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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Frontex: son budget a été multiplié par 15 en 5 ans

Publié par Alencontre le 3 - octobre - 2012

Entretien avec Claire Rodier conduit par Fabrice Tassel

L’ouvrage de Claire Rodier, Xénophobie Business, sort ce jeudi 3 octobre 2012 (Ed. La Découverