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A l'encontre

La Brèche

Premières réflexions sur un bilan de notre parcours avec SYRIZA (II)

Publié par Alencontre le 20 - décembre - 2015
Alekos Alavanos et Alexis Tsipras en 2007

Alekos Alavanos et Alexis Tsipras en 2007

Par Antonis Ntavanellos

D’Alavanos à Tsipras

La période de la direction d’Alékos Alavanos a été importante pour SYN, aussi que pour SYRIZA.

Pour commencer, Alavanos a donné de l’importance à la restauration des relations entre SYN et le Secrétariat de SYRIZA, en soulignant qu’il considérait SYRIZA comme un choix définitif. En fait, vers la fin de son mandat il avait tendance à se «retrancher» dans SYRIZA pour se défendre contre son propre parti.

La qualité principale d’Alavanos a été révélée au niveau politique. Il a rompu avec une certaine tradition des «novateurs» et il est entré vite et avec force en conflit avec la Nouvelle Démocratie de Karamanlis [premier ministre de mars 2004 à octobre 2009]. Ainsi, il a exigé, de nouveau, pour la Gauche des «réflexes anti-droite» qui avaient perdu leur crédibilité et avaient dégénéré sous le PASOK [sous le gouvernement de Kostas Simitis de février 1999 à février 2004]. Il a redonné foi, à temps, à la possibilité que le mouvement des jeunes – contre la privatisation des universités – puisse obtenir une victoire [Article 16 de la Constitution qui interdit la privatisation des universités]. Ensuite, il a essayé d’identifier son parti à cette possibilité. Ainsi, il a rompu avec une autre tradition des «novateurs», qui hésitaient à bloquer les privatisations. Il a soutenu des tactiques non conventionnelles et risquées – comme sa candidature à Héraklion [Crête] où il fut élu au dernier moment, ou sa proposition de présenter la candidature d’Alexis Tsipras pour la municipalité d’Athènes – qui donnaient un profil radical à SYRIZA. Par ces choix, SYRIZA a obtenu une dynamique dans les sondages électoraux qui était une première indication de l’explosion de ses pourcentages en 2012 [voir note 1 et résultats dans la première partie de l’article].

D’importance égale était sa prise de position durant la révolte du décembre 2008. Malgré la pression énorme du côté du système (Conseil des Dirigeants politiques), malgré la pression du côté du KKE («vous caressez les oreilles des encapuchonnés», soit des anarchistes, nous disait la direction du PC) et malgré les réactions véhémentes à l’intérieur de SYN – qui demandaient de «condamner la violence de tous les côtés», autrement dit de la police comme des autonomes – il a pu maintenir l’orientation SYRIZA sur position basique: «continuer à manifester»! L’effet sur les sondages électoraux était négatif, l’influence de SYRIZA pouvait sembler en souffrir. Pourtant, l’effet politique fut le contraire: SYRIZA s’est démarqué des partis traditionnels et a construit les fondements de sa victoire politique et électorale dans la période prochaine.

A mon avis, un moment exceptionnel de la direction Alavanos de SYRIZA résida dans sa position sur les tâches de la Gauche quand la crise de 2008 est arrivée: 1° L’estimation que la Grèce était le maillon faible du capitalisme en Europe; 2° L’encouragement de rompre avec l’«européanisme» [au sens de pro-UE] qui était dominant à l’intérieur de SYN, autrement dit la fin de l’acceptation du Traité Maastricht sur l’UE, conclu en février 1992, entré en vigueur en novembre 1993 ; 3° L’estimation concernant le «Décembre ouvrier» à venir [par analogie au soulèvement étudiant de décembre]; 4° Le slogan de «gouvernement de la gauche»; 5° La proposition de transformer SYRIZA en parti unifié.

Toutefois, la principale faiblesse d’Alavanos était ses positions sur l’organisation même de SYRIZA. Ces positions se sont révélées par son assaut mené contre «l’existence d’organisations indépendantes», une attaque totalement déplacée. Puis cela a été confirmé par sa résignation inattendue de la direction du parti et sa tentative d’instaurer une «dyarchie» [deux règnes en position égale]: une personne à la direction de la politique et une autre pour contrôler les mécanismes de fonctionnement, soit un contrôle «sur» le parti. La remarque acerbe faite ensuite par Dimitrios Papadimoulis [député européen de SYRIZA] est correcte: «Alavanos n’a pas simplement proposé que Tsipras prenne la direction du parti, en fait il l’a imposé.»

