Manifestations, black-out, massacres… En Iran, récit de cinq jours de ténèbres et de sang

Kahrizak, province de Téhéran.

«Libération» publie l’article d’un journaliste iranien qui a réussi à transmettre, malgré la coupure d’Internet, le récit de la violente répression des manifestations en cours contre le régime.

Par un journaliste iranien

Le silence total a duré 120 heures. En bloquant Internet dans tout l’Iran, dans un black-out quasi total, la république islamique a tenté de dissimuler ce que beaucoup décrivent désormais comme la répression et le carnage les plus violents des presque cinquante années de son existence. Mercredi 14 janvier, dans un centre de médecine légale du sud de Téhéran, le nombre de manifestants tués était si élevé que les cadavres ont été empilés les uns sur les autres. Des familles de disparus, désespérées, à la recherche des corps de leurs proches, se sont fait hurler dessus par un personnel excédé et dépassé, priées de chercher elles-mêmes dans la pile des corps abandonnés sur place.

Au fil de ces longues heures, chaque nuit, les rues des villes iraniennes sont transformées en champs de bataille. Partout où des manifestations se sont formées, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles dans la foule. A la fin de chaque nuit, une fois les affrontements retombés et les manifestants dispersés, les traces d’une violence inouïe demeurent: impacts de balles dans les murs et les vitrines, asphalte arraché, cailloux éparpillés dans les rues. Des poubelles renversées brûlent, une épaisse fumée monte dans l’air où flotte encore une odeur de poudre. Et le bitume brille de quelque chose qui n’est plus une métaphore: de minces filets de sang humain coulent le long de l’asphalte, séchant lentement et noircissant dans le froid.

La république islamique a toujours gouverné par la violence, mais l’ampleur des tueries de ces derniers jours semble sans précédent, même à l’aune de ses propres standards. D’après des informations fragmentaires provenant d’hôpitaux, de cimetières et de morgues, des milliers de personnes auraient été tuées en l’espace d’un peu plus d’une centaine d’heures.

Pourtant, malgré cette répression, les slogans n’ont jamais cessé. Nuit après nuit, on continue à entendre les cris de «Mort au dictateur» et «Mort à Khamenei». En dépit du black-out et de la peur, les Iraniens restent dans les rues, en attente de nouvelles. La plupart attendent, espèrent surtout, une seule et unique nouvelle: celle de la chute d’Ali Khamenei et de l’effondrement de la république islamique.

Alors que l’Iran est coupé du monde et que les reporters de terrain sont réduits au silence, qu’est-il réellement arrivé au peuple iranien durant ces 120 heures de violences ?

Jeudi 8 janvier: «C’est la bataille finale»

Plus de dix jours se sont écoulés depuis le tout début des premières manifestations nationales. Elles se sont propagées lentement mais régulièrement. Dans certaines villes, les rassemblements sont déjà devenus violents et plusieurs manifestants ont été tués, mais le gouvernement cherche encore à afficher une certaine retenue, affirmant être ouvert au dialogue. Les rassemblements de protestation ont commencé à cause de la flambée des prix et de l’effondrement du rial, mais elles ont rapidement pris un tour politique. Très vite, les slogans réclamant la fin du règne d’Ali Khamenei et de la république islamique elle-même sont apparus dans les rues.

Jusqu’à ce jour, l’ampleur du mouvement semblait inférieure aux grandes vagues de protestation de 2019 ou au mouvement plus récent de «Femme, vie, liberté» en 2022. Les manifestations étaient spontanées, sans coordination ni appels publics. L’atmosphère change lorsque des figures de l’opposition à l’étranger, dont Reza Pahlavi, le fils du chah, commencent à prendre la parole et à appeler à des rassemblements massifs les jeudi 8 et vendredi 9 à partir de 20 heures. Après avoir suivi les événements en ligne pendant plusieurs jours, de très nombreuses personnes décident alors de rejoindre le mouvement et descendent dans les rues.

L’après-midi du 8 janvier, Téhéran paraît étrangement vide. Les grandes places, d’ordinaire terrain des forces de sécurité, sont désertes. De nombreux magasins sont fermés, certains par solidarité avec les appels à la grève, d’autres simplement parce que l’inflation galopante rend toute activité impossible.

Tout le monde évoque le rendez-vous de 20 heures. On échange des conseils de sécurité, à l’aune de l’expérience des précédentes répressions. Ramin, 23 ans, serveur dans un restaurant du centre de Téhéran, décrit sa tenue: pantalon noir, sweat à capuche noir, bottes noires, casquette noire et masque noir. Ces vêtements épais, dit-il, le protégeront contre les fusils à plomb et rendront son identification plus difficile par les caméras de surveillance. Ramin ignore que cette fois-ci, ce jeudi soir, l’Etat iranien utiliserait des balles réelles. Il est tué quelques heures plus tard dans la nuit.

