncière. «L’objectif de la loi SOLT est de transférer autant de terres que possible de Jérusalem-Est à l’État ou à des propriétaires juifs afin d’empêcher toute solution viable au conflit dans la ville et au-delà», a déclaré Sari Kronish, directrice du département Jérusalem-Est chez Bimkom, une organisation qui défend les droits en matière d’urbanisme et de développement à travers Israël et la Cisjordanie. «Ces mesures», a-t-elle expliqué, s’inscrivent dans «la politique d’annexion plus large menée par le gouvernement actuel». Yousef Abu Tair, qui peut citer cinq générations d’Abu Tair ayant vécu sur sa parcelle – que le JNF revendique désormais –, a déclaré à Jewish Currents: «Le Tabu israélien [registre foncier] tente de s’emparer de la zone pour la rendre juive. Mais je vis ici – je suis un Jérusalémite.»

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Les nouvelles démarches d’enregistrement foncier du JNF soulèvent une question évidente: comment un fonds foncier sioniste vieux de 125 ans peut-il soudainement revendiquer la propriété de maisons qui existent depuis des générations? Le JNF, une organisation semi-gouvernementale qui achète des terres en Israël pour la colonisation juive depuis 1901, se présente comme la plus grande «organisation écologiste» d’Israël et la plus ancienne au monde. Il achète des terres pour des projets agricoles et a créé plus de 1000 parcs et planté quelque 250 millions d’arbres depuis sa création [ces plantations participent d’une stratégie de modification du paysage, dans le cadre de la politique de colonisation – voir l’article de Aïda Delpuech dans Le Monde diplomatique d’octobre 2024 – réd.].

Malgré l’image qu’il se forge de lui-même comme une organisation environnementale inoffensive, le JNF est depuis longtemps impliqué dans des projets profondément discriminatoires. Une grande partie de ses terres a été confisquée en 1948 à des réfugiés palestiniens qui n’ont pas été indemnisés pour leurs biens, et le JNF s’est délibérément employé à rendre leur retour impossible. De plus, selon ses statuts, le JNF ne vend et ne loue ses terres – qui représentent 13% de la superficie totale d’Israël et sur lesquelles vit 70% de la population de l’État – qu’à des Juifs. Comme le JNF l’a écrit en réponse à un procès intenté en 2004 pour discrimination dans ses pratiques de vente foncière: «La loyauté du JNF va au peuple juif et c’est envers lui seul que le JNF a des obligations. Le JNF, en tant que propriétaire des terres du JNF, n’a pas le devoir de pratiquer l’égalité envers tous les citoyens de l’État.» De plus, l’organisation s’est depuis longtemps engagée à consolider l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Depuis presque immédiatement après la guerre de 1967, le JNF s’est employé à acheter des terres dans les territoires occupés et collabore depuis longtemps avec des organisations de droite pour financer, construire et soutenir des colonies – contribuant ainsi à expulser les Palestiniens à travers la Cisjordanie; allouant des terres à la construction de colonies; et injectant des fonds dans d’innombrables projets de développement de colonies pour construire des pistes cyclables, des routes, des parcs, etc. Ce travail inclut des décenniesde collaboration avec Ateret Cohanim [organisation israélienne avec une yeshiva dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem], qui procède activement à l’expulsion de dizaines de familles palestiniennes du quartier de Silwan à Jérusalem-Est, et avec Elad, qui gère la Cité de David, un site archéologique et un parc national utilisés pour s’emparer de maisons palestiniennes. [Elad est aussi connu sous le nom de Ir Davi Foundation: c’est une organisation de colons visant à établir une continuité entre Jérusalem et la Cisjordanie. Elle dispose de fonds importants.]

Le JNF s’est désormais tourné vers le système SOLT comme nouvelle tactique dans ses efforts de judaïsation de longue date. «Le règlement des titres fonciers, s’il est mené correctement, offre des avantages significatifs» à ceux dont les biens font l’objet de ce processus, a expliqué Gaal Yanovski, chercheur spécialisé dans le SOLT chez Ir Amim, une ONG israélienne qui œuvre pour promouvoir une Jérusalem plus équitable. Comme l’enregistrement foncier offre la preuve de propriété la plus solide – quasi incontestable – qu’un gouvernement puisse fournir, il codifie le droit de bénéficier de services municipaux tels que l’eau et l’électricité, protège contre les expropriations par l’État et fait de la propriété immobilière un actif officiel crédible aux yeux des banques. Sans la possibilité d’enregistrer leurs terres, les habitants de Jérusalem-Est se sont vu refuser l’accès aux permis de construire, aux prêts hypothécaires et aux indemnités d’assurance.

