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26
mai 2017

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Les habitants de Deraya, ville située à quelques kilomètres des entrepôts d'aides, n'ont toujours pas reçu une miette d'aide alimentaire et de soutien médical

Les habitants de Deraya, ville située à quelques kilomètres des entrepôts d’aides, n’ont toujours pas reçu une miette d’aide alimentaire et de soutien médical

Par Diana Akkad

Les habitantes de Daraya, une ville syrienne assiégée depuis plus de trois ans par les forces gouvernementales, avertissent dans une lettre ouverte qu’elles sont «sur le point de voir» leurs enfants et leurs proches mourir de faim si l’aide ne leur parvient pas rapidement.

«Nous vous écrivons pour vous presser de sauver notre ville», indique la lettre ouverte, signée par 47 femmes, dont plusieurs n’avaient pas mangé depuis au moins deux jours. «Nous lançons un appel à tous ceux qui voient cela, qu’ils soient proches ou éloignés : nous avons besoin d’une assistance immédiate.»

Les 8000 habitants de Daraya, ville située à quelques kilomètres des entrepôts d’aide, n’ont toujours pas reçu d’aide alimentaire de l’ONU, «pas une miette» a déclaré cette semaine l’ambassadrice américaine à l’ONU Samantha Power.

Ils comptent parmi les 486’700 Syriens, au moins, qui sont actuellement en état de siège selon le dernier rapport de l’ONU. Siege Watch, un réseau de surveillance indépendant, affirme que ce chiffre s’élève à plus d’un million, tandis que l’ONG Médecins sans frontières (MSF) l’estime à près de 2 millions.

Bien que les groupes d’opposition, dont l’État islamique, contrôlent certaines zones assiégées, la majorité des sièges sont le fait de forces loyales au gouvernement syrien.

Depuis novembre 2012, les habitants de Daraya – connus depuis le début des soulèvements pour leur résistance pacifique au gouvernement syrien – survivent grâce à la nourriture passée clandestinement depuis la ville voisine de Moadamiyeh al-Sham, également assiégée depuis 2012, et tout ce qu’ils réussissent à faire pousser.

Lorsque le gouvernement a coupé l’eau de la ville il y a deux ans, ses habitants ont siphonné ce qu’ils pouvaient depuis des puits peu profonds, explique Lubna al-Kanawati, gestionnaire de programme pour l’ONG syrienne Women Now For Development qui gère six centres en Syrie, dont un à Daraya.

Soupe d’herbe

Cependant, en janvier 2016, la route entre Daraya et Moadamiyeh al-Sham a été coupée et les fréquents bombardements du gouvernement ont contaminé l’eau potable de la ville et ses terres agricoles avec des produits chimiques toxiques, selon les habitants.

Contrairement à certaines zones assiégées en Syrie qui ont bénéficié d’aide au cours de la cessation des hostilités dans cette guerre qui dure depuis cinq ans, Daraya est l’une des six zones auxquelles le gouvernement syrien continue d’interdire l’accès aux Nations unies, affectant plus de 250 000 civils, selon le dernier rapport de l’ONU le mois dernier.

«La seule chose qui faisait vivre la ville, c’était ses terres agricoles », a déclaré Sawsan al-Abaar, l’une des signataires de la lettre, à Middle East Eye par Skype depuis Daraya mercredi. «Autrement dit, nous manquons des biens de nécessité les plus élémentaires.»

Contrairement à certaines signataires de la lettre, Abaar a rapporté avoir mangé mercredi: une soupe d’herbe, un repas normal dans cette ville où la lettre des femmes indique qu’il n’y a plus de lait maternisé ni de lait maternel en raison de la malnutrition. Le sel de table se fait rare également.

«Même une chose aussi simple mais aussi nécessaire que le liquide vaisselle est indisponible », déplore la lettre. «Il n’y a pas de produits de nettoyage nous assurant une certaine hygiène et nous mettant à l’abri des maladies.»

Abaar, qui dirige le centre Women Now For Development à Daraya, a évoqué diverses maladies chroniques, notamment la constipation, la gale et les calculs rénaux, qui sont devenues très répandues parmi les habitants. Un hôpital de campagne sans électricité soigne la population.

