mercredi
13
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Ahmed Feteha

Seize mois ont passé depuis le soulèvement. Les travailleurs égyptiens ont obtenu de nouvelles libertés et des primes, mais il y a encore un long chemin à parcourir pour atteindre la vraie justice sociale, disent les militants. (Rédaction)

Un événement isolé peut-il changer la vie de millions de personnes?

Les travailleurs égyptiens espéraient que le soulèvement populaire national du 25 janvier 2011 mettrait un terme à ce qu’ils ont vécu comme des années d’inégalités et de mauvais traitements. Presque un an et demi plus tard, ils attendent toujours que la révolution tant espérée porte ses fruits.

Mardi (1er mai), seize organisations de travailleurs et partis de gauche ont publié une liste de 16 revendications de changement, marquant ainsi la deuxième «fête du travail» depuis le départ forcé de Moubarak.

Leurs exigences sont connues et bien antérieures au bouleversement de 2011: une augmentation du salaire minimum national porté à 1500 LE (189 euros; 227 CHF), la généralisation du bénéfice de la protection sociale à tous les Egyptiens et une réforme de la sécurité sociale.

Malgré une année de drame politique et un wagon de promesses de la part des nouveaux politiciens égyptiens, les dirigeants du mouvement ouvrier croient que peu de choses ont changé sur le terrain.

«[Le discours politique] a changé et nous avons pu réaliser quelques progrès, mais je ne peux pas dire que nous avons obtenu ce que nous voulons», a déclaré à Ahram Online Ali Fatouh, un dirigeant du syndicat indépendant des travailleurs de l’Autorité des Transports publics égyptiens (ATP).

Les travailleurs de l’ATP ont manifesté et mené des grèves depuis 2007. Dans le sillage du soulèvement de l’an dernier, cette mobilisation continue a finalement porté ses fruits. Après une vague d’arrêts de travail et d’âpres négociations avec le gouvernement, les travailleurs ont enfin obtenu une augmentation de leurs salaires.

Mais alors que leur situation financière a pu s’améliorer à la marge, ils affirment que les pratiques du temps de Moubarak continuent, parfois même encore plus inquiétantes.

Fatouh affirme que les travailleurs continuent d’être harcelés par les forces de la Sécurité nationale égyptienne, la nouvelle version, prétendument réformée, de la tristement célèbre Force de sécurité du Ministère de l’intérieur. Cette dernière était un outil majeur du régime de Moubarak, utilisée pour contrôler les travailleurs, les étudiants, les médias et les ONG.

«Ils n’ont pas encore récupéré la plénitude de leurs pouvoirs mais les noms des militants syndicaux sont toujours relevés et ces travailleurs ne se sentent toujours pas tranquilles», se plaint Fatouh.

D’autres, cependant, affirment que la poigne de fer des services de sécurité contre les syndicalistes s’est assouplie depuis le soulèvement, donnant des raisons d’espérer.

Un travailleur d’une usine sucrière à Qena, en Haute-Egypte, a dit à Ahram Online que ses collègues n’auraient jamais osé protester avant janvier dernier. «La police est devenue beaucoup plus faible après le 25 janvier. Maintenant ils ne font plus comme ils avaient l’habitude de faire», affirme-t-il, ce qui suggère que les changements dans la situation donnent aux travailleurs le courage de poursuivre leurs mouvements revendicatifs.

La demande qui les unifie est simple: «La justice sociale!»

Pour Fatouh, la justice sociale signifie une hiérarchie des salaires qui attribue un salaire égal pour tous les travailleurs qui ont des emplois comparables.

«Comment se fait-il qu’un chauffeur d’autobus employé par l’ATP gagne 1000 LE (126 euros; 151 CHF) par mois alors qu’un chauffeur employé par Egypt Air [transporteur aérien appartenant à l’Etat] gagne 5000 LE (630 euros; 756 CHF) pour le même travail et dans les mêmes conditions?» demande-t-il.

Il y a eu quelques avancées en ce sens. Vers la mi-2011, les militaires dirigeant l’Egypte ont fixé le salaire minimum mensuel à 700 LE (88 euros; 107 CHF) pour les travailleurs du secteur public. Ensuite, ils ont fixé un plafond salarial de 35’000 LE (4410 euros; 5292 CHF) par mois pour des fonctionnaires employés à certains postes.