De son côté, Zahra, 26 ans, employée dans une boutique fermée pour cause de grève, a failli rester chez elle. Après des années de répression, elle ne s’attend qu’à une faible mobilisation et craint les arrestations et passages à tabac. Mais sa sœur insiste pour y aller, et Zahra la suit. En arrivant sur l’avenue Valiasr, elle n’en croit pas ses yeux.

La foule s’étend à perte de vue, vêtue de noir, avançant avec colère et détermination. Les slogans «Mort au dictateur»et «Mort à Khamenei» déferlent comme une vague. Téhéran n’a rien vu de tel depuis des années. Des gaz lacrymogènes sont alors tirés depuis des positions inconnues, poussant les manifestants à incendier des poubelles pour contrer les fumées. A 20 heures, Internet et les réseaux téléphoniques s’interrompent. Peu à peu, même ceux qui avaient prévu de rester chez eux sortent, par frustration ou curiosité, et se retrouvent face à l’une des plus grandes manifestations jamais vues. Pour beaucoup, quelque chose d’irréversible vient de commencer. Dans la foule, ils hurlent: «C’est la bataille finale.»

Taraneh, graphiste de 24 ans, raconte le moment où elle s’est retrouvée debout sur le perron d’un magasin, à crier ce slogan d’une voix forte qu’elle ne se connaît pas. Quand elle s’arrête, la foule aussi cesse de crier. «J’ai compris la puissance qu’une seule personne pouvait avoir», dit-elle après cette nuit qu’elle qualifie «d’historique, riche de courage et de marques de solidarité».

Les mêmes scènes se déroulent dans tout le pays, de Shiraz à Rasht en passant par Bouchehr, Ispahan, Mashad et Kish. Les rues sont investies, les unes après les autres, par les manifestants. Des slogans résonnent depuis les toits. Des postes de police sont attaqués et incendiés. D’immenses portraits de Khomeiny, de Khamenei et de Qassem Soleimani sont arrachés ou brûlés sous les acclamations. Des incendies et une fumée noire déchirent la nuit et, pendant des heures, les forces de sécurité semblent abasourdies, sonnées par l’ampleur du soulèvement.

Après cette folle première nuit, les manifestants, euphoriques, sont impatients. Certains décident de rester dehors jusqu’à l’aube. Au matin, un lycéen de 17 ans de l’est de Téhéran, veut rejoindre des manifestants qui s’attaquent à une base locale des bassidji. Sa mère et ses tantes le retiennent. Un jeune homme dans la foule lui sourit: «Nous manifestons pour mieux vivre, pas pour mourir!» Moins d’une heure plus tard, ce jeune homme était abattu par les forces de sécurité. Il s’appelait Ramin. Sa famille n’a retrouvé son corps que deux jours plus tard.

Vendredi 9 janvier: «L’Etat a ouvert le feu à balles réelles»

Le vendredi matin, Internet est toujours coupé. Les gens, exaltés par ce qu’ils ont vécu la veille, sont pleins d’espoir. Les lignes téléphoniques fixes sont rétablies localement, et les amis échangent avec excitation des récits en provenance de Rasht, Kish, Shiraz et d’autres villes. Tous parlent de la façon dont les Iraniens, venus de tous les horizons, sont unis par une seule et même revendication: la fin de la république islamique.

Mais le black-out rend toute coordination impossible. Pour Majid, 31 ans, spécialiste des réseaux, cette coupure ne ressemble à aucune autre auparavant. Même les services nationaux, les banques et les sites d’informations restent inaccessibles pendant des heures. La situation rappelle novembre 2019, où Internet avait été coupé lors de la répression meurtrière.

Des rumeurs commencent à circuler: des entrepôts auraient été incendiés à Rasht, des tirs entendus toute la nuit, des attaques brutales menées dans de petites villes. A la mi-journée, le gouvernement envoie sur les téléphones portables des SMS menaçants, qualifiant les manifestants de «terroristes» et avertissant que quiconque ressortirait dans la rue risque d’être tué.

Loin de dissuader la population, ces menaces attisent la colère. Pour Roya, artiste de 37 ans, le black-out ne fait que pousser les gens à retourner dans la rue, ne serait-ce que pour savoir ce qu’il s’y passe. Et l’Etat, désormais pleinement préparé, ouvre le feu à balles réelles. Les rues se transforment en zones de mise à mort, un massacre d’une ampleur rarement vue dans l’histoire iranienne contemporaine.