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Le SOLT trouve ses racines dans la politique foncière coloniale britannique, qui a utilisé les processus d’enregistrement foncier dans les colonies du monde entier pour remplacer les droits fonciers d’usufruit par un modèle de propriété et pour taxer plus efficacement les biens fonciers. En 1926, l’administration du Mandat britannique a nommé l’arpenteur colonial Ernest Dowson pour mener à bien des réformes et superviser l’arpentage, l’attribution de titres de propriété et l’enregistrement des terres en Palestine. Il a réussi à enregistrer environ un quart du territoire avant le retrait de la Grande-Bretagne de Palestine en mai 1948. La plupart des titres de propriété délivrés concernaient des terres agricoles rurales situées le long de la côte, tandis que les zones urbaines se sont avérées beaucoup plus complexes à traiter – à tel point que les responsables britanniques n’ont pas touché à Jérusalem. Lorsque Jérusalem-Est passa sous domination jordanienne en 1948, les administrateurs jordaniens tentèrent d’enregistrer les terres de la ville, mais ils n’avaient achevé le processus que pour 10% de la ville (principalement de petites parcelles des quartiers de Shuafat, Beit Hanina et Issawiya) en 1967, lorsque Israël s’empara de Jérusalem-Est; à ce moment-là, le processus d’enregistrement du SOLT fut gelé pendant plus de 50 ans.

Puis, en mai 2018, la décision gouvernementale n° 3790 a approuvé un plan quinquennal, connu sous le nom de «plan Homesh», pour le développement socio-économique de Jérusalem-Est, comprenant quelque 16 millions de dollars destinés à l’enregistrement de ses terres, avec pour objectif d’achever l’enregistrement de la moitié des terres de Jérusalem-Est d’ici 2021 et du reste d’ici 2025. En apparence, cet enregistrement visait à remédier à la discrimination systémique dont souffrent les Palestiniens de Jérusalem dans l’accès aux ressources municipales, mais le simple fait d’instaurer un enregistrement foncier à Jérusalem-Est a eu pour effet de consolider le contrôle israélien sur ce territoire annexé illégalement. «Sous prétexte de réduire les écarts socio-économiques entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest», a expliqué Sari Kronish, «cette décision visait en réalité à affirmer la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est», en transférant la propriété sous une forme «définitive et difficile à contester». En effet, la ministre de la Justice de l’époque, Ayelet Shaked, a défendu ce plan comme «l’application de facto de la souveraineté sur Jérusalem-Est par le biais de la réglementation relative à l’enregistrement foncier».

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Le JNF a consacré d’importantes ressources à l’utilisation de cette nouvelle méthode pour revendiquer des biens immobiliers à Jérusalem-Est. À l’automne 2021, le conseil d’administration du JNF a voté l’engagement de plus de 100 millions de NIS-shekel (32 millions de dollars) pour enregistrer des terrains à travers Israël, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est à son nom. (Bien qu’à l’époque, le SOLT ne puisse être utilisé qu’à l’intérieur des frontières d’Israël de 1948 et à Jérusalem-Est, le JNF identifiait déjà des biens immobiliers en Cisjordanie qu’il pourrait cibler, partant de l’hypothèse correcte que le système SOLT serait ultérieurement étendu à la Cisjordanie.) Le JNF a ensuite identifié 2050 propriétés rien qu’à Jérusalem-Est qu’il pensait pouvoir enregistrer à son nom. Pour ce faire, le JNF a retrouvé des documents détaillant des propositions, des négociations et d’autres aspects de ventes foncières à Jérusalem-Est auxquelles il avait participé avant 1948 mais qui n’avaient pas abouti. Même si ces transactions n’ont jamais abouti, en vertu de la loi SOLT, les documents démontrant l’intention d’acheter un terrain peuvent satisfaire au critère légal d’enregistrement dans les cas où personne ne fait valoir de revendication concurrente. Dans de telles circonstances – par exemple lorsque les résidents palestiniens ignorent que leur terrain fait l’objet d’un enregistrement –, les autorités décident souvent qu’une intention d’achat avérée constitue le titre de propriété le plus solide sur un bien immobilier. Cela signifie que le JNF pourrait prendre le contrôle définitif de terrains qu’il n’a jamais payés et qu’il ne paiera jamais.

