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20
novembre 2017

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La Brèche

Le 6 février 2016: le camp de Bab al-Salama, près de la frontière avec la Turquie

Le 6 février 2016: le camp de Bab al-Salama, près de la frontière
avec la Turquie

Par Bullent Kilic et
entretien avec Mohamed Allouche

En deux jours, ce sont plus de 40’000 personnes qui ont fui les combats dans la province d’Alep [1] et qui se sont dirigées vers le nord et vers la Turquie. Vendredi soir, le 5 février, la plus grande partie de ces déplacé·e·s se trouvaient soit sur la route, soit devant le poste frontière de Bab al-Salama.

Bloqués à la frontière turque

Or, pour l’heure, la frontière turque reste fermée. Seules les personnes malades et les personnes âgées sont autorisées à passer, selon les informations qu’un porte-parole de l’Ocha, le bureau de l’ONU pour les affaires humanitaires, a données à RFI. «Les autres se trouvent toujours à la frontière ou alors se sont rassemblées dans des zones en plein air», précise Iyad Nasr, porte-parole pour le Moyen-Orient de l’Ocha. Les autorités turques ont commencé à préparer un plan d’accueil d’urgence, de nouvelles tentes ont été installées dans un camp qui se trouve à proximité de Bab al-Salama.

Une ONG islamique turque a été cependant autorisée à franchir la frontière pour apporter de l’aide d’urgence aux réfugiés, notamment de l’eau, de la nourriture et des couvertures

Situation humanitaire grave

Iyad Nasr souligne: «Il y a de plus en plus de gens qui fuient les zones où ont lieu les affrontements, souligne-t-il. On estime à 25’000 le nombre de personnes qui ont atteint la frontière à Bab al-Salama et il y a aussi plusieurs milliers de personnes qui se trouvent dans les villes d’Azaz et d’Afrine.» Certains ont pu trouver refuge chez des proches, d’autres ont été pris en charge dans des camps de déplacé·e·s , mais nombre d’entre eux se retrouvent livrés à eux-mêmes.

«Ces gens ont tout quitté et ils manquent de tout. Ils manquent de nourriture, de médicaments. Et le plus inquiétant ce sont les conditions météo et le froid», s’inquiète l’Ocha.

La situation humanitaire est d’autant plus grave qu’en raison des combats, les routes permettant d’acheminer l’aide humanitaire sont coupées. Et selon une source humanitaire que RFI a jointe dans le sud de la Turquie, il va devenir très difficile de venir en aide à la fois aux populations qui restent dans la région d’Alep et à celles qui tentent de la fuir.

Massimiliano Rebaudengo, chef de mission de Médecins sans frontières dans le sud de la Turquie, affirme le 6 février: Il y a trois types de déplacé·e·s. Ceux qui bougent vers la frontière, ils sont la majorité, apparemment, cela pourrait être 30’000 ou 40’000 personnes. Il y a des gens qui sont déjà sur la frontière syrienne, du côté syrien dans des camps [voir l’article publié sur ce site en date du 7 février 2016]. Il y a une troisième catégorie de personnes qui ont passé la frontière syrienne, mais qui n’ont pas encore franchi la frontière turque. Vous savez qu’il y a un no man’s land au milieu. On parle donc de 5000 à 10’000 personnes qui sont entre les deux frontières. Ils sont en train de recevoir les services médicaux, et de la nourriture. Les Turcs sont bien organisés pour cela. Mais la frontière est fermée. Il y a des négociations avec les autorités turques. Tenir 5000 à 10’000 personnes sur une frontière comme ça, ce n’est pas faisable sur le long terme. Il y aura une évolution, je ne sais pas dans quels termes.»

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry a exhorté Moscou à mettre fin à ses frappes en Syrie et à appliquer un cessez-le-feu, qui, a-t-il dit, est désormais soutenu par les Iraniens. John Kerry affirme détenir des preuves selon lesquelles la Russie a utilisé des bombes classiques sans guidage, qui n’ont pas de précision et tuent des civils en grand nombre, notamment des femmes et des enfants. [Et les Etats-Unis: des bombes précises, qui ne visent que les combattants de Daech, comme celles vendues à l’Arabie saoudite pour bombarder les villes du Yémen? Réd.]