Les enfants ont des épisodes répétés d’érythème fessier et les femmes font régulièrement des fausses couches, y compris Abaar.

«En raison de la malnutrition et du manque de soins, j’ai perdu ma fille au sixième mois de grossesse», a-t-elle raconté. «J’ai beaucoup souffert et le bébé mort-né a dû être retiré par opération.»

Perte d’élan?

Cette lettre ouverte intervient trois mois après que la ville syrienne de Madaya a fait la une des journaux du monde entier suite au décès d’au moins 28 habitants, morts de faim, alors que les forces gouvernementales syriennes et les combattants du Hezbollah ont assiégé la ville pendant six mois.

Avec Madaya sous les projecteurs et l’attention des médias tournée sur les centaines de milliers de Syriens en état de siège, il semblait que l’attention internationale était suffisante pour résoudre le problème.

Le 12 février 2016 à Munich, lorsque les puissances mondiales ont convenu d’une «cessation des hostilités» en Syrie, le secrétaire d’État américain John Kerry a annoncé que les parties avaient convenu « d’accélérer et d’élargir sans délai la distribution d’aide humanitaire ».

Cependant, après une augmentation du nombre de convois d’aide vers les zones syriennes assiégées en février, le Conseil de sécurité de l’ONU a entendu au cours d’une réunion à huis clos mardi que l’aide de l’ONU avait atteint moins de Syriens souffrant de la faim – 21 % du total – en mars.

«Je ne vous cacherai pas que nous avons peur aujourd’hui de perdre une partie de l’élan que nous avons obtenu après la rencontre de Munich», a déclaré Jan Egeland, conseiller spécial de l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, aux journalistes la semaine dernière.

À Madaya, les habitants ont continué à souffrir de malnutrition sévère, malgré l’acheminement de l’aide. Lundi, Mohamad Shaban (18 ans) était le dernier habitant à mourir de faim.

Mohamad Shaban died in besieged #Madaya today of hunger! Shame on the media & UN apathy @CNN @BBCWorld @WHO @UN pic.twitter.com/nctirPzHoi

— Zaher Sahloul (@sahloul) April 4, 2016

Traduction : Mohamad Shaban est mort de faim dans la ville assiégée de #Madaya aujourd’hui ! Honte à l’apathie des médias et de l’ONU @CNN @BBCWorld @WHO @UN

– Zaher Sahloul (@sahloul)

La semaine dernière, trois enfants de la ville sont morts d’hémorragie après avoir joué avec une bombe qui a explosé, a déclaré Egeland.

«Ils étaient gravement blessés, mais ils n’étaient pas morts», dit-il. «Ils sont morts parce que l’évacuation médicale n’a pas été autorisée et [im]possible à organiser. »

«Un autre Madaya»

À moins d’une heure de route, a déclaré Kanawati, qui travaille pour une ONG qui a passé du temps à Daraya, il y a «un autre Madaya» et la frustration grandit alors que le monde oublie les Syriens assiégés.

«Ils se sentent oubliés et ne savent pas pourquoi», a-t-elle rapporté à propos des habitants de Daraya. «Il n’y a aucune réaction, aucun retour du reste du monde, seulement le silence et nous ne savons pas pourquoi.»

Tandis que les négociations de paix entre l’opposition et le gouvernement syrien doivent reprendre plus tard cette semaine, Kanawati – qui a vécu en état de siège pendant plus de deux ans, mais travaille maintenant hors de Syrie – a dit que, d’après les informations qu’elle et d’autres ont de Genève, où doivent avoir lieu les négociations, une quelconque solution pour des endroits comme Daraya n’interviendra pas assez rapidement.

«Cela nous donne envie de faire avancer les choses parce que les gens souffrent vraiment», a-t-elle expliqué. «Nous voulons faire un geste avant de voir les vidéos de ces gens qui meurent de faim.»

Abaar a dit qu’elle et les autres femmes – dont beaucoup ont perdu leurs soutiens de famille – protestent parce qu’elles «n’ont plus la patience de se taire».

«Nous voyons nos enfants commencer à ressembler à des squelettes, nos enfants d’un an ressembler à des enfants de trois mois», dit-elle. «Nous comptons sur la conscience du monde pour nous aider.» (Article publié par MEE; Mary Atkinson a aussi contribué à cet article)

 

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