Le Brésil après le 7 septembre et les défis de la gauche

Editorial d’Esquerda Online

Dans cet éditorial, nous présentons trois aspects de la réalité politique nationale après le 7 septembre et une proposition pour la lutte unifiée pour l’impeachment.

Le gouvernement Bolsonaro s’est affaibli ces derniers mois sur le plan politique et social, mais le fascisme a montré ses dents mardi 7 septembre 2021. Il se prépare à une tentative de coup d’Etat, car il sait que sa défaite électorale [en octobre 2022] est très probable. Le pays fait face au danger: toutes les libertés sont menacées. Il est possible de vaincre et de renverser Bolsonaro. Pour cela, il est essentiel d’organiser une grande manifestation de masse démocratique et plurielle dans le pays, qui montre que la grande majorité de notre peuple veut en finir avec ce gouvernement de destruction et de mort. Nous sommes confrontés à un moment historique dans le pays. Ce n’est que dans la lutte que nous pouvons gagner.

Bolsonaro a montré sa force

Jamais dans l’histoire du pays, un acte fasciste n’a été aussi bien préparé. Le gouvernement fédéral, le président, les milieux d’affaires bolsonaristes, les conseillers de Trump, les pasteurs mafieux, tous et d’autres criminels encore, ont travaillé dur (et avec beaucoup d’argent) pendant deux mois pour réaliser cette mobilisation golpiste. Il n’y a pas eu de coup d’Etat comme certains l’avaient prédit, et les conditions n’étaient pas réunies pour cela. Il n’y a pas eu d’insurrection sous l’égide de la police militaire et de l’armée, ni d’affrontements sanglants, comme certains l’annonçaient, semant la panique. Mais Bolsonaro a réussi à faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue lors de grandes manifestations, notamment à São Paulo, Brasilia et Rio de Janeiro.

En fait, il a démontré une capacité de combat, en accumulant des forces. Certes, c’est un gouvernement de plus en plus isolé et usé dans la société (toutes classes sociales confondues). Mais Bolsonaro a montré qu’il est capable de mobiliser le secteur de masse qui le soutient. Nous savons qu’il s’agit d’une minorité sociale, mais c’est une minorité importante, de plusieurs millions de personnes. Une minorité des masses prête à suivre un leader fasciste dans la lutte est un danger énorme. Ne le sous-estimons pas. Et le danger est devenu plus grand après le 7 septembre, ne nous y trompons pas. Bolsonaro ne réunit pas les conditions d’un coup d’Etat victorieux en ce moment, comme on a pu le constater mardi, mais il prépare ses troupes de fanatiques à cet objectif. En ce sens, il a remporté une victoire avec sa mobilisation fasciste de masse.

Deux jours après la mobilisation, Bolsonaro a signé une lettre écrite par [l’ex-président] Michel Temer dans laquelle il a fait un geste tactique [en affirmant qu’il n’a jamais eu l’intention d’attaquer les pouvoirs en place, lettre largement diffusée avec «l’appui» de Michel Temer], ce qui a jeté de l’eau sur le feu. Il s’agissait d’une retraite humiliante, qui a provoqué une crise et une confusion dans sa base de soutien la plus radicalisée. Face à la pression des grandes firmes, effrayées par les impacts économiques de la crise politique, et étant donné la crainte de voir avancer les actions en justice contre ses enfants et ses alliés, Bolsonaro a choisi de faire un pas en arrière, après en avoir fait deux en avant mardi. Ne nous y trompons pas, il s’agissait d’un geste de dissimulation, de morsure et de culot, comme il l’a fait tant de fois ces dernières années. Bolsonaro vise également, par ce repli tactique, à contenir la crise des relations avec les partis de droite et ceux du centre (centrão) au Congrès, en empêchant que la pression pour initier l’impeachment (destitution) ne prenne de la force. Ne nous leurrons pas, tôt ou tard, Bolsonaro reviendra à la charge.

