samedi
25
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

decheance-nationalite-erdoganPar Anne Andlauer

S’est-il inspiré des quatre mois de débats («infructueux») en France sur la déchéance de nationalité pour les terroristes Le président Recep Tayyip Erdogan a en tout cas surpris son monde en reprenant l’idée à son compte, la semaine dernière. «Nous devons être déterminés à prendre toutes les mesures pour mettre hors d’état de nuire les partisans de l’organisation terroriste, y compris la déchéance de nationalité», a-t-il martelé au sujet du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). «Ces gens ne méritent pas d’être nos citoyens», a-t-il dit, dénonçant les «traîtres à la nation».

Le dirigeant turc persiste et signe donc sur deux points. Le premier: hors de question de négocier avec le PKK pour mettre fin au conflit dans le sud-est du pays (alors même qu’il avait conduit des pourparlers de paix entre fin 2012 et l’été 2015). Le second: la cible n’est plus seulement les combattants armés, mais aussi leurs «complices». «Les partisans qui se présentent comme des universitaires, les espions qui s’identifient comme journalistes, un activiste déguisé en homme politique (…) ne sont pas différents des terroristes qui jettent des bombes», a-t-il assené.

Tels sont les «partisans de l’organisation terroriste» que Tayyip Erdogan veut priver de leur nationalité, et auxquels il lance: «Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.» Les 1128 signataires (universitaires) d’une pétition dénonçant les «massacres de l’État» contre les civils kurdes sont ainsi poursuivis pour propagande terroriste.

Leur faute n’est pas tant d’avoir critiqué l’État que d’avoir cautionné un texte ne faisant aucune mention des crimes du PKK. «C’est ainsi qu’on passe d’un régime autoritaire à un régime totalitaire, accuse Baskin Oran, signataire et professeur de sciences politiques à Ankara. Dans un régime autoritaire, vous êtes emprisonné pour ce que vous écrivez. Dans un régime totalitaire, vous êtes emprisonné pour ce que vous n’écrivez pas.»

Si le terme terroriste ne se limite donc plus aux combattants armés, il n’est pas davantage réservé au PKK. Tayyip Erdogan l’emploie aussi pour désigner le réseau d’un imam exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, fondateur présumé d’un «État parallèle». Le président est persuadé que des hommes de Gülen dans l’armée, la police et la magistrature sont à l’origine de l’interception des camions d’armes des services secrets turcs pour la Syrie, en janvier 2014. Le rédacteur en chef du quotidien d’opposition Cumhuriyet, qui avait publié les photos de ces camions, risque la prison à vie pour «espionnage» et «assistance à une organisation terroriste». «En étiquetant ainsi ceux qui ne le soutiennent pas, Erdogan déclare en fait qu’il y a 40 millions de terroristes dans ce pays!», lance Can Dündar, le rédacteur en chef.

Au Parlement, une formation s’attire plus que d’autres les foudres de Tayyip Erdogan: le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde). Le président a maintes fois réclamé la levée de l’immunité de ses 59 députés, que des tribunaux s’empresseraient de condamner pour «terrorisme». Et de déchoir de leur nationalité? Ibrahim Kaboglu, professeur de droit constitutionnel, peine à y croire. «Il existe bien un article de la Constitution qui permet de retirer leur nationalité à ceux qui ont commis une action incompatible avec la fidélité à la patrie. Mais comment définir une telle action?, demande-t-il. De mémoire de juriste, cet article n’a jamais été utilisé en temps de paix ou en dehors des périodes de coup d’État militaire.»

«A moins que le président n’ait dans l’idée de réviser la Constitution ou de changer la loi pour faciliter cette procédure», poursuit Ibrahim Kaboglu. Une option démentie par le Premier ministre, Ahmet Davutoglu. Mais que personne ne peut pour autant écarter. (11 avril 2016, publié dans le quotidien Le Soir)

Vous pouvez écrire un commentaire, ou utiliser un rétrolien depuis votre site.

Ecrire un commentaire




Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

Recent Comments

Le site alencontre.org existe depuis plus de 12 ans. Il vient de changer d’aspect. De manière significative. Mais il n’a pas modifié ses objectifs : informer, analyser, afin de faciliter une compréhension des réalités économiques, sociales, politiques à l’échelle internationale. Dans ce sens, ce site valorise la liaison qui peut s’établir entre comprendre et agir, dans une perspective socialiste et démocratique. Ce «lifting» a été effectué pour répondre aux exigences d’un nombre croissant de lectrices et lecteurs. Nous espérons que celui-ci entrera en résonance avec les attentes des visiteurs de A l’Encontre et de La Brèche. Il leur appartiendra, aussi, de s’en approprier le contenu et de le commenter. Vous pouvez nous contacter sur redaction@alencontre.org