
Par Ziad Majed
Un jour Mahmoud Darwich plaisantait avec ses deux amis Elias Sanbar [Palestinien, un des fondateurs de la Revue d’études palestiniennes] et Farouk Mardam-Bey [Syrien, entre autres connu pour la direction des Editions Sindbad] en disant qu’il était jaloux de Leïla Shahid et qu’il évitait de marcher à ses côtés dans les lieux publics à Paris. Car des passants s’approchaient toujours d’eux pour la saluer ou se prendre en photo avec elle. Il devait alors patienter le temps qu’elle accueille ses admirateurs – ou qu’elle se sente obligée d’attirer leur attention sur son compagnon, le célèbre poète palestinien «en personne», celui qui méritait les salutations…
Leïla Shahid, ambassadrice de Palestine en France puis en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne entre 1993 et 2015, fut sans conteste le visage palestinien le plus visible en Europe, médiatiquement et politiquement, pendant deux décennies. Née à Beyrouth en 1949 d’un père originaire d’Acre et d’une mère de Jérusalem, elle appartenait à une famille marquée par le combat politique depuis la Déclaration Balfour de 1917, la Grande Révolte de 1936, puis le plan de partage et la Nakba de 1947-1948. Elle adhéra très jeune au Fatah.
Elle gravit les échelons de l’action politique et de l’engagement culturel, notamment durant ses études à Paris, où le Mossad assassina en 1973 le représentant palestinien Mahmoud Al-Hamchari, l’un des premiers à avoir élaboré un récit «diplomatique» palestinien à l’étranger. Elle rejoignit alors un groupe de Palestiniens et d’Arabes rassemblés autour de son successeur, Ezzedine Al Kalak [directeur du bureau d’information et de liaison de l’OLP-Organisation de libération de la Palestine à Paris], parmi lesquels Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey. Ensemble, ils tissèrent des liens étroits avec des intellectuels et écrivains français de gauche tout au long des années 1970. En août 1978, Al Kalak fut assassiné par le groupe Abou Nidal [Front du refus] – un événement dont Leïla se souvenait dans ses moindres détails, tant son attachement à Al Kalak et son influence sur sa génération furent importants.
***
Au début des années 1980, tout juste mariée à l’écrivain marocain Mohamed Berrada, son compagnon de route, Leïla participa au lancement de l’édition française de la Revue d’études palestiniennes. Elle siégea au premier comité de rédaction aux côtés de Roger Naba’a, Nawaf Salam, Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey. Plus tard, Kamil Mansour [intellectuel palestinien né à Haïfa en 1945, enseignant entre autres à l’Université Birzeit, près de Ramallah] les rejoignit. De nombreux auteurs français et arabes contribuèrent à la revue, notamment Ilan Halevi – qui a contribué à tous les numéros sans exception – ainsi que Simone Bitton, puis Samir Kassir [d’un père palestinien et d’une mère syrienne, il fit une carrière de journaliste entre autres au Liban et fut assassiné dans un attentat à la voiture piégée en 2005] et d’autres collaborateurs réguliers.
À l’été 1982, après les massacres de Sabra et Chatila qui suivirent l’invasion israélienne du Liban, Leïla fut parmi les premiers à arriver à Beyrouth. Accompagnée de l’écrivain français Jean Genet, elle se rendit dans les camps dévastés; Genet y écrivit son célèbre texte «Quatre heures à Chatila», qui eut un retentissement considérable dans les milieux culturels français, où les positions évoluaient lentement sur la question palestinienne.
Durant cette période, Mahmoud Darwich, exilé de Beyrouth et qui partageait sa vie entre Tunis et Paris, se faisait remarquer, il comptait parmi ses plus proches amis. La cause palestinienne gagna en visibilité en France, notamment grâce à l’essor des publications en français et aux traductions d’œuvres littéraires et poétiques. La couverture politique et médiatique s’améliora encore avec la première Intifada [1987-1993] et la proclamation de l’État palestinien par Yasser Arafat à Alger en 1988, suivie de sa visite officielle à Paris, jusqu’à la phase des négociations de paix et à la reconnaissance de l’Organisation de Libération de la Palestine comme représentante légitime du peuple palestinien.
Leïla, ou le cauchemar médiatique des Israéliens
En 1993, malgré les accords d’Oslo et les profondes divergences palestiniennes à leur sujet, Leïla Shahid fut nommée ambassadrice à Paris. Elle s’imposa comme une porte-parole éloquente, d’une intelligence vive dans ses interventions médiatiques, capable d’expliquer la réalité palestinienne et de déconstruire la propagande israélienne.