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Les propriétés que le JNF a ciblées dans le cadre de procédures SOLT se trouvent dans des quartiers de Jérusalem-Est que les Juifs cherchent depuis longtemps à s’approprier afin de judaïser la ville et d’isoler les zones urbaines de tout futur État palestinien. Il s’agit notamment de zones situées autour des colonies et de la vieille ville, ainsi que d’endroits reliant les quartiers palestiniens aux villes voisines de Cisjordanie. La proximité d’Umm Tuba avec Har Homa, par exemple, limite les possibilités d’extension de la colonie, et son emplacement à la frontière entre Jérusalem et la Cisjordanie relie les Palestiniens à travers les centres urbains. Jusqu’au rétablissement de la loi SOLT, les efforts déployés depuis des décennies tant par le gouvernement que par des organisations telles que le JNF pour déplacer les Palestiniens dans bon nombre de ces zones avaient largement échoué, les habitants restant fermement dans leurs foyers malgré la pression croissante des colons et l’extension de lois discriminatoires visant à s’emparer de biens palestiniens.

Mais après l’échec de ces autres moyens, le rétablissement du SOLT s’est rapidement révélé efficace. En 2021, la municipalité de Jérusalem a réglé les premières affaires importantes de titres fonciers dans le quartier d’Umm Haroun, situé dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est. L’État avait accéléré le processus d’enregistrement pour cette zone sans en informer les 45 résidents palestiniens, dont la plupart y vivaient depuis 1948. En l’absence de courriers, de panneau public ou de visites des agents chargés de l’enregistrement foncier, les résidents se sont vu refuser la possibilité de déposer une réclamation, perdant ainsi leurs terres avant même de savoir qu’elles étaient contestées. Leur recours devant la Haute Cour a été rejeté, et les habitants ont reçu des avis d’expulsion.

L’affaire Sheikh Jarrah a rapidement démontré les dangers du SOLT [voir les articles publiés sur ce site les 21 mai et 4 août 2021]. En tant que première décision gouvernementale reconnaissant la négligence systématique dont fait l’objet Jérusalem-Est, le Plan Homesh présentait l’enregistrement des titres de propriété comme une opportunité bénéfique permettant de formaliser la propriété foncière des résidents. Mais l’absence d’annonce du processus d’enregistrement par le gouvernement ne constitue pas le seul obstacle pour les habitants de Jérusalem-Est. Le processus lui-même comporte des exigences que de nombreux Palestiniens ne peuvent pas satisfaire: la maîtrise de l’hébreu, des avocats onéreux et des centaines de documents. De plus, une fois les terres enregistrées, les propriétaires sont tenus de payer à Israël tous les impôts fonciers que l’État leur aurait facturés depuis 1967 – en d’autres termes, des millions de shekels que peu d’habitants de Jérusalem-Est peuvent se permettre. Ainsi, grâce à la nature complexe et bureaucratique du système SOLT, Israël peut dissimuler sa confiscation des biens palestiniens derrière une procédure juridique en apparence courante. «L’État tire parti de la légitimité de la procédure», a déclaré Gaal Yanovski. «Le simple fait qu’il s’agisse globalement d’une procédure appropriée» sert de couverture – de diversion – face à l’utilisation réelle du SOLT visant à «s’emparer de Jérusalem-Est».

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Au cours des sept années qui ont suivi la réinstauration du SOLT, 3% des terres de Jérusalem ont été enregistrées, ce qui est bien loin de l’objectif de l’État, fixé à 50% d’ici 2025. Au cours de ces sept années, cependant, seuls deux dounams de terres dans l’ensemble de Jérusalem ont été attribués à des Palestiniens, tandis que 85% ont été enregistrés au nom de l’État, d’organisations juives ou de particuliers. Si ces proportions se maintiennent, quelque 75’900 dounams (près de 7590 hectares) de la zone de Jérusalem-Est actuellement en cours d’enregistrement deviendront la propriété de Juifs. C’est cette perspective qui pousse Gaal Yanovski à mettre en garde contre le fait que le SOLT «constitue la menace foncière la plus grave à laquelle s’affrontent les Palestiniens de Jérusalem-Est».

Lorsque le plan Homesh a été renouvelé en 2023, l’État s’est engagé à achever l’enregistrement de Jérusalem-Est d’ici 2029. Alors que les Palestiniens de tout Jérusalem voient leurs voisins d’Umm Tuba, de Sheikh Jarrah et d’autres quartiers perdre leurs terres à la suite de procédures d’enregistrement SOLT arbitraires, ils craignent que l’expropriation ne soit plus qu’une question de mois. En effet, l’enregistrement de l’ensemble du quartier de Sheikh Jarrah est presque achevé, et la quasi-totalité des terres est attribuée à des propriétaires juifs, alors que la grande majorité des 3000 habitants du quartier sont palestiniens. À Wadi Hilweh, Jabal Makaber et Beit Hanina, 200 parcelles sont sur le point d’être enregistrées, tandis que 150 autres zones en sont aux premières étapes du processus. Les experts prévoient que le reste de Jérusalem-Est suivra, et il n’y a aucune raison de penser que ces procédures ne seront pas également dissimulées aux habitants. Mais même si les habitants palestiniens sont alertés et font valoir leurs propres revendications, il est peu probable que les documents, le soutien des ONG ou les avocats qu’ils pourront rassembler suffisent à prouver leur propriété selon les critères d’Israël.