Dans cette période tumultueuse nous avons soutenu au début la politique d’Alavanos, en tant que poursuite du «tournant à gauche» de SYN, en tant qu’étape nécessaire à la continuation de SYRIZA. Nous l’avons suivi dans le Front de Solidarité et de Renversement (FSR), contre le choix de la majorité de SYN concernant la candidature de A. Mitropoulos aux élections régionales d’Attique, un choix que nous avons estimé comme indiquant des «ouvertures» plus générales en direction des sociaux-démocrates [voir première partie]. Nous avons essayé –avec d’autres dans le Secrétariat de SYRIZA – d’éviter que le conflit entre Alavanos et Tsipras prenne des caractéristiques catastrophiques, de trouver un mode de «coexistence» entre eux et de contrer les scénarios d’une rupture définitive avec SYRIZA.

Quand ces propositions de la majorité du Secrétariat de SYRIZA ont été rejetées (de la part de SYN et d’Alavanos également), nous avons accepté (avec la grande majorité de ceux qui ont engagé la bataille des élections régionales d’Attique avec le FSR) de relancer SYRIZA dans la dernière ligne droite avant les élections régionales de novembre 2010 [7 et 14 novembre].

Aux élections législatives de 2009 – juste après cette crise ouverte – SYRIZA a obtenu 315’000 votes et 4,16%. Alexis Tsipras a été élu président du groupe parlementaire par les 9 députés de SYRIZA.

Un parti de ses membres?

Les propositions d’Alavanos de transformer SYRIZA, de façon immédiate, d’un parti unifié, à un «parti de ses membres» et «non pas d’une coalition de courants» entrait en résonance avec une tendance interne de SYRIZA. Elle traduisait une exigence authentique de démocratisation du parti et d’un fonctionnement plus cohésif de son appareil. Cette tendance était composée des membres de PASA, d’AKOA, du Groupe Rosa, de Kokino, d’APO, etc. La proposition comportait une transition immédiate à des organisations unifiées – organisations fondées sur des sections de quartier et de ville et de secteur (éducation, santé, usine, etc.) –, l’adoption du principe «un membre-une voix», la prise des décisions à la majorité.

Notre objection à cette proposition concernait l’absence des préalables politiques (d’une orientation claire, débattue), l’absence des relations de confiance nécessaires à assurer véritablement une telle unification. Et notre réponse fut négative.

Panagiotis Lafazanis, du Courant de gauche, intervenant lors d’un meeting de DEA (site Rproject)

Panagiotis Lafazanis, du Courant de gauche, intervenant lors d’un meeting de DEA (site Rproject)

Premièrement, cette proposition était rejetée par la grande majorité des membres de SYN: le Courant de Gauche [dont la figure centrale était P. Lafazanis] restait très sceptique, les «novateurs» [eurocommunistes social-démocratisants] parlaient de casus belli, et le groupe des cadres autour de Tsipras formulait des idées qui indiquaient qu’une unification prématurée pourrait nous mener directement à la création d’un parti de chef [sic] sous prétexte d’introduire la «démocratie directe» [«un membre une voix» par rapport à une formation ayant des courants et des organisations]. Ce danger, que SYRIZA soit transformé en «Synaspismos élargi», était notre souci principal dans cette discussion d’importance critique.

Ces questions ont été posées dans la troisième Conférence nationale de SYRIZA (27-28 novembre 2009). Dans cette Conférence nous avons œuvré pour réussir un «compromis pour progresser», qui prenait des mesures organisationnelles et réglait la question de la transformation de SYRIZA en «parti de ses membres» dans le cadre d’une procédure plus spécifique et par étapes.

Le slogan de cette Conférence de SYRIZA était «SYRIZA partout!», un slogan qui définissait le devoir de bâtir des organisations locales dans les quartiers, dans les petites villes, les bourgades. Leurs assemblées devraient devenir l’épicentre de leur fonctionnement. Elles devaient établir un registre unique des membres (comportant les membres organisés dans des «courants», aussi que les inorganisés, soit les «non-encartés» dans une organisation). Ces membres devaient recevoir une «carte d’adhérent» et élire des «directions» locales ayant des tâches de coordination. Au niveau du Secrétariat, on a maintenu la représentativité des «courants» et la prise des décisions par consensus. Le principe «un membre-une voix» et les décisions par majorité ont été reportés à la Conférence suivante, la quatrième, fixée dans un délai d’un an. Autrement dit, ces décisions étaient reportées à une Conférence qui était censée être composée de délégués élus par les membres des organisations locales, constituées sous la forme décrite ci-dessus.