Le vendredi soir, les rues d’Iran, et celles de Téhéran en particulier, connaissent deux situations opposées: celles qui, la veille, avaient été le théâtre de rassemblements de foules compactes sont désormais étrangement vides, silencieuses. Ni piétons, ni voitures ne s’y aventurent. Dans l’autre moitié, surtout dans les quartiers aux ruelles enchevêtrées, qui permettent la fuite et la poursuite, de grands rassemblements se forment, avant d’être écrasés dans une extrême violence.

Yalda, 28 ans, a réussi à fuir et à rentrer chez elle. «Ce soir-là, j’ai vu des choses que j’aurais voulu ne jamais voir, raconte-t-elle. En un instant, des gens sans défense se sont retrouvés coincés dans un virage et les forces de sécurité ont commencé à leur tirer dessus à travers les grilles de la résidence voisine. Des plombs et des balles réelles, à très courte distance. Et ils visaient uniquement la tête et le haut du corps, pour tuer. A Tehranpars [un quartier de Téhéran, ndlr], c’était pratiquement un combat au corps à corps, ruelle par ruelle: on tirait directement dans les fenêtres des appartements, et dix hommes armés surgissaient soudain devant les portes, frappaient, forçaient l’entrée et arrêtaient tout le monde.»

Ces quartiers se transforment rapidement en champs de bataille. Dans l’un d’eux, sept bus de passagers prennent feu et brûlent entièrement. Les gens construisent des barricades de fortune, et le claquement assourdissant des tirs plonge les rues dans le chaos. Des balles réelles, tirées sans retenue, fauchent les manifestants un à un alors qu’ils fuient les forces de sécurité. Des corps s’amoncellent au sol. L’air est saturé de poudre. Des flammes jaillissent des bâtiments, des kiosques et des poubelles sont renversés. Après avoir dispersé les manifestants et vidé les rues, les forces de sécurité imposent un calme terrifiant, sous tension, en criant des slogans de victoire et en faisant rugir leurs motos.

Farhad et Farzad, deux frères de 30 et 34 ans qui vivent dans l’un de ces quartiers, sont restés devant leur immeuble, sidérés par la brutalité des tueries. Dans leur secteur, les manifestants étaient bien plus nombreux que les forces de sécurité, en position d’embuscade. Farhad, le plus jeune, a soudain compris qu’une grande partie des tirs provenait des toits de plusieurs immeubles. Il lève la main et dit à Farzad: «Regarde là-bas. Ils tirent de là-haut.» Farzad tourne la tête dans la direction indiquée. A cet instant, un point vert de laser s’est posé sur la poitrine de Farhad. Stupéfait, Farhad lui a demandé: «C’est quoi, ça ?» Tandis que Farzad se retournait vers son frère, une balle a surgi de nulle part, transpercé la poitrine de Farhad et lui a pulvérisé le cœur.

Samedi 10 et dimanche 11 janvier: «Il y avait 2000 corps au sol»

Samedi matin, premier jour ouvrable de la semaine en Iran. En dehors des appels téléphoniques fixes – eux-mêmes coupés pendant des heures – aucune communication ne fonctionne. Après deux nuits de violences et de sang, les nouvelles des quarante-huit dernières heures commencent à circuler par le bouche-à-oreille. Les récits sont paralysants.

«Ma sœur est infirmière dans un petit hôpital du sud de Téhéran. Rien que dans cet hôpital, jeudi soir, on a enregistré 24 morts» ; «Dans un hôpital, des agents ont fait irruption pour voir si des manifestants blessés étaient encore en vie. S’ils en trouvaient un vivant, ils l’exécutaient» ; «Nous sommes allés à l’organisation de médecine légale pour identifier le corps de mon frère. Ce que nous avons vu était inimaginable. Sans exagérer, il y avait 2000 corps au sol, et c’était tellement chaotique et bondé qu’on nous a dit de chercher nous-mêmes dans le tas» ; «Ils apportaient les corps dans des camions frigorifiques, des semi-remorques, et les déversaient là.» Les témoignages sont terrifiants.

Les médias nationaux, profitant du monopole créé par le black-out, prennent le contrôle du récit, manipulant grossièrement les faits. La plupart des gens, toutefois, ne font pas confiance à ces versions fabriquées et à sens unique. Les mauvaises nouvelles circulent lentement et par fragments, et le public n’a alors toujours aucune idée claire de l’ampleur de ce qui s’est produit.

Le samedi soir, plusieurs manifestations éclatent en certains endroits. Malgré une plus forte présence et un plus grand contrôle des forces de sécurité, les voix ne se taisent pas, et les manifestations continuent dans une moindre mesure samedi et dimanche. La nuit, dans certains quartiers, des tirs continuent de se faire entendre et l’odeur ainsi que les résidus de gaz lacrymogène pénètrent encore dans les maisons et les immeubles.

Les familles qui viennent récupérer les corps de leurs proches se voient réclamer 700 millions de tomans (environ 5000 euros) pour obtenir les dépouilles. Akbar, boulanger de 65 ans à Karaj, raconte que ses quatre enfants ont rejoint les manifestations, motivés par la situation économique désastreuse. Trois d’entre eux ont été tués le jeudi soir. On lui demande maintenant 2,1 milliards de tomans (15 000 euros) pour récupérer leurs corps. Le revenu mensuel d’Akbar est de 40 millions de tomans, soit 275 euros.

Les cimetières manquent de personnel pour laver et préparer les corps pour l’enterrement, et d’innombrables cadavres restent sans soins. Durant ces deux mêmes journées, plusieurs protestations éclatent même à l’intérieur des cimetières pendant les inhumations et sont violemment réprimées.

Lundi 12 janvier: «Le massacre le plus horrible de l’histoire moderne du pays»

Le lundi matin, Internet est toujours totalement coupé. Dans le même temps, les médias iraniens tentent d’afficher le calme et le contrôle, mais certains rapports filtrent et glacent même ceux qui n’ont aucune connaissance directe des événements. Par exemple: «Une pénurie soudaine de réserves de sang dans la plupart des provinces, et des appels répétés de l’organisation de transfusion sanguine aux dons.» C’est ainsi, par l’accumulation et l’analyse progressive de chiffres hospitaliers épars, de témoignages personnels et de sources directes et indirectes, que les premières estimations du nombre de morts émergent: environ 10 000 personnes.

Et ce n’est qu’à partir de ce jour-là que l’on peut dire que l’Etat a, dans une certaine mesure, repris le contrôle de la rue – si tant est que ce mot convienne – car beaucoup, en Iran, n’ont toujours pas conscience que ce qui pourrait être le massacre le plus dramatique de l’histoire moderne du pays s’est déroulé sous leurs yeux.

A coups de propagande massive, le gouvernement tente d’organiser, à midi, une marche pro régime chorégraphiée dans les villes iraniennes. Mais même les images diffusées par les médias gouvernementaux montrent une participation faible et sans entrain. Désormais, avec rage, l’Etat cherche à se venger des manifestants restants et des familles des victimes. Des points de contrôle nocturnes sont installés dans tout Téhéran, et il est question d’en instaurer ailleurs, notamment sur l’île de Kish.

«Ils ont commencé à perquisitionner les maisons et les immeubles pour confisquer les paraboles satellites, et sans doute les rares antennes Starlink qui existent, raconte Parvaneh, 36 ans, mère au foyer vivant à Kish avec son mari et ses deux enfants. Ils ont annoncé qu’à partir de 16 heures, quelque chose comme la loi martiale serait imposé. Toute personne vue dans la rue aura son visage scanné. Si le scanner affiche du vert, cela signifie qu’elle a participé aux manifestations précédentes et elle est arrêtée immédiatement. S’il affiche du rouge, ils prennent le téléphone et le fouillent. S’ils n’y trouvent rien lié aux protestations, ils la laissent partir. Nous restons tous chez nous, portes verrouillées, par peur.»

Pendant ce temps, l’économie iranienne reste une crise béante, et cette semaine est encore pire que la précédente. Les entreprises ferment les unes après les autres, parce que les transactions sont à l’arrêt, les prix continuent de grimper. Surtout, parce qu’Internet est coupé et que l’infrastructure dont dépendent de nombreuses activités économiques s’est effondrée.

En dépit du fait d’être coupés du monde extérieur et de la pleine vérité de ce qui se passe dans le pays, beaucoup continuent d’espérer que les protestations se poursuivront. Dans les foyers de tout l’Iran, les oreilles sont aux aguets et les esprits en attente d’une seule nouvelle: la destitution d’Ali Khamenei et de son appareil, par tous les moyens, et la chute de la république islamique.

Dans cette situation, le black-out imposé à l’Iran n’est pas seulement un outil de contrôle sécuritaire. C’est la dissimulation d’une vérité terrifiante à une population déjà furieuse. La coupure massive d’Internet, la paralysie des communications, le bâillonnement des médias et l’intimidation des journalistes poursuivent un objectif: empêcher que l’on voie, que l’on enregistre, que l’on transmette et que l’on cherche à faire la lumière sur un crime aussi tragique qu’historique. (Article publié par le quotidien français Libération le 14 janvier 2026)

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