Sa présence demeura éclatante durant la seconde Intifada en 2000-2005, lorsqu’elle démonta les mensonges d’Ehud Barak et la rhétorique de ses représentants, dans un contexte marqué par l’expansion continue des colonies, le siège de Yasser Arafat à Ramallah, puis la mise en œuvre par Benyamin Netanyahou et Ariel Sharon de leur projet déclaré: anéantir toute autorité palestinienne et toute perspective d’État, jusqu’à l’empoisonnement d’Arafat et sa mort dans un hôpital en France en 2004.
Leïla Shahid contribua alors à transformer l’opinion publique française, notamment parmi toute une génération d’étudiants francophones et de résidents arabes et étrangers en France. Son éclat médiatique et diplomatique, conjugué à la présence culturelle exceptionnelle de ses proches, contraignit même Israël à remplacer à plusieurs reprises les conseillers de son ambassade, puis son ambassadeur, afin d’enrayer l’érosion de sa popularité dans de nombreux milieux français.
En 2006, après treize années d’efforts ininterrompus à Paris, elle fut nommée à Bruxelles, ambassadrice auprès de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et de l’Union européenne. Malgré sa réputation et son réseau d’amitiés, la tâche devint extrêmement difficile: destruction par Israël de toute perspective de paix, soutien américain constant, dégradation de la situation palestinienne interne, division sanglante entre l’Autorité palestinienne à Ramallah et le Hamas à Gaza, affaiblissement institutionnel et guerres répétées contre Gaza assiégée.
***
La situation se compliqua encore avec les positions hésitantes de l’Autorité palestinienne face aux révolutions arabes, notamment la révolution syrienne, que Leïla, à l’instar d’Elias Sanbar, soutenait ouvertement, refusant que la «cause palestinienne» serve de prétexte à l’ambiguïté.
En 2015, elle décida de prendre sa retraite diplomatique pour se consacrer à des activités culturelles, politiques et sociales, et soutenir des institutions de recherche palestiniennes, loin des protocoles officiels. Elle choisit de s’installer dans le sud de la France, tout en partageant son temps avec Beyrouth, la ville de son enfance et de sa jeunesse qu’elle aimait, et où elle s’était fait ses amis restés jusqu’à son dernier souffle parmi les plus chers à son cœur.
Mais les échecs arabes après l’écrasement des révolutions, l’impasse palestinienne, l’effondrement financier du Liban en 2020, puis l’annexion rampante en Cisjordanie et la guerre dévastatrice contre Gaza après le 7 octobre 2023, les images de destruction et de famine, ainsi que la montée de l’extrême droite et de l’islamophobie en France, l’atteignirent profondément. Ses univers s’effondrèrent les uns après les autres. Elle se retira, se mura dans le silence – elle qui, quelques années plus tôt, «faisait vibrer le monde et occupait les esprits». Les tentatives pour la faire revenir dans l’espace public à travers des interviews et des tribunes qui lui ont été proposées avec insistance restèrent vaines.
Heureusement, un film et un livre consacrés à sa mère, Sirine Husseini, et à travers elle à Jérusalem, la Palestine, Beyrouth et la France, ont récemment vu le jour, laissant aux générations futures un héritage riche et documenté.
La générosité incarnée
Aucune biographie, même détaillée, ne saurait rendre justice à Leïla Shahid. La Palestine fut le moteur de son engagement et son identité. Mais elle était aussi une femme d’une générosité exceptionnelle, pleine d’esprit et de vivacité, vedette des réunions, des soirées et des amitiés. Cuisinière remarquable, amatrice d’arts plastiques et de littérature, elle était surtout d’une fidélité indéfectible envers ses amis, quels que soient leurs caractères ou leurs âges.
Cette richesse relationnelle fut aussi source d’angoisse, tant les pertes furent nombreuses: d’Izzedine Al Kalak à Khalil Al Wazir, de Yasser Arafat à Mahmoud Darwich, de Jean Genet à Elias Khoury, sans oublier Samir Kassir et Patrice Barrat. Elle connut la douleur du deuil, tout comme elle souffrit de voir ses parents mourir loin de la Palestine.
Et voilà qu’elle a choisi ce 18 février 2026 pour partir, laissant dans le cœur de tous ceux qui l’avaient connue, de près ou de loin, une trace que rien ni le temps ne sauront effacer. En laissant aussi des récits, des anecdotes, des traits d’esprit que nous continuerons à répéter et à chérir tant que nous vivrons. (Publié sur le site arabe Megaphone.news le 19 février 2026; traduction de l’arabe par Suzanne Az)
*****
«Ce qui sauve la Palestine de la tentative d’effacement, c’est notre résistance culturelle»

Trois jours avant le «départ» de Leïla Shahid, la presse relevait que: «Le gouvernement israélien a autorisé dimanche 15 février l’enregistrement foncier dans la zone C de la Cisjordanie, soit les deux tiers du territoire palestinien qui sont sous son seul contrôle. L’administration civile israélienne sera désormais à même de déterminer à qui appartiennent les terres, celles restées sans propriétaire revenant à l’Etat. C’est une «véritable révolution en Judée-Samarie», a commenté le ministre de la Justice, Yariv Levin, ténor du Likoud, en utilisant le nom officiel israélien de la Cisjordanie. «La terre d’Israël appartient au peuple d’Israël», a-t-il tenu à rajouter.» (Libération) En fin 2024, dans un deses ultimes entretiens qu’elle accorda au site belge Agir par la culture (28.10.2024), Leïla Shahid mettait en relief une des dimensions de la volonté d’«effacement» accru des contours territoriaux de la Palestine. (Réd. A l’Encontre)
***
Aurélien Berthier: Il y a 10 ans, lors de notre dernier entretien, vous disiez de Gaza: «On veut en faire un genre d’Atlantide qu’on espère voir un jour sombrer dans la mer». Bombardée massivement depuis presque un an par l’armée israélienne, Gaza est-elle aujourd’hui en train de sombrer?
Leïla Shahid: C’était le rêve de l’ancien premier ministre israélien Itzhak Rabin qui espérait, je cite, «voir sombrer Gaza dans la Méditerranée». Pourquoi tant de crainte quant à ce territoire? Parce que Gaza a toujours été le berceau et le cœur battant de la révolution palestinienne. Elle est peuplée principalement de réfugiés issus des alentours, de tous ces villages dynamités par les Israéliens en 1948 du Ghilaf Gaza qu’on nomme aujourd’hui l’»enveloppe de Gaza», et qui se trouvent à présent en Israël. Or, ce sont précisément les réfugiés qui mènent toutes les luttes en Palestine. La révolution palestinienne n’est pas une révolution d’intellectuels ou de la petite bourgeoisie. Elle émane des 700.000 personnes qu’on a mises à la porte en 1948?–?530 villages ont été totalement annihilés?–?et qui sont aujourd’hui six millions! En Palestine, la révolution est toujours initiée depuis les camps de réfugiés. Des réfugiés qui pour la plupart sont des paysans arrachés à leur terre et qui conservent un attachement viscéral à celle-ci: ils résistent donc avec toutes leurs tripes. Israël a bien compris que c’est de Gaza la révolutionnaire, la plus militante, la plus misérable aussi, que proviendra l’étincelle. Et que reviendra toujours la rébellion.
Faire sombrer Gaza, c’est malheureusement ce qu’ils mettent en pratique aujourd’hui. Tout semble indiquer qu’ils préparent le retour des colonies et son annexion à Israël en suivant les directives des plus ultras des sionistes religieux suprémacistes juifs qui font partie du gouvernement actuel comme Bezalel Smotrich ou Itamar Ben-Gvir. C’est comme ça qu’il faut comprendre les expulsions de la population ballotée de «zones sûres» en «zones sûres» (et pourtant bombardées) autant que les destructions systématiques d’infrastructures. Car ils détruisent tout. Hôpitaux, écoles et cimetières… Ils ont même arraché les fils électriques et retourné les égouts, ce qui cause une épidémie de polio car les gens vivent littéralement dans les excréments. On est bien au-delà de la destruction des tunnels et l’élimination de militants du Hamas. Ils sont tout simplement en train de se débarrasser de la population et de réaménager l’espace en vue de l’annexer et de le rebâtir pour eux.
D’autant que c’est un espace stratégiquement important qui communique avec l’Égypte, qui donne directement sur la Méditerranée, Chypre notamment. Ça pourrait donc être l’occasion pour Israël d’ouvrir un port qui permettrait de commercer avec toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Mais aussi de s’approprier les gisements sous-marins de gaz et de pétrole présents dans les eaux territoriales palestiniennes.
On est donc loin de la guerre de «vengeance», de la «punition» que Netanyahou met en avant suite au 7 octobre?–?et qui joue sur le sentiment des Israéliens bouleversés, à raison, par l’horreur et la barbarie de ces attaques -, mais plutôt dans le cadre d’une stratégie d’extension de l’occupation et de la colonisation qui profite de ce sentiment de colère après le 7 octobre.