Le 8 février, le gouvernement israélien a approuvé une proposition visant à rétablir le SOLT en Cisjordanie. Ce plan vise à enregistrer 15% des terres actuellement non enregistrées dans la zone C – les zones rurales de Cisjordanie placées sous contrôle militaire et civil israélien – au cours des quatre prochaines années, puis d’en enregistrer davantage, et il alloue du personnel, des fonds et une unité administrative à cette fin. Le gouvernement «a constaté que cela fonctionnait à Jérusalem-Est et souhaite désormais faire de même dans la zone C», a expliqué Gaal Yanovski. La décision du cabinet ouvre ainsi la voie à des organisations telles que le JNF pour aller de l’avant et enregistrer officiellement les propriétés pour lesquelles elles montent des dossiers juridiques depuis des années. Les experts mettent en garde contre le fait que l’utilisation du SOLT pour enregistrer des terres palestiniennes privées au nom d’Israéliens, d’institutions juives ou de l’État pourrait entraîner la saisie de 58% de la zone C, portant ainsi à plus de 80% le total du territoire contrôlé par Israël dans cette zone. Les zones situées entre les grandes villes palestiniennes telles que Ramallah, Naplouse et Jénine seront probablement particulièrement visées afin de tenter d’isoler ces villes les unes des autres.

À mesure que le SOLT s’étend à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, il continue de saper et de mettre en péril ce qui reste de la Palestine historique. Et tandis que certains Palestiniens boycottent le processus SOLT, la plupart des habitants savent que l’enregistrement se poursuivra, qu’ils y participent ou non, et que s’ils ne font pas valoir leurs droits, ils risquent fort d’être expulsés. Les Abu Tair en sont conscients, tout en étant déterminés à rester: Abid construit de nouveaux bâtiments derrière sa maison pour les familles de ses enfants et les proches qui reviennent de l’étranger, et il promet que «personne n’ira nulle part». Mais ils ne sont pas optimistes. «Nous serons expulsés, c’est ce à quoi nous nous attendons», a déclaré Abid. Mais, a-t-il ajouté, «il faudra nous traîner hors de nos maisons pour que nous partions. Qui va partir? Où irions-nous?» (Article publié par le site Jewish Currents le 21 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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Enlèvements brefs et arbitraires: un nouvel outil d’intimidation israélien à Masafer Yatta (2)

Les forces israéliennes arrêtent trois Palestiniens à Az-Zuweidin, dans la région de Masafer Yatta, en Cisjordanie, le 4 mai 2024. (Omri Eran Vardi/ActiveStills)

Par Basel Adra

Ces derniers mois, des soldats ont arrêté des dizaines de Palestiniens de Cisjordanie – dont beaucoup ont eu les yeux bandés, ont été battus, puis relâchés sans aucune explication.

Aux premières heures du matin du 25 mars, des bergers palestiniens faisaient paître leurs troupeaux près de leurs maisons à Rujum ‘Ulya, un village situé dans la région de Masafer Yatta, au sud de la Cisjordanie. Soudain, un colon de Shorashim – un avant-poste illégal situé à trois kilomètres de là – a fait irruption au volant de son quad au cœur du village.

En Cisjordanie occupée, ce genre de scène n’a rien d’inhabituel: le harcèlement et les violences des colons à l’encontre des agriculteurs palestiniens font rage depuis des années et n’ont fait que s’intensifier ces derniers mois. Beaucoup évitent désormais de quitter leur domicile, sans parler d’emmener leurs animaux paître sur leurs terres. Mais ce jour-là, Said Abu Aliyan et cinq autres bergers ont osé sortir avec leurs moutons.

Après l’arrivée du colon de Shorashim, des soldats ont rapidement suivi – dont beaucoup sont souvent eux-mêmes des colons et pénètrent dans les communautés palestiniennes en uniforme militaire complet ou partiel, qu’ils soient en service ou non. Lorsque Abu Aliyan a refusé de quitter les lieux comme le lui demandaient les soldats, un officier l’a bousculé en arrière et a tiré deux coups de feu en l’air.

Les soldats ont commencé à lancer des grenades assourdissantes sur les dix autres bergers et leurs moutons, mais les Palestiniens ont refusé de regagner leurs maisons. Les soldats ont appelé des renforts de l’armée et de la police, qui sont arrivés quelques minutes plus tard. Des dizaines de soldats ont repoussé les bergers, lançant d’autres grenades assourdissantes, tirant des gaz lacrymogènes et marchant derrière chaque troupeau.