Où sont les réfugiés syriens?

Impossible de laisser les Syriens sur les routes quand «des frappes aériennes sont en cours et que les forces du régime de Damas soutenues par des milices chiites iraniennes attaquent également les civils». Ces mots sont du chef de la diplomatie turque qui estime à près de 55’000 la nouvelle vague de réfugiés près du poste frontière turc d’Oncupinar.

Au total, sur les 4,6 millions de migrants syriens recensés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de la moitié – 2,7 millions – se trouve en Turquie, en plus de 300’000 Irakiens qui eux aussi ont fui leur pays en guerre. Plus d’un million de Syriens ont trouvé refuge au Liban, soit 25% de la population. La plupart vivent dans une grande pauvreté, les fonds des donateurs accordés aux Nations unies n’étant plus à la hauteur des besoins.

Ça craque aussi en Jordanie, où avec près d’un million de migrants Syriens dont 630’000 enregistrés par le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), le petit royaume arrive à un point de rupture. Amman évalue le coût des réfugiés à deux milliards sept cent mille dollars pour la seule année 2016. 90% des réfugiés se trouvent ainsi dans les pays voisins de la Syrie dont 245’000 en Irak selon le HCR. 10% seulement ont passé les frontières de l’Union européenne. (RFI, 6 février 2016)

___

[1] Dans Le Monde du 5 février 2016, Benjamin Barthe précise:  «Cette offensive en forme de coup de massue risque de bouleverser le paysage politico-militaire du nord de la Syrie. Le Front Al-Nosra, qui avait évacué Alep il y a un an, sous la pression des ­brigades affiliées à l’Armée syrienne libre (ASL), la branche modérée de ­l’insurrection, s’est déjà redéployé en masse sur les pourtours de la ville. Ce sont principalement ses hommes qui tiennent la ligne de front Anadan-Kfar Hamra-Hraytan, à dix kilomètres au sud de Nubul et Zahraa, le dernier ­obstacle à ­l’encerclement d’Alep.

Les Kurdes, qui tiennent le ­canton d’Afrin, dans le coin nord-ouest de la province d’Alep, pourraient profiter de l’affaiblissement des rebelles pour s’étendre vers l’est. Leur objectif est de s’emparer du tronçon de ­frontière entre Azaz et Jarablus, de façon à rejoindre l’autre enclave kurde de Kobané. Mais sur leur chemin se dressent les ­djihadistes de l’EI, qui pourraient eux aussi bénéficier de la confusion dans les rangs rebelles pour avancer, en direction de Marea, au nord d’Alep.

L’inconnue principale réside dans la réaction des deux ­soutiens les plus importants des rebelles, la Turquie et l’Arabie ­saoudite, défiées frontalement par la Russie. Ces deux pays pourraient être tentés d’acheminer des armes en urgence vers Alep, via le passage de Bab Al-Hawa. Jeudi, sans avancer de preuves, Moscou a accusé Ankara de préparer son armée à entrer sur le territoire syrien. Riyad, pour sa part, s’est dit prêt à participer à des opérations militaires terrestres en Syrie, dans le cas où les Etats-Unis y seraient favorables. Une hypothèse hautement ­improbable pour l’instant.»

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«Mettre fin à la présence de ceux qui ont du sang sur les mains, c’est-à-dire Bachar et son clan»

Entretien avec Mohamed Allouche

Mohamed Allouche

Mohamed Allouche

Originaire de Douma, dans la banlieue de Damas, Mohamed Allouche, 45 ans, est membre du bureau politique de Jaish Al-Islam, un groupe rebelle syrien d’obédience salafiste soutenu par l’Arabie saoudite. Il est signataire de la déclaration de Riyad de décembre 2015, qui réunit une centaine de représentants politiques et militaires de l’opposition syrienne. Le Haut Comité des négociations (HCN) l’a désigné négociateur en chef pour les pourparlers de Genève, après la mort de son cousin Zahran Allouche, le fondateur de Jaish Al-Islam, tué dans un bombardement en décembre.

Damas et Moscou estiment que Jaish Al-Islam est une organisation «terroriste», à cause de ses liens avec le Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida…

Aux yeux de Bachar Al-Assad, nous sommes tous des terroristes, même les enfants de Deraa qui ont lancé la révolution. Quiconque lui dit non est un terroriste. Nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes une faction nationale, représentant l’ensemble du peuple syrien. Nous participons aux négociations afin d’apporter une solution politique juste. Nous ne demandons rien d’autre que notre liberté. Les Russes, les Iraniens et le régime syrien tuent des civils sur des marchés ou dans des écoles. Le 21 août 2013, Bachar Al-Assad a perpétré la pire tragédie en utilisant des armes chimiques prohibées contre ses propres enfants, à Damas. C’est un fasciste et un nazi, c’est lui le terroriste.

Quels sont vos liens avec le Front Al-Nosra et l’organisation Etat islamique?

Nous avons toujours dit que nous ne voulions pas de combattants étrangers ni d’Al-Qaida en Syrie. Ils ont dit venir nous aider, car la communauté internationale ne le faisait pas. Aussi longtemps que le Front Al-Nosra combattra le régime, il y a de la place pour une coopération militaire, mais nous avons des différends idéologiques. Nous avons demandé au Front Al-Nosra de se distancier d’Al-Qaida. Cela a échoué et c’est pourquoi nous sommes ici pour trouver une solution politique, ce qu’ils refusent.

L’Etat islamique est notre ennemi. C’est nous qu’il tue, nous, pas les soldats du régime. Nous l’avons combattu alors qu’Assad a signé des accords avec eux pour laisser ses forces évacuer des zones assiégées ou pour acheter son électricité et son pétrole.

Après la suspension des pourparlers de Genève [formellement jusqu’au 25 février 2016], pensez-vous qu’une solution politique est toujours possible?

Nous avons toujours été favorables à une solution politique. Bachar Al-Assad nous a poussés à prendre les armes. La solution politique est notre idéal, mais, si elle échoue contre ce régime qui agit comme Hitler, nous devons être prêts à défendre notre peuple par les armes. Bachar Al-Assad est celui qui fera dérailler ce processus politique. Il assiège 21 villes et leur a coupé l’accès à tous les services et aides. Pourquoi la communauté internationale ne met-elle pas en œuvre les mesures humanitaires prévues dans la résolution 2254? Nous demandons le droit à la vie.

Quels principes défendez-vous et quelle transition politique êtes-vous venu négocier à Genève?

Nous avons signé la déclaration de Riyad, qui vise à établir un Etat civil, où règnent l’Etat de droit et l’égalité entre tous les citoyens. Nous prônons une nouvelle Constitution, des institutions démocratiques, basées sur la représentation parlementaire et l’élection du président.

En préalable aux négociations de Genève, il faut instaurer la confiance, avec l’arrêt des bombardements, des mesures humanitaires, la libération des détenus et le retour des réfugiés. L’agenda des négociations doit être basé sur la déclaration de « Genève I », avec la mise sur pied d’un organe gouvernemental de transition ayant tous pouvoirs, dont ceux du président. D’autres questions peuvent être négociées, comme la restructuration de l’armée et de l’appareil sécuritaire. Mais le plus important est de mettre fin à la présence de ceux qui ont du sang sur les mains, c’est-à-dire Bachar et son clan.

La délégation du régime demande une «gouvernance élargie» et la participation de Bachar Al-Assad aux élections.

Nous ne pouvons pas accepter que Bachar Al-Assad soit présent pendant la période de transition. Elle commencera à la minute même où il quittera la Syrie.

Avez-vous la capacité d’imposer un cessez-le-feu à toutes les factions armées en Syrie?

Si nous avançons vers une solution politique, selon l’agenda que j’ai exposé, alors nous garantirons la mise en œuvre du cessez-le-feu. Mais il ne pourra commencer que dès lors que Bachar Al-Assad aura quitté la Syrie. (Entretien publié dans Le Monde, en date du 5 février 2016, conduit par Hélène Sallon)

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