Le vrai but de cette guerre, c’est donc de faire fuir ses habitants et d’y faire revenir les colonies?
Ben-vir, Smotrich et Netanyahou, portés par une idéologie suprémaciste, nationaliste et raciste affirmant que cette terre n’appartient qu’au peuple juif, sont persuadés qu’ils vont réussir à mettre à la porte une grande majorité des habitants de Gaza et récupérer ce territoire. Et pas que Gaza d’ailleurs. Leur obsession, c’est de faire partir le plus grand nombre de Palestiniens pour que tout le pays soit uniquement peuplé par des Juifs. En 2018, le gouvernement israélien a fait voter la «loi de l’État-nation» à la Knesset disant que le seul peuple qui a le droit à l’autodétermination en Israël, c’est le peuple juif. Il faut rappeler que 20% des citoyens israéliens ne sont pas juifs. Quid des 2,1 millions de Palestiniens d’Israël qui vivent donc dans une situation d’Apartheid de fait? Ils n’ont qu’à s’en aller disent-ils… Israël s’attaque aussi aux camps de réfugiés en Cisjordanie comme Jénine, Tulkarem ou Balata pour qu’ils partent.
S’ils veulent un État, disent les suprémacistes israéliens, qu’ils aillent le faire de l’autre côté du Jourdain! Et après, ils vont recréer sur ces territoires de nouvelles colonies. Car la colonisation, c’est l’arme d’appropriation de la terre. Jérusalem-Est est déjà quasiment entièrement colonisée par exemple. Ce qu’Ilan Pappé appelle «le plus grand nettoyage ethnique du siècle» ne se limite pas au moment de la Nakba en 1948, il se poursuit jusqu’à aujourd’hui.
Avant la guerre, Gaza contenait non seulement des joyaux architecturaux propres aux villes antiques, mais elle était aussi un lieu de création contemporaine palestinienne foisonnant. Pouvez-vous nous en parler?
Il faut se rendre compte que le passé et le patrimoine de Gaza sont presque plus riches que celui de Jérusalem et de Cisjordanie avec des vestiges qui datent de l’âge de Bronze et de nombreux sites historiques musulmans ou byzantins qu’avait remarquablement décrits Jean-Pierre Filiu dans son Histoire de Gaza. C’était une ville très sophistiquée, un point focal entre l’Afrique du Nord, Istanbul, Pétra et sur le chemin du commerce des épices ou de vins… Tout a été bombardé: les mosaïques, les palais, les églises, les mosquées, les sites archéologiques fouillés par l’École biblique et archéologique française de Jérusalem…
J’ai tellement aimé Gaza. Chaque fois que je passais en Palestine, mon premier réflexe était de m’y rendre car c’est un espace extrêmement riche en culture. J’adorais sentir l’énergie et le bouillonnement créatif qui s’y produisait. C’était un hub, un lieu très productif en matière non matérielle littéraire, journalistique, artistique, musicale, cinématographique… Les Français vont d’ailleurs rapidement y ouvrir un institut culturel très actif. Évidemment, il a été bombardé par les Israéliens [Le 3 novembre 2023 NDLR] comme tous les lieux de créations ou de diffusions de culture, les universités, les bibliothèques…
La réalisatrice gazaouie Bisan Owda, réagissant à la destruction de la bibliothèque publique de Gaza le 29 novembre 2023, disait: «Maintenant, nous n’avons littéralement plus rien. Le futur est inconnu, le présent est détruit et le passé n’est plus notre passé… Les Israéliens sont en train d’essayer de nous détruire en profondeur». Est-ce qu’il y a une volonté de l’armée israélienne de détruire la Palestine en profondeur? De leur faire perdre toutes leurs boussoles et de propager un désespoir profond au sein de la population en s’en prenant à la culture?
Il y a plus qu’une volonté, il y a une stratégie établie depuis 1948. Depuis le début, le projet sioniste, c’est non seulement l’occupation du territoire, le siège économique, l’accaparement de nos ressources naturelles, la répression contre un mouvement de libération nationale et l’arrestation de milliers de personnes, mais ce que le colonisateur veut également détruire, c’est le tissu social palestinien. C’est-à-dire sa mémoire, ses outils d’expression culturelle, son archéologie… Effacer sa culture et son histoire. Bref, tout ce qui fait d’un peuple un peuple. Pourquoi? Pour in fine pouvoir dire qu’il n’y a pas de peuple palestinien. Pour pouvoir réaffirmer qu’Israël serait «une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Qu’il n’y a que des réfugiés arabes ou des Bédouins qui se promènent de désert en désert! Des populations qu’on appellera bientôt «les communautés palestiniennes».