Ce matin-là, l’armée a arrêté huit bergers, tout en blessant deux autres habitants qui ont dû recevoir des soins médicaux. Les soldats ont attaché les poignets des détenus, leur ont bandé les yeux et les ont conduits vers une jeep militaire, sous les yeux de leurs familles et de leurs jeunes enfants.

Un soldat a procédé à au moins trois arrestations, puis s’est arrêté pour photographier la foule – des images qui seraient probablement intégrées à la vaste base de données de surveillance israélienne. «Tout le village est venu semer le trouble», a-t-il déclaré en hébreu. Pendant ce temps, le colon observait la scène depuis son tracteur garé à proximité, prenant lui aussi des photos des Palestiniens.

Les soldats recourent de plus en plus à ces arrestations arbitraires, parfois déclenchées par la présence de colons sur leurs terres ou par de fausses plaintes. Même au regard des lois discriminatoires de l’occupation israélienne, il n’existe aucune justification légale à ces arrestations; il s’agit plutôt d’un nouvel outil destiné à intimider les familles à travers la Cisjordanie.

«Une tendance particulièrement inquiétante s’est intensifiée ces derniers mois: les soldats emmènent tout simplement des Palestiniens dans ce que certains qualifieraient d’enlèvements, ce qui constitue clairement des détentions illégales», a noté dans un communiqué le Human Rights Defenders Fund, un groupe d’aide juridique.

Ces arrestations ont lieu «sans aucune implication des forces de l’ordre, contournant les procédures légales qui exigent normalement qu’une arrestation ou une détention soit signalée à la police et que le détenu soit conduit au poste de police», poursuit le communiqué. «En emmenant les Palestiniens de cette manière, les soldats et les colons peuvent les harceler ou les maltraiter sans aucun contrôle.»

Dans la région de Rujum ‘Ulya, à Masafer Yatta, quelque 35 personnes ont été arrêtées de cette manière au cours des deux derniers mois. La grande majorité d’entre elles ont été arrêtées par des colons portant des uniformes de style militaire, emmenées dans des bases militaires voisines plutôt que dans des commissariats, et détenues pendant des heures – où elles ont subi des coups et des humiliations – avant d’être relâchées loin de chez elles.

Après avoir arrêté les huit agriculteurs le 25 mars, l’armée les a transférés vers la base militaire voisine, située à la périphérie de Susya. Mais ce n’était là que la première vague d’enlèvements perpétrés par l’armée à Rujum ‘Ulya ce jour-là.

Vers 13 heures, Abu Aliyan, ses frères et son fils sont retournés faire paître leurs moutons près de l’endroit où les arrestations avaient eu lieu. Un colon d’un avant-poste voisin s’est rapidement approché à moto, bien décidé à chasser leurs moutons. Alors que les bergers se plaçaient devant la moto pour empêcher le colon d’avancer, celui-ci a appelé une patrouille de l’armée, qui est arrivée quelques minutes plus tard pour intercepter les bergers, dont Abu Aliyan et son fils.

«J’ai essayé d’expliquer au soldat qu’il s’agissait de notre terrain privé et que nous avions le droit d’être ici avec nos moutons, mais il n’a pas répondu et n’a rien voulu entendre de ce que nous disions», a déclaré Abu Aliyan. «Ils nous ont menottés, mon fils et moi, nous ont bandé les yeux, nous ont mis dans une jeep militaire et nous ont conduits à la base militaire de Susya.»

Abu Aliyan, son fils et les huit détenus de Rujum ‘Ulya ont été libérés cette nuit-là dans une zone inconnue près de la base. «Ils nous ont libérés sans nos téléphones, alors je suis retourné à pied à la base pour récupérer le mien», a-t-il déclaré. «Les soldats m’ont détenu pendant encore deux heures avant de me rendre mon téléphone et celui de mon fils Muhammad, puis de nous libérer enfin.»

C’était la deuxième fois en un mois qu’Abu Aliyan était détenu arbitrairement dans cette base. L’incident précédent s’était produit après que lui et un autre agriculteur palestinien eurent appelé la police pour signaler que des colons en uniforme militaire avaient volé leur âne. En représailles, les soldats les avaient arrêtés et retenus à la base de Susya pendant six heures.

«Nous étions paralysés de peur»

Dans l’après-midi du 23 mars, des soldats ont fait irruption au domicile d’Adel Rashid, 61 ans, à Imneizil, un autre village de Masafer Yatta. Ils ont prétendu rechercher Omar, le fils de Rashid, mais seuls Rashid, sa femme, sa belle-fille et ses quatre petits-enfants se trouvaient à la maison.

«Les soldats jetaient les objets de la maison par terre», a raconté Sujood, la femme d’Omar, à +972. «J’ai rassemblé mes quatre enfants – Layali, qui a cinq ans, Wadie, trois ans, Adel, deux ans, et Mohammad, âgé de seulement cinq mois – et je me suis assise avec eux dans un coin de la maison.»

Sans donner aucune explication sur les raisons pour lesquelles ils cherchaient Omar, les soldats ont fini par quitter la maison. Mais quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, ils sont revenus. «Soudain, la porte s’est ouverte et des lampes torches ont été braquées directement sur mon visage et celui de mes enfants – nous sommes restés figés de peur», a raconté Sujood. «Ils m’ont interrogée au sujet d’Omar. Je leur ai dit qu’il travaillait à Bethléem et qu’il y restait. L’un des soldats a répondu: “Vous mentez.”«

Un soldat a ordonné à Sujood d’appeler son mari. Après plusieurs tentatives infructueuses, Omar a finalement répondu au téléphone. «L’officier lui a parlé et lui a dit: “Tu as 15 minutes. Soit tu rentres à la maison, soit nous emmenons ta femme jusqu’à ce que tu le fasses.”« Sujood a été conduite à l’extérieur de la maison, tandis que ses enfants restaient à l’intérieur avec sa belle-mère, pleurant de peur. «Wadie pleurait et suppliait les soldats en disant: “Ne prenez pas ma mère, laissez-la.”«

Finalement, les soldats lui ont dit dans un arabe approximatif de s’habiller, laissant entendre qu’elle allait être arrêtée. «Je portais mes vêtements de nuit, alors je lui ai dit de quitter la pièce pour que je puisse me changer», a-t-elle raconté. «Ils ont refusé et sont restés avec moi dans la pièce. J’ai été forcée de rester en vêtements de nuit, et ils m’ont arrêtée comme ça – je tremblais de froid.»

Les soldats ont ensuite attaché fermement les mains de Rashid et Sujood derrière leur dos, leur ont bandé les yeux et ont confisqué leurs téléphones. Une fois installées dans le véhicule militaire, Sujood se souvient que les soldats les traitaient de «terroristes» et de «tueuses d’enfants» alors qu’ils se dirigeaient vers une base militaire à Beit Yatir.

À leur arrivée, leurs téléphones ont été confisqués et ils ont été enfermés dans une remorque jonchée de mégots de cigarettes, de matelas humides posés à même le sol et d’attaches en plastique utilisées pour ligoter les détenus. «Ça sentait l’humidité et la saleté. On nous a laissés là pendant de longues heures», a déclaré Sujood.

«Je tremblais de froid à cause de mes vêtements légers, et j’ai vomi. Je n’arrêtais pas de penser à mes enfants qui étaient à la maison, terrifiés.» Après avoir passé plus de 12 heures dans la remorque, ils ont été transférés au poste de police de Kiryat Arba, une colonie voisine, où Sujood a été interrogée par une policière.

«J’ai demandé pourquoi j’étais là. Elle m’a dit que j’étais accusée d’avoir volé des moutons à un colon. Je leur ai dit: “Comment aurais-je pu voler des moutons alors que je suis mère de quatre enfants et que je quitte rarement mon domicile?” L’interrogatoire a duré une heure, pendant laquelle l’officier lui a crié dessus en hébreu, malgré la présence d’un traducteur arabe.

Par la suite, Sujood a été photographiée, ses empreintes digitales ont été relevées, puis elle a été relâchée à l’entrée de la colonie. La nuit tombait, et elle n’avait ni téléphone, ni argent, ni aucun moyen de rentrer chez elle. Après avoir marché pendant 40 minutes dans un quartier qu’elle ne connaissait pas, un passant l’a aidée à contacter sa famille, qui s’est précipitée pour venir la chercher. Adel, qui était toujours les yeux bandés et menotté au poste de police, a été libéré environ une demi-heure après Sujood.

Presque tous les Palestiniens récemment arrêtés à Masafer Yatta font état d’expériences tout aussi pénibles: qu’il s’agisse d’avoir été battus pendant leur garde à vue, de s’être fait confisquer leur téléphone ou d’avoir été relâchés loin de chez eux, sans aucun moyen de rentrer.

Lorsqu’il a appris que son père et sa femme étaient en garde à vue, Omar s’est rendu au poste de police et a tenté de se livrer pour un délit inconnu, dans l’espoir que cela permettrait de les faire libérer tous les deux. Mais le policier lui a rendu sa carte d’identité et lui a dit qu’il n’était pas recherché; il est donc retourné à Imneizil.