La crise politique et institutionnelle s’aggrave

La décision de Bolsonaro de se radicaliser – en affrontant directement le STF (Tribunal suprême fédéral) et le TSE (Tribunal supérieur électoral) – produit une crise institutionnelle sans précédent dans le pays depuis la fin de la dictature militaire. Le président menace les ministres (membres) du Tribunal suprême fédéral), appelle ses partisans à un coup d’Etat et affirmant que son sort sera la victoire (du coup d’Etat), la mort ou la prison. Harcelé par la chute continue de sa popularité, par la Commission d’enquête parlementaire sur le covid et par un encerclement des enquêtes judiciaires – c’est-à-dire menacé de toutes parts – Bolsonaro a réagi en faisant appel à l’instrument le plus fort qu’il a entre les mains: la mobilisation fasciste.

Cette contre-offensive bolsonariste aggrave chaque jour la grave crise politique et institutionnelle. Et qu’en est-il du contexte général? Données sociales alarmantes, inflation galopante, chômage massif, pauvreté, faim et misère croissante. Il est également important de noter que la pandémie continue de faire des victimes: 585 000 Brésiliens sont déjà morts parmi les plus de 20 millions de cas de covid officiellement confirmés.

Les graves affrontements politiques et institutionnels contaminent l’économie déjà chancelante, sapant les espoirs de croissance économique. Le mécontentement augmente, tout comme les craintes des grandes firmes et du marché financier. Les capitaux fuient le pays et le dollar est en hausse. Même sans défendre ouvertement la destitution, des secteurs de la grande bourgeoisie, voyant que la crise incontrôlée nuit à leurs affaires, envoient des signaux plus nets indiquant qu’ils quittent le gouvernement, soutiennent le Tribunal suprême fédéral. Ils cherchent à construire une troisième voie dans la polarisation entre Lula et Bolsonaro. Au niveau international, l’isolement du gouvernement brésilien n’a jamais été aussi important.

En raison de ces facteurs, les secteurs de la droite traditionnelle, qui correspondent aux fractions les plus puissantes de la classe dirigeante, commencent à passer à une opposition plus ouverte à Bolsonaro, parlant même de destitution. Il convient toutefois de noter la réponse tiède des principales institutions du régime (Sénat, Chambre des députés, Procureur général de la République et Tribunal suprême fédéral) face à l’escalade golpiste de Bolsonaro. Même la déclaration de Luiz Fux, président du Tribunal suprême fédéral, qui a représenté la réaction la plus dure parmi les pouvoirs, n’a pas été à la hauteur des besoins.

Le gouvernement garde toujours le soutien du Centrão à la Chambre – maintenu à prix d’or [le Centrão vit financièrement de ses liens avec le gouvernement et l’appareil d’Etat]. En outre, de nombreux députés de la droite traditionnelle, notamment ceux basés dans les régions les plus bolsonaristes du pays, continuent de soutenir le Palais du Planalto [palais présidentiel]. En revanche, au Sénat, Bolsonaro ne dispose pas de la majorité. La possibilité d’initier le processus d’impeachment, bien qu’elle ne soit pas immédiatement donnée étant donné le «blindage» du Centrão, revient à l’ordre du jour avec l’aggravation qualitative de la crise institutionnelle et économique.

La gauche ne peut pas penser uniquement aux élections

De mai à juillet, Bolsonaro a connu un clair processus d’affaiblissement politique et social. Le rejet populaire de son gouvernement monte en flèche, la Commission d’enquête parlementaire sur le Covid-19 a initié ses travaux et la gauche est présente dans les rues lors des quatre grandes manifestations avec des centaines de milliers de personnes, exprimant la majorité sociale. Mais, dès le mois d’août, le gouvernement prépare une contre-offensive en orientant le pays avec des menaces de golpisme et la préparation de sa manifestation fasciste du 7 septembre.

La majorité de la gauche a sous-estimé Bolsonaro. Ne voyant que son déclin dans les sondages, elle a oublié que le bolsonarisme est, avant tout, un mouvement de masse fasciste, donc un instrument de lutte contre-révolutionnaire et pas seulement de combat électoral. Il ne suffit pas que Bolsonaro soit marqué par l’usure: le danger sera présent avec une gravité maximale tant qu’il conservera une capacité de mobilisation de masse et une influence directe dans les milieux militaires et policiers. Comme l’histoire l’enseigne, le fascisme peut être battu –avant tout – en menant le combat dans la rue et la lutte de masse. Placer tous ses pions sur le calendrier électoral est une grave erreur. Elle pourrait ouvrir la voie à une défaite historique.

Malheureusement, Lula n’a pas appelé à manifester et ne s’est pas rendu dans les manifestations de la gauche, le 7 septembre. En fait, jusqu’à présent, il n’a participé à aucune des manifestations du mouvement Fora Bolsonaro. L’agenda de Lula est fondamentalement électoral: soit la préparation de sa candidature à la présidentielle et les accords dans le Nordeste (avec les leaders du coup d’Etat de 2016 contre Dilma Rousseff et le Centrão) pour les listes électorales nationales et régionales de 2022. Alors que Bolsonaro appelle sa base à la lutte, Lula ne fait qu’un discours de candidat. Ainsi, la direction du PT (Parti des travailleurs) ne se rend pas compte de l’énorme danger qui se profile: il pourrait ne pas y avoir d’élections, ou le résultat des élections pourrait ne pas être accepté [Bolsonaro affirme déjà que le résultat sera faussé]. Pour que le peuple brésilien puisse voter et élire le prochain président l’année prochaine, le golpisme de Bolsonaro doit être défait avant, le plus tôt possible. Et cela ne peut se faire que par une lutte de masse. Il est urgent que Lula change de position et appelle les travailleurs et travailleuses à la lutte.

La campagne Fora Bolsonaro a correctement maintenu les manifestations prévues pour le 7 septembre, ne succombant pas au climat de terrorisme diffusé par Bolsonaro et reproduit par les grands médias et même par des leaders et des personnalités publiques de gauche et de centre-gauche (comme Marcelo Freixo, député du Parti socialiste brésilien pour l’Etat de Rio de Janeiro; ou Ciro Gomes du Parti démocratique travailliste, et d’autres). L’alarmisme rampant a été un frein pour les manifestations convoquées par la gauche qui sont restées bien en deçà de leur potentiel. Un grand nombre de personnes ont eu peur d’y aller, craignant des affrontements sanglants. Malgré cela, les manifestations ont été précieuses et ont permis d’élever les drapeaux de la gauche. Elles ont montré que les menaces terrifiantes n’étaient pas fondées. Tous ceux qui se sont courageusement rendus aux manifestations méritent des félicitations. Il convient également de mentionner le PSOL, Povo Sem Medo et Guilherme Boulos. Ils ont lutté pour la réalisation des manifestations, malgré toutes les campagnes de propagande et les rumeurs défavorables.

L’heure est à une large unité pour la destitution: il n’y a pas de temps à perdre!

Bolsonaro a montré qu’il n’est pas à prendre à la légère. Il se prépare à un coup d’Etat. S’il le peut, il essaiera de l’exécuter. Il a montré qu’il était capable de déplacer des centaines de milliers de personnes dans ce but. S’il considère qu’il n’a aucune chance aux élections, il peut tenter la rupture avant ou pendant le processus électoral. S’il considère qu’il a une chance de gagner en passant au 2e tour, il peut attendre le résultat final. Mais si le résultat est une défaite, il peut tenter à ce moment-là le coup d’Etat. Sous-estimer le bolsonarisme est donc la pire des erreurs.

Plus Bolsonaro restera au pouvoir, plus il infligera de souffrances aux masses laborieuses. La tâche consiste à renverser ce gouvernement avant même les élections, et non à l’épuiser en attendant le résultat dans les urnes. La solution est l’impeachment. La méthode pour y parvenir réside dans la mobilisation de masse dans les rues ­ le seul moyen efficace de faire pression sur le Centrão pour qu’il rompe avec Bolsonaro.

La tâche centrale la plus immédiate est de transformer la majorité sociale et politique qui existe dans la société en une majorité dans la rue. Pour cela, l’unité d’action des forces de gauche avec les forces de l’opposition de droite et du centre qui sont prêtes à lutter contre le gouvernement est fondamentale. La défense de l’impeachment doit être le mot d’ordre unificateur. La construction d’une mobilisation de masse avec tous ces secteurs, fin septembre ou début octobre, doit être la priorité absolue en ce moment. L’idéal est que Lula, Boulos, FHC (Fernando Henrique Cardoso), João Dória, Ciro Gomes, Eduardo Leite, Roberrto Requião et tous ceux qui sont favorables la destitution de Bolsonaro soient sur la même plateforme. Tout le reste nous sépare de la droite, mais ce point peut nous unir, momentanément, pour une action concrète: renverser Bolsonaro.

Cette unité ponctuelle n’implique pas de gommer les différences qui existent entre la gauche et la droite. La gauche doit maintenir sa défense intransigeante des intérêts de la classe ouvrière et des opprimé·e·s, en affirmant sa lutte contre les réformes néolibérales, le retrait des droits et les privatisations; un agenda auquel la droite bourgeoise est favorable. La gauche doit continuer à défendre les intérêts des exploité·e·s et des opprimé·e·s (emploi, revenu, santé, éducation, etc.). Mais cela peut se faire sans porter préjudice à l’unité tactique avec les secteurs de la classe dirigeante qui sont en faveur de l’élimination du fasciste du pouvoir. Nous devons frapper ensemble avec l’opposition de droite contre Bolsonaro, mais suivre des voies électorales, politiques et programmatiques distinctes.

En ce qui concerne la mobilisation de MBL [Mouvement brésil libre qui défend le libéralisme économique et le républicanisme, actif depuis 2014], prévue pour le 12 septembre, nous pensons que l’adhésion éventuelle de secteurs de la gauche est une erreur. D’abord, parce que la mobilisation n’a pas été construite dans une large unité. La direction de cette manifestation, le MBL (droite néolibérale qui a agi lors du coup d’Etat parlementaire de 2016), l’a appelée avec le slogan «Ni Bolsonaro, ni Lula». Un communiqué de dernière minute, tentant de masquer ce caractère anti-gauche, ne résout pas le problème. L’unité d’action pour la destitution – dont nous avons tant besoin et qui doit impliquer tous les secteurs – doit présupposer une construction commune. Le front Fora Bolsonaro a été un protagoniste de la lutte contre ce gouvernement génocidaire. Il peut et doit être prêt à l’unité la plus large pour la destitution. Mais il doit, en même temps, préserver l’espace et la capacité d’initiative des organisations liées à la classe ouvrière. En outre, il faut du temps pour construire une mobilisation vraiment importante et représentative. En quelques jours [échéance du 12 septembre], ce n’est pas possible.

Enfin, nous insistons sur ce qui nous semble essentiel en ce moment: alerter du danger les masses laborieuses; alerter du danger les jeunes. Alerter et convaincre les masses que nous ne pouvons pas attendre tranquillement la fin de 2022 pour destituer le fasciste. Chercher à construire des espaces de dialogue et d’organisation pour le front Fora Bolsonaro sur les lieux de travail, d’étude et d’habitation. Etablir l’alliance tactique la plus large possible à cette fin. Avec la lutte de la majorité, avec la lutte de masse, nous pouvons et nous allons gagner! Dehors Bolsonaro! (Editorial d’Esquerda Online publié le 10 septembre 2021; traduction rédaction A l’Encontre; Esquerda Online exprime le point de vue de Resistencia, courant du PSOL)

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