Et pour réaliser tout cela, ils doivent effectivement en faire une terre sans peuple. Non seulement empêcher qu’on identifie, qu’on ait une image mentale de l’humanité de celles et ceux qui y habitent (et regardez encore aujourd’hui à Gaza, il est toujours interdit aux journalistes d’entrer, on ne voit pas les Palestiniens dans les médias). Mais également effacer leur mémoire, interdire leurs expressions culturelles, en faire en quelque sorte des corps sans âmes, sans passé, et donc sans avenir.
Et d’ailleurs, parmi les innombrables destructions, il y a eu une attention particulière de l’armée israélienne à détruire de nombreuses archives, y compris les archives municipales. C’est-à-dire qu’ils ont détruit l’ensemble des documents d’état civil des 2,4 millions d’habitants de Gaza: leurs noms, leurs liens familiaux ou conjugaux, ceux de leurs parents, ce qu’ils possèdent! C’est catastrophique évidemment pour l’avenir de la population. On crée une situation incommensurable de complexité pour les gens, ne serait-ce que pour savoir qui peut hériter de quoi. Il faut être le dernier des idiots pour ne pas y voir une stratégie réfléchie pour y rendre toute vie impossible!
Pourquoi s’en prendre autant à la culture qui n’a pourtant pas de valeur sur le plan militaire?
Parce qu’ils ont compris que produire de la culture, c’était résister. Qu’on ne vivait pas seulement d’eau fraiche et de pain, mais aussi d’expressions culturelles.
Notre combat avec les Israéliens, c’est celui d’exister en tant que tel, en tant que peuple. Parce que sans culture, il n’y a pas d’identité, il n’y a pas d’humanité. Il nous faut donc sans cesse amener notre humanité, réaffirmer qu’on est comme tous les peuples du monde, qu’on a des rêves, des cauchemars, qu’on crée des poèmes, des romans, des films, des peintures… Et les Israéliens font tout pour qu’on n’en ait pas. En détruisant les conditions objectives de la production culturelle, ils tentent aussi de détruire la culture immatérielle. Ils font les deux.
La vraie nature du combat palestinien actuel, ce n’est donc pas un combat pour un drapeau, des frontières, un gouvernement, ou plus de richesses. C’est un combat existentiel pour rester un peuple. L’expression culturelle est la condition sine qua non de l’existence humaine. Et ce qui nous sauve de cette tentative d’effacement jusqu’à présent, c’est notre résistance culturelle.
À côté du nettoyage ethnique en cours depuis 1948, il y a donc aussi une tentative de nettoyage culturel?
Exactement. Illan Pappé nous a montré dans son livre sur le nettoyage ethnique de la Palestine comment les Israéliens ont fait en sorte de faire partir les gens. Une fois les gens partis, la première chose qu’Israël a fait, c’est de changer les noms des villes et villages qu’ils n’avaient pas pulvérisés et qu’ils se sont appropriés en leur donnant des noms hébreux. Pourquoi ce besoin d’effacer? Le projet sioniste c’est d’effacer la Palestine, d’effacer la culture palestinienne jusqu’aux noms des villes.
Ils ont aussi tenté de faire disparaitre notre langue puisque les Palestiniens d’Israël, ceux qui sont restés après la Nakba, apprennent à l’école uniquement en Hébreu. Et d’ailleurs, un des grands combats du milieu littéraire palestinien, ça a été de ramener la langue arabe aux Palestiniens d’Israël. Le poète palestinien Mahmoud Darwich y a contribué en s’exprimant en Arabe, langue qu’il a dû lui-même se réapproprier et à travers son immense production humaine, littéraire et poétique universelle. C’est son ami et mentor Émile Habibi, écrivain, mais aussi militant communiste et rédacteur en chef du journal de gauche arabophone Al-Ittihâdde (il sera aussi élu de la Knesset), qui avait en quelque sorte tracé la voie de cette résistance culturelle fondamentale centrée sur la réappropriation de sa langue. Ce combat culturel et éminemment important pour tous les peuples dont on essaye de nier l’existence. (Extraits, l’entretien entier peut être lu sur le site Agir par la culture. Un autre entretien – portant le titre «Ce qui restera en nous de Gaza» – a été publié sur le site Medor.coop le 5.12.2024)

Soyez le premier à commenter