Peu après son arrivée chez lui, Omar a reçu un appel téléphonique d’un agent du Shin Bet lui ordonnant de se rendre à l’entrée principale de la ville voisine de Yatta. Sachant que son père et sa femme risquaient d’être à nouveau arrêtés, Omar s’y est rendu comme on le lui avait demandé et a été arrêté sur-le-champ. À ce jour, il est toujours détenu dans un lieu inconnu pour avoir prétendument «attaqué un colon», une accusation qu’il nie.

En réponse à la demande de commentaires de +972, le porte-parole de l’armée israélienne a déclaré: «La mission de l’armée israélienne en Judée-Samarie est de lutter contre le terrorisme afin de maintenir la sécurité de tous les habitants de la région et de faire respecter la loi et l’ordre dans la zone. Lorsqu’elles reçoivent un signalement d’affrontement, les forces de l’armée israélienne ont pour rôle de rétablir l’ordre dans la zone et, si nécessaire, de placer en détention les suspects impliqués dans l’affrontement jusqu’à l’arrivée des forces de police israéliennes. Dans de nombreux cas, après la détention, l’implication des suspects dans l’incident et leurs coordonnées sont examinées. S’il n’est pas nécessaire de prolonger la détention ou de les transférer à la police israélienne pour un traitement ultérieur, les suspects sont libérés.»

La police israélienne n’a pas répondu aux demandes de commentaires. (Article publié par le site israélien +972 le 15 avril 2026; traduction: AFPS)

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«Collaboration entre la violence des colons appuyée par l’armée pour le nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée» (3)

Milena Ansari.

Entretien avec Milena Ansari conduit par Pierre Barbancey

Milena Ansari, responsable du département des territoires palestiniens occupés au sein de l’organisation Physicians for Human Rights Israel (Médecins pour les droits de l’homme Israël), a rencontré des dizaines de Palestiniens pour alimenter le rapport qui vient d’être publié sur les violences sexuelles et les transferts forcés en Cisjordanie. Ce rapport a été publié par le consortium de protection de la Cisjordanie, dirigé par l’organisation humanitaire le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC). Il est intitulé «Violences sexuelles et déplacements forcés en Cisjordanie». Un résumé en anglais de ce rapport peut être lu sur le site du NRC , intitulé «West Bank: Sexualised violence drives Palestinian displacement».

Que dit votre rapport sur la politique israélienne dans les territoires occupés?

Milena Ansari: Il met en lumière le déplacement forcé des Palestiniens à l’intérieur des territoires occupés, contrôlés par les colons israéliens, et l’expansion des colonies et des avant-postes illégaux en Cisjordanie. En résumé, ces exactions, le manque d’enquêtes et l’absence de protection des communautés palestiniennes démontrent que les autorités israéliennes instrumentalisent la violence des colons.

Celles-ci les chassent ainsi de leurs terres, là où ils ont construit leur vie, par la violence des colons. Lors de mes entretiens, les victimes de cette violence ont insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène nouveau. Elles soulignent l’intensité de ces exactions, qui incluent désormais les violences sexuelles et sexistes, et leur fréquence accrue.

Cela n’a pas commencé après le 7-Octobre. Cela dure depuis des années. Cependant, aujourd’hui, la différence réside dans le type d’attaques contre les communautés, qui menacent directement leur vie. Avant octobre 2023, les colons portaient des vêtements civils et n’étaient armés que de petits pistolets.

Désormais, les membres de la communauté nous ont confié qu’il est impossible de distinguer un colon d’un soldat israélien, car les colons eux-mêmes portent maintenant l’uniforme militaire israélien et sont armés de fusils M16. Ils pénètrent dans les tentes et les maisons qu’ils incendient, assaillent les habitants et les agressent sexuellement. La politique en question est donc on ne peut plus claire: il s’agit du transfert forcé et du nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée.

Cela signifie-t-il que l’attitude de l’armée a également changé?

Milena Ansari: L’armée israélienne en territoire occupé est connue pour ne pas protéger les Palestiniens des attaques, mais pour protéger les colons illégaux résidant en Cisjordanie. Les forces israéliennes sont aux côtés des colons qui attaquent les familles, volent leur bétail, et les soldats restent les bras croisés, voire les soutiennent activement.

L’armée, parfaitement capable de protéger les Palestiniens et d’arrêter les colons criminels, choisit de fermer les yeux et de leur accorder l’impunité. Ils sont donc plus audacieux, plus confiants dans leurs attaques, sachant pertinemment qu’ils ne seront pas tenus pour responsables et que personne ne les arrêtera. Et cela ne concerne pas seulement l’armée israélienne, mais aussi les responsables politiques israéliens.