Cette décision a provoqué la furie de l’aile droite de SYN. L. Kyrkos [voir première partie] a déclaré publiquement que l’Aile novatrice devait «prendre la décision de mener cette bataille sans compromis» et, que si elle était dans une position minoritaire, «elle devait former un nouveau sujet politique». A.Nefeloudis (l’actuel secrétaire général du ministre du Travail) faisait appel – dans les colonnes d’Avgi, le quotidien de SYRIZA, plus exactement de SYN – à ses camarades d’en finir avec SYRIZA, «ce groupuscule ahistorique-gauchiste-obscure…».

Mais la décision de la Troisième Conférence a de même rencontré la réaction violente du courant de la «sensibilité démocratique» dans SYRIZA – beaucoup de ces camarades ayant les meilleures intentions! Quand, par la suite, A. Tsipras utilisait sans frein ladite «démocratie directe» (par exemple, lors des assemblées gigantesques où il demandait des votes à l’improviste et se posait comme candidat supposé égal aux autres participants, restés stupéfiés), ils considéraient qu’«Alexis démolit ainsi les mécanismes». Ils ont trop tardé à réagir et restèrent paralysés et liés à la dynamique de Tsipras. Heureusement, ils ne l’ont pas suivi les jours décisifs de 2015.

Dans les partis dits larges, la relation entre la démocratie interne – les droits et les devoirs des membres – et la maturité politique générale du parti est un «exercice» difficile de sincérité, de sérieux et de responsabilité. Aujourd’hui que, dans le cas de Podemos, Iglesias utilise une «démocratie directe» virtuelle pour détruire les droits démocratiques des membres, nous disposons d’un exemple encore plus clair.

Dans SYRIZA, après la Troisième Conférence, beaucoup d’entre nous ont travaillé pour achever la transition vers un «parti de membres». Les conditions de démocratie et de discipline, le principe d’«un membre-une voix», les décisions par majorité, etc. étaient présentés dans les statuts et adoptés finalement pendant la Conférence fondatrice de SYRIZA, mais violés systématiquement et cruellement par la suite. Nous avons, dans ce cadre, refusé de dissoudre DEA et avons gardé notre presse, nos publications, notre activité propre dans le cadre d’une politique loyale au cours des combats politiques menés par SYRIZA.

Gouvernement de la Gauche

La grande épreuve de SYRIZA, comme pour toute la Gauche en Grèce, résida lors la période de déclenchement de la crise.

Ce fut une période de luttes tumultueuses et prolongées, ayant à l’épicentre la grève et la rue (entre 2010 et 2012); une phase une mobilisation qui a dépassé de beaucoup le niveau précédent de la lutte des classes en Grèce et en Europe, dans ces années. Une période où la classe ouvrière, en tant que colonne vertébrale d’une mobilisation plus générale des forces populaires, s’est affrontée à plusieurs reprises à la force nue de l’Etat.

SYRIZA est entré dans cette période avec des forces organisées moins importantes que le KKE (Part communiste, sur une ligne sectaire de type «troisième période» et se revendiquant ouvertement du stalinisme), mais plus importantes quantitativement qu’ANTARSYA [voir les résultats des élections législatives d’octobre 2009: SYRIZA: 4,60%, Antarsya: 0,36%; dans la circonscription d’Athènes lors des élections régionale de 2010: SYRIZA: 5,8%; Antarsya: 2,87%, Attique: Syriza: 6,28%, Antarsya: 2,29%; Thessalonique: SYRIZA: 3,67%; Antarsya: 1,28%; Pirée: SYRIZA avec écologistes: 7,58%; Antarsya: 2,71%].

En 2012, il était désormais clair que SYRIZA était dominant au niveau électoral. Déjà avant 2012, il avait remporté la bataille politique en gagnant l’appui des forces ouvrières et populaires les plus importantes dans cette période d’action directe de salarié·e·s et malgré ses problèmes internes de cohésion et de solidité idéologiques.

Ce phénomène a besoin d’être expliqué. Une première dimension de la réponse réside dans l’appel de SYRIZA pour l’unité dans l’action, dans le caractère de front «populaire» de sa politique et de son programme qui – au-delà des problèmes – qui se trouvait en syntonie avec les sentiments et l’humeur de larges fractions de la population. Mais cela ne suffisait et ne suffit pas. SYRIZA a gagné la bataille politique au cours de cette période parce qu’il a pris la responsabilité de proposer une solution-perspective au problème du pouvoir gouvernemental qui correspondait aux conditions générales d’une situation que nous ne caractérisions pas comme «révolutionnaire» ou «pré-révolutionnaire». Le fondement de son succès était le mot d’ordre de «gouvernement de la gauche».