Dans le même temps, il a été décidé que les travailleurs du secteur privé recevront également un minimum de 700 LE par mois en 2012, via un système complexe de primes et d’indemnités. Le système devrait être réexaminé ultérieurement cette année.

Mais alors que ces changements semblent représenter une étape importante dans l’évolution de la législation égyptienne du travail, ils n’ont pas réussi à apaiser les craintes des travailleurs égyptiens.

«De quels moyens dispose le gouvernement pour faire appliquer le taux du salaire minimum par les entreprises? Pas grand-chose», affirme Mohamed Trabelsi, expert en organisation du travail au bureau régional de l’Organisation internationale du travail (OIT) au Caire.

Mettre en œuvre les nouvelles dispositions salariales sera difficile, non seulement en raison de la complexité tristement célèbre de la bureaucratie égyptienne, mais aussi en raison de la dimension tentaculaire de l’économie informelle existant dans le pays.

Les statistiques indiquent que plus de 35% de la main-d’œuvre est employée dans des emplois vulnérables, précaires, sans protection sociale, ni assurance-maladie, ni présence syndicale. Selon certaines estimations, au moins trois quarts des ouvriers du secteur privé seraient dans le secteur dit informel.

L’absence quasi totale de contrôle de l’économie informelle y rend évidemment peu probable l’application de la décision de salaire minimum prise par le gouvernement.

Il y a des moyens pour avancer, disent les experts, mais il faudra du temps.

«On pourrait commencer par intégrer les travailleurs du secteur informel dans des syndicats et des unions où ils pourraient adhérer aux régimes d’assurance et recevoir des prestations», suggère Trabelsi.

Mais même les syndicats n’ont pas été une garantie du respect des droits des travailleuses et des travailleurs égyptiens. De telles organisations existaient avant le soulèvement, financées par l’Etat et extrêmement limitées dans leurs activités.

Le changement était à deux doigts d’être atteint en 2011, lorsque l’Egypte a failli promulguer une loi garantissant l’indépendance des syndicats et la liberté pour les travailleurs d’en constituer et de s’y organiser. Cette loi a été gelée brusquement, après un remaniement gouvernemental en juillet 2011.

«Cette réticence apparente de la part de dirigeants égyptiens à approuver l’indépendance des syndicats sape toute tentative d’établir une nouvelle contractualisation socialement plus juste entre les employeurs et les travailleurs», dit Trabelsi.

Les militants se plaignent: «Même l’élection d’un parlement post-Moubarak et soi-disant  “révolutionnairen’a permis aucune avancée dans l’établissement d’une législation sociale progressiste.» «La majorité des députés ne se soucie pas de ces questions», a déclaré Kamal Abu Aita, un militant influent et député socialiste qui explique que le mouvement ouvrier égyptien veut une transformation complète de cette législation «inique».

«Le droit des sociétés, y compris les lois qui régissent les taxes, favorise les propriétaires des entreprises au détriment des travailleurs», déclare Abu Aita.

«Les sociétés bénéficient d’exonérations fiscales et douanières tandis que les travailleurs sont taxés sur chaque centime qu’ils sont censés recevoir», se plaint Abu Aita. «Cela doit changer.»

Le régime fiscal égyptien est souvent critiqué pour favoriser ceux qui perçoivent les revenus les plus élevés.

La taxe sur les ventes (impôt indirect), qui est par nature régressive, représente près de 40% des recettes fiscales totales du gouvernement. L’impôt sur les bénéfices des entreprises a chuté en 2004 alors que le taux de l’imposition sur le revenu est passé de 10% à 20%. Une modification introduite en 2011 a porté le taux à 25% pour ceux qui gagnent plus de 10 millions de LE (1,260 million d’euros; 1,512 millions CHF) par an.

Malgré sa frustration, Abu Aita est plein d’éloges pour l’impact que le soulèvement de janvier dernier (2011) a eu sur la prise de conscience des travailleurs. «Le mouvement ouvrier progresse à un rythme très rapide. Maintenant, les travailleurs n’hésitent plus à contester l’autorité et à exiger leurs droits», dit-il.

Il en est ainsi en ce jour de «fête du travail», où les travailleuses et travailleurs égyptiens vont une nouvelle fois descendre dans la rue pour tenter d’atteindre cet objectif ambitieux: «la justice sociale». (Article publié dans Ahram Online, 1er mai 2012, traduction de Pierre-Yves Salingue pour A l’Encontre)

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