Des ministres soutiennent l’expansion des colonies et les violences des colons afin de mener à bien une politique de nettoyage ethnique et de déplacement de population. Concrètement, ces deux dernières années, le Parlement israélien a approuvé la construction de nouvelles colonies et d’avant-postes considérés comme illégaux même par le droit israélien. Les législateurs israéliens leur donnent carte blanche. Il s’agit d’une politique d’État dont l’outil est la violence des colons et le mécanisme, l’expansion des colonies existantes et la reconnaissance de nouvelles structures.

La communauté internationale agit-elle?

Milena Ansari: Jusqu’à présent, elle ne s’est pas vraiment opposée aux violences des colons. Certains pays européens, comme la France, mais aussi le Royaume-Uni et l’Australie ont imposé des sanctions à des colons responsables de violences. C’est insuffisant. Il ne s’agit pas de quelques brebis galeuses, de colons isolés.

Ce que nous constatons en Cisjordanie occupée, du nord au sud, ce sont les mêmes attaques systématiques perpétrées contre les Palestiniens qui entraînent des déplacements de population. La communauté internationale doit en prendre conscience. Si vous ne prenez pas position contre l’expansion des colonies et la présence des colons en Cisjordanie dans son ensemble, les violences et les attaques contre les Palestiniens continueront de s’intensifier.

La Cour internationale de justice, dans son avis consultatif de juillet 2024, a déclaré qu’Israël crée une situation illégale en Cisjordanie, en particulier par l’expansion des colonies et les violences des colons. Elle a exigé le démantèlement de toutes les colonies et l’évacuation des colons du territoire. Tous les pays se disent opposés aux colonies. Après trois ans, et notamment un génocide à Gaza, il est grand temps que la communauté internationale joigne le geste à la parole et agisse sérieusement. (Entretien publié dans le quotidien L’Humanité du 21 avril 2026)

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Expansionnisme israélien au Liban: la «zone tampon» revendiquée par Israël au Liban-Sud (4)

Par Enzo Quenescourt (L’Orient-Le Jour)

Le 19 avril, l’armée israélienne a précisé les contours de la «zone de sécurité avancée» qu’elle entend imposer au Liban-Sud avant tout arrêt des combats. Selon les calculs de L’Orient-Le Jour, cette zone couvre une superficie de 602 km², soit 5,8% du territoire libanais, et englobe 62 villages du Liban-Sud.

(Illustration OLJ)

La stratégie israélienne consiste à en interdire totalement l’accès à leurs habitants. Faute de recensement fiable pour estimer la population des villages concernés, L’OLJ s’est appuyé sur les listes électorales de 2022: au moins 200’000 adultes sont ainsi sommés de quitter leur foyer. Un chiffre qui ne tient donc pas compte des moins de 21 ans, non inscrits sur ces listes.

L’armée israélienne n’est toutefois pas encore physiquement présente dans l’ensemble de ces localités. D’après notre analyse de leurs avancées sur le terrain, elle en occupe 47 au 21 avril.

(Illustration OLJ)

Les villages chrétiens du sud – Rmeich, Aïn Ebel et Debl – sont encerclés par les troupes israéliennes, qui n’y sont toutefois pas encore entrées. Dans le secteur est, les villages chiites de Kounine, Mhaïbib, Tallousé et Beni Haïyane ont subi d’importantes destructions et essuient de nombreux tirs israéliens depuis le cessez-le-feu, sans faire l’objet, pour l’heure, d’une occupation durable. Yohmor est, à ce jour, la seule localité au nord du Litani incluse dans la zone tampon et n’a pas été conquise. Les villages situés au nord et à l’est de Khiam, également compris dans le périmètre, échappent eux aussi, pour l’instant, à la présence de l’armée israélienne. De fait, le village au-dessus de Khiam, Ibl es-Saqi, est à majorité druze – une confession traditionnellement ménagée par l’armée israélienne. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 22 avril 2026)

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Syrie. Extension d’une base israélienne dans la campagne de Quneitra (5)

Début avril, avancée de troupes israéliennes dans la région de Quneira. (al-Ikhbariya)

Selon le site syrien non lié au gouvernement Enab Baladi du 21 avril, les forces de l’armée israélienne ont déplacé trois modules préfabriqués vers l’est de Tal al-Ahmar, dans le sud de la province de Quneitra, le vendredi 17 avril.

Cette opération s’inscrit dans le cadre des travaux d’extension de la base établie sur la colline après la chute de l’ancien régime et l’avancée des forces israéliennes dans la «zone tampon». Le correspondant d’Enab Baladi a ajouté que les forces israéliennes avaient auparavant bombardé les zones entourant la colline à l’aide de tirs d’artillerie. L’est de Tal al-Ahmar occupe une position géographique stratégique dans la partie sud de la province de Quneitra, car il se trouve à l’intérieur de la zone tampon, le long de la clôture barbelée. (Traduction rédaction A l’Encontre)

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