Les personnes engagées dans diverses luttes comprenaient que, pour se sauver eux-mêmes et pour sauver leur classe des conséquences de l’austérité, ils devaient renverser le gouvernement des mémorandums. Ils l’ont réussi contre Georges Papandreou [PASOK, 11 novembre 2011], ils l’ont réussi contre Loukas Papademos [ex-gouverneur de la Banque centrale de Grèce, ex-vice président de la BCE, premier ministre, dit technique, de novembre 2011 au 16 mai 2012] et ils se sont trouvés opposés à Antonis Samaras [Nouvelle Démocratie, juin 2012-26 janvier 2015], avec les CRS, les lacrymogènes et les réquisitions des ouvriers en grève [loi permettant la réquisition de type militaire de salariés, par exemple dans le métro]. Renverser Samaras en ayant recours aux méthodes de la «rue», de l’action directe, présupposait une situation quasi révolutionnaire, présupposait une force ouvrière et populaire plus grande que celle dont on disposait. Quand la grande majorité populaire est arrivée à cette conclusion, suite à des certaines «tentatives», les gens se sont tournés en direction d’une perspective de s’engager sur la voie des élections. Il ne s’agissait pas d’un «tournant à droite» massif: malgré les efforts incessants des médias dominants – contrôlés par une oligarchie que l’ambassade américaine devait décrire avec exactitude – il était impossible, dès lors, de continuer à enchaîner à nouveau une grande partie des électeurs et électrices derrière les grands partis bourgeois [Nouvelle Démocratie et PASOK].

Nous n’avons pas pu, cela va de soi, choisir les conditions-cadres – comme beaucoup d’autres, nous aurions préféré que les gens puissent prendre la direction du renversement gouvernemental par l’action, prenant appui sur leur propre action –, mais les conditions restaient quand même exceptionnelles du point de vue historique: le sentiment qu’un grand changement était nécessaire et faisable était palpable partout. Dans cette situation, le mot d’ordre «gouvernement de la Gauche» était judicieux et pouvait être rempli de diverses dynamiques, au-delà du renversement politique du gouvernement Samaras.

Il a été mis en avant dans la discussion publique pour la première fois par Alékos Alavanos en 2008-2009 – comme nous l’avons indiqué ci-dessus – et cela avant l’enclenchement de la crise, avant les grandes luttes de 2010-2012. A l’époque nous l’avions rejeté en considérant que la seule façon de le réaliser concrètement, dans cette séquence politique, concrètement serait un tournant en direction d’un parlementarisme, soit d’un tournant vers la collaboration avec les premiers fragments issus de la social-démocratie, du PASOK.

La discussion a changé qualitativement après 2010-2011. Désormais, on avait une certaine accumulation de conditions et de forces qui rappelait vivement la discussion, avec les limites de l’analogie, du Quatrième Congrès de l’Internationale Communiste [novembre-décembre 1922]: une crise économique profonde, une confrontation radicale dans la société, une montée verticale des luttes de classe qui – pourtant – n’arrivaient pas ou n’arrivaient pas encore à déboucher sur une situation pré-révolutionnaire, un désir ardent du prolétariat de changer la situation qui – pourtant – n’arrivait pas encore au point de prendre la décision d’«abattre le mur capitaliste», une crise profonde des partis bourgeois principaux qui ne pouvaient pas donner une solution politique de stabilité minimale pour le système…

Antonis Ntavanellos (DEA) lors du Congrès de 2013 de Syriza

Antonis Ntavanellos (DEA) lors du Congrès de 2013 de Syriza

Nous avons essayé de défendre une position concernant le gouvernement de la Gauche qui s’inscrivait dans la tradition de l’Internationale Communiste et les décisions prises lors de son Quatrième Congrès: le gouvernement de gauche en tant que mot d’ordre nécessaire dans les conditions de crise profonde, mais pas (ou pas encore) de crise pré-révolutionnaire. Le gouvernement de Gauche, avec un programme cherchant à répondre aux besoins de la classe ouvrière et des masses populaires et non pas en partant de notions sans référence à la classe, comme la conception d’un «développement de l’économie nationale». Le gouvernement de Gauche pouvant représenter une perspective transitoire dans ce climat, dans ce point culminant de la lutte des classes. Un mot d’ordre inscrit de manière constante, dans la propagande et ses accroches concrètes, dans l’émancipation socialiste de la société et non pas comme le point «final» d’un effort réformiste fondé sur le faux espoir que puisse être gardés unis les forces capitalistes et les ouvriers dans une politique de «sortie du pays de la crise» et de «reconstruction de l’économie nationale». Avec cette position nous étions en accord avec les membres les plus radicaux au sein de SYRIZA. Ils considéraient – en tant que point d’accord minimal – le gouvernement de gauche comme partie intégrale du projet d’imposer un programme de «non-collabortion de classe».

Si l’on en juge aux résultats, ce camp a connu la défaite. Cette défaite a besoin d’être expliquée.

• Un facteur majeur fut le recul du mouvement de masse survenu progressivement après 2012 et avec un rythme plus rapide après 2013. La véritable réalisation du projet de «gouvernement de gauche» présuppose une participation notablement élevée des composantes d’un leadership politique. Cette constatation ne doit pas être comprise en tant que transfert de la responsabilité à ce leadership. Au contraire, ce constat est une forme d’autocritique (mais aussi de critique) ayant trait aux attentions des forces de la gauche radicale dans SYRIZA concernant le poids à mettre sur l’effort visant à rallier de manière plus organique le mouvement de masse et de prendre plus en considération ce facteur dans la formulation de leur tactique par rapport aux événements politiques.

• A moins de faire de l’histoire «contre-factuelle», nous n’allons jamais savoir si un projet de «gouvernement de gauche» a connu la défaite en Grèce pour des raisons objectives, à cause du rapport des forces. Puisque ce projet a été abandonné par la direction de SYRIZA, en vérité juste après les élections de juin 2012 et ouvertement après la victoire de janvier 2015. Il était remplacé par un projet de «gouvernement de salut national», par une politique d’unité nationale qui ne laissait dehors du schéma que la droite de Samaras [l’aile droite de la Nouvelle Démocratie] et Aube dorée [les néonazis].

Nous pouvons constater des «tournants» similaires – même avant l’arrivé au pouvoir – dans la politique du Bloc de Gauche en Portugal [dans le cadre de la ville de Lisbonne, avec un test à venir à l’échelle du gouvernement] et dans les projets d Iglesias concernant le futur de Podemos en Espagne.

C’est une preuve que dans les partis larges de la gauche radicale [ou ayant une composante significative de la gauche radicale], nous ne pouvons pas considérer que le dilemme stratégique classique «reforme ou révolution» soit clos. Un dilemme qui, contrairement à ce que croit une grande partie des nouvelles couches et directions politisées, ne concerne pas que le passé (historique) ou un futur distant et éloigné. Cette problématique, exprimée ici sous une forme apodictique, définit en fait largement la tactique, même durant des périodes d’exigence de réformes dans le climat présent de crise structurelle, et devient encore plus décisive au cours des périodes de chamboulements politiques généralisés.

Alexis Tsipras et le Congrès de Syriza de 2013… une victoire entachée par la naissance de la «plateforme de gauche»

Alexis Tsipras et le Congrès de Syriza de 2013… une victoire entachée par la naissance de la «plateforme de gauche»

Notre insistance sur cette orientation explique notre refus de dissoudre DEA, malgré les pressions que nous avons reçues lors de la conférence constitutive de SYRIZA. Elle explique aussi le poids que nous avons mis sur l’effort de bâtir une opposition de gauche la plus large [la Plateforme de gauche (PG) et au-delà] contre le «courant» de Tsipras, elle explique notre participation active à cette Plateforme de gauche [avec le Courant de gauche] et notre initiative de fonder le Réseau rouge [Rednetwork afin d’organiser la «périphérie» politique animée, pour l’essentiel, par DEA].

La fondation de la Plateforme de Gauche (pendant les jours de la Conférence constitutive de SYRIZA en 2013) a été aussi une décision difficile. Elle provoquait la colère du groupe dirigeant autour d’Alexis Tsipras qui constatait que, avec la création de la PG, il avait désormais une forte opposition dans son propre parti [quelque 33% des délégués lors de la Conférence]. La PG, prenant de façon systématique un rôle de «correction» de décision et surtout d’affrontement en insistant sur l’orientation de classe, elle provoquait une radicalisation de chaque voix critique au sein de SYRIZA. C’est pour cette raison que nous avons subi une «pression» systématique du groupe dirigeant (avec une politique de «la carotte et du bâton»…) visant à briser notre accord politique, avec les camarades du Courant de Gauche, et donc de mettre en question l’existence de la PG.

Mais la création de la PG a provoqué aussi la réaction d’une section plus «radicale» au sein de SYRIZA (ANASA, «53» centre-gauche, hésitant, de Syriza, etc.). Des camarades qui ne voyaient pas, alors, des raisons importantes de se distancier de manière décisive de la majorité dirigeante. Ils voyaient par contre des raisons de critiquer (parfois assez agressivement) la collaboration entre une section de la Gauche anticapitaliste et internationaliste (les «trotskistes» de DEA) et les camarades du Courant de Gauche qui se referaient à une tradition issue des Partis communistes. Dans les jours difficiles de 2015 il était démontré que l’insistance sur politique pratique anti-austérité, sur l’orientation en direction de la classe ouvrière, sur l’insistance de se référer effectivement au marxisme, que tout cela constituait le fondement qui permettait à la PG de garder unis ses rangs. Et cela rend honneur aux camarades du Courant de Gauche – au-delà des différences – d’avoir maintenu leur engagement, envers leurs membres, envers le «monde» de SYRIZA et du mouvement social, ayant des responsabilités plus lourdes que les nôtres [entre autres un poste gouvernemental dans le premier gouvernement de SYRIZA; DEA a refusé toutes les propositions d’intégrer le gouvernement et s’est opposé, dès le début, à la nomination d’un président issu de la Nouvelle Démocratie, Prokopis Pavlopoulos].

Nous faisons référence à cette expérience parce que, dans la période après le 20 septembre [élections qui aboutirent à l’actuel gouvernement de Tsipras, en alliance avec ANEL] des courants et des organisations qui s’affrontaient dans le passé sont aujourd’hui obligés de travailler ensemble pour bâtir le lit d’un fleuve commun pour la gauche radicale.

Dans le chemin vers les élections de janvier 2015, notre dernier espoir était que la victoire certaine de SYRIZA puisse provoquer une nouvelle vague de revendications de la part des masses, une vague d’expression d’aspirations et de besoins exigeant leur réalisation immédiate, une vague des luttes venant d’en bas. Cela n’est pas arrivé. Et il faut dire que, sur ce point, la responsabilité revenait de plus en plus au système «gouvernement et parti SYRIZA» [la direction de SYRIZA s’est déplacée vers la maison du premier ministre] qui, dans l’espace entre le 25 janvier et le 12-13 juillet 2015 [acceptation des exigences de l’Eurogroupe, de la BCE et des créanciers], a cultivé systématiquement la passivité des masses et a placé tous les espoirs sur le résultat des négociations avec les créanciers.

Yannis Dragasakis… l’homme de la jonction organique avec une fraction de la classe dominante et de ses représentants

Yannis Dragasakis… l’homme de la jonction organique avec une fraction de la classe dominante et de ses représentants

Du réformisme au néolibéralisme

Après la victoire lors des élections de juin 2012 a commencé dans SYRIZA un processus de tournant vers un conformisme. Le sentiment que SYRIZA gagnerait le pouvoir gouvernemental dans le cadre d’élections à venir – indépendamment de la date de leur déroulement – au lieu de conduire à une radicalisation de ses relations aux masses et à un armement politique contre l’influence du système déboucha sur le rivage opposé. Cela a donc mené à ce que Yannis Dragasakis [une figure clé de la conduite du gouvernement SYRIZA-ANEL vers une politique de subordination face aux créanciers] qualifia de «maturation violente».

C’est-à-dire, le développement de relations avec les cercles sociaux-démocrates, avec la droite de Karamanlis, avec des fractions de la classe dominante. Le glissement du programme de «classe» vers la recherche politique d’une vague «sortie de la crise». Cela allait de concert avec le changement du fonctionnement du parti, l’autonomisation du groupe dirigeant et la limitation des membres au rôle des simples «supporters». S’imposèrent dès lors, dans les cercles dirigeants majoritaires, l’abandon de toute tactique radicale-interventionniste et le rôle prédominant des intentions définies absolument par la «pêche aux suffrages».

Ce glissement à droite a été accéléré par la grande victoire électorale et politique de janvier 2015.

Le groupe dirigeant formé autour d’A. Tsipras a géré la période critique suite aux élections avec deux critères principaux:

Eviter le conflit avec la classe dominante à l’intérieur du pays. Donc, les «actions unilatérales», que SYRIZA avait promises, ont été renvoyées aux calendes grecques (augmentation du salaire minimum, 13e retraite pour les retraités à revenu faible, restauration des conventions collectives, baisse des impôts pour les classes populaires, etc.).

La direction de Tsipras était en train de découvrir que même les réformes les plus modérées en faveur des travailleurs, dans une période de crise profonde, ne peuvent être imposées qu’en étant intégrées à un programme de transition politique anticapitaliste. Et, devant cette constatation, elle a été «mise en déroute», pour utiliser un euphémisme, et elle a annulé la totalité de son programme des réformes. Cette déroute est arrivée à son point culminant pour le secteur critique des banques, où Yannis Dragasakis, au lieu de suivre la politique de nationalisations («sous contrôle public, démocratique et ouvrier»), prévue dans le programme de SYRIZA, a simplement (simplement!) réintégré… les cadres les mieux connus de la période social-libérale de K. Simitis (premier ministre 1996-2004, membre du PASOK).

Eviter – à tout prix!– le conflit avec la direction de l’UE et les préteurs. Cette politique a commencé en tant qu’illusion faisant partie de la rhétorique pré-électorale («Merkel va signer l’accord en plein jour», disait Tsipras). L’abandon de la politique de SYRIZA concernant le non-paiement des intérêts de la dette (ou d’une partie de cette dernière) et la demande d’annulation de la dette (dans sa plus grande partie) s’est transformé au cours d’une «négociation» sans fin et sans conditions avec les créanciers, pour arriver, finalement, à l’accord honteux avec les eurodirigeants du 20 février 2015, un accord que chacun pourrait voir qu’il nous menait à un nouveau mémorandum.

Ioanna Gaitani (députée de DEA) aux côtés de Lafazanis, vote contre le paquet d’austérité découlant de «l’accord» signé à Bruxelles

Ioanna Gaitani (députée de DEA) aux côtés de Lafazanis, vote contre le paquet d’austérité découlant de «l’accord» signé à Bruxelles

La tentative de Tsipras de se libérer de ce piège mortel [ou de donner l’impression qu’il le voulait], sous la pression menaçante de la majorité de son parti, a mené à la décision d’organiser le référendum du 5 juillet 2015, le dernier «spasme» radical de SYRIZA. La grande intervention des forces ouvrières et populaires, avec le NON clair de 62%, a placé la direction de SYRIZA devant des dilemmes dans leur forme véritable: soit insister sur un programme de refus de l’austérité imposée par les «institutions», et donc engager une rupture totale avec les créanciers et sortir, finalement, de la zone euro; soit se soumettre au nouveau mémorandum pour «garder le pays dans l’euro», dans le système euro. La direction de Tsipras a eu besoin de moins de 24 heures (jusqu’au 6 juillet) pour passer définitivement dans le camp du deuxième «choix».

Le réformisme qui essayait d’éviter le conflit avec la classe dominante grecque, de maintenir ses alliances internationales et ses choix, a été obligé de s’engager dans une politique néolibérale.

Le message de cette capitulation est de la grande importance pour la politisation à l’intérieur du pays, mais aussi pour la gauche internationale qui a suivi attentivement les événements en Grèce: pour que la politique de l’anti-austerité puisse être victorieuse il est nécessaire qu’elle s’oppose – sans limites – à la classe dominante à l’intérieur de chaque pays; pour que la politique anti-austéritaire puisse sortir victorieuse, il est nécessaire d’entrer en conflit avec les eurodirigeants et de briser la discipline des «accords» qui étaient imposés durant les années antérieures de domination néolibérale, d’oser, en fin de bataille, la sortie de l’euro et de son système. Ce sont les conditions «minimales» pour qu’un gouvernement de gauche puisse compter sur la solidarité internationale et la stimule, ce qui est absolument nécessaire.

En essayant de contourner ces deux choix critiques, la direction de Tsipras a été conduite, de facto, à accepter un nouveau mémorandum (le 3e) et de prendre la responsabilité de l’imposer, en agissant désormais frontalement contre les intérêts des travailleurs et des classes populaires qu’elle était censée représenter.

Premières conclusions

Dans la situation actuelle du mouvement, mais aussi de la gauche marxiste internationale, le choix de participer aux partis larges, le choix du front unique – avec ses modalités spécifiques dans les différents pays – au niveau politique, le choix de la coopération politique longue et systématique avec des segments du réformisme radical ou du «centrisme», reste souvent nécessaire. Il est lié au caractère défensif de la lutte des salariés, il est lié à l’obligation de concentrer des forces capables de revendiquer des victoires partielles, il est lié aux problèmes de «réorganisation politique» par tous les courants de la gauche effective. La politique du front unique, sous des modalités prenant en compte les configurations sociales et politiques, reste un critère de distinction entre l’action décisive qui vise véritablement à changer la situation et la référence seulement verbale au marxisme, à la «révolution», etc.

Ce choix a des conditions politiques importantes. La fondation de SYRIZA avait comme préalable le rejet de la stratégie de centre-gauche (social-démocrate actuelle). Mais l’évolution elle-même de SYRIZA a démontré que les faiblesses politiques, idéologiques et organisationnelles des entreprises unitaires de la gauche radicale offrent des opportunités de reconstitution au centre-gauche (SYRIZA post-juillet, bien qu’ayant maturé avant) qui peuvent aller jusqu’à la dégénérescence social-libérale complète, comme dans le cas de la direction de Tsipras.

L’orientation d’Iglesias, dans le cas de Podemos (avec une alliance possible avec le PSOE), et le tournant de la direction du Bloc de Gauche au Portugal vers un soutien – certes conditionnel – à un gouvernement social-démocrate avec des tests à venir démontrent que ces phénomènes sont loin d’être isolés.

Cela signifie que les forces de la gauche marxiste et anticapitaliste, quand (et où) elles font le choix de participer aux «partis larges», doivent le faire de façon spécifique: en maintenant leur autonomie idéologique et organisationnelle, en maintenant leur liberté et les moyens de critiquer et de prendre leurs distances. En prenant soin à temps de former une aile gauche, donnant une importance au programme et à l’orientation de classe. Tout cela doit être fait publiquement, pour s’adresser à l’ensemble membres du parti ou de la coalition, mais aussi à l’avant-garde des militants-es en dehors du parti.

La lutte de la «période SYRIZA» en Grèce n’était pas une tâche sisyphéenne. La constitution à temps de la Plateforme de Gauche (PG) et la formation d’autres «oppositions» radicales-marxistes (une partie des «53+», la Jeunesse de SYRIZA) à l’intérieur de SYRIZA ont eu comme résultat, dans le moment critique, qu’une partie importante du parti a réagi contre sa dégénérescence, avec une prise de distance nécessaire et affirmée.

Tout «ce monde», avec des fragments d’ANTARSYA et de la base du KKE (des fragments qui ont d’autres problèmes à résoudre, des problèmes d’orientation également importants, comme le sectarisme et un type d’action qui ne s’intéresse qu’à l’auto-affirmation idéologique), pourrait former une force d’importance stratégique dans les nouvelles conditions créées en Grèce par l’imposition du troisième mémorandum par la direction politique de SYRIZA et d’Alexis Tsipras.

Le travail de la reconstitution en Grèce d’une gauche massive, radicale et anticapitaliste, dans l’environnement du XXIe siècle, va continuer.

C’est le sens de notre participation à l’Unité Populaire. L’UP a été le lieu de rencontre de la partie la plus avancée de l’ «opposition » de gauche dans SYRIZA, de la Plateforme de Gauche, d’une partie d’ANTARSYA (ARAN, ARAS) et des militants·e·s inorganisés, qui ont compris la nécessité d’exprimer, dès le début, l’opposition politique et électorale à la mutation mémorandiste de SYRIZA.

Son échec dans les élections (elle n’a pas passé la limite des 3% et elle est restée sans représentation parlementaire pour 7000 suffrages manquants) fut réel. Mais elle a à sa disposition un regroupement organisé, les moyens de prendre des initiatives politiques et la possibilité d’un élargissement significatif. Donc, pour ce qui nous concerne, nous ne considérons pas l’UP en tant que «parti fini», mais en tant que «front politique en construction». Si l’on prend aussi en compte la dynamique d’autres initiatives radicales, on arrive à une constatation intéressante: il s’agit des armes de «plus grand calibre» que celles qui étaient à notre disposition quand nous avions commencé l’entreprise de SYRIZA, dans les conditions «lointaines» de 2003-2004… (Article paru dans le numéro 2 de la revue de DEA; traduction et édition par A l’Encontre; la première partie de ce texte a été publiée sur ce site en date du 18 décembre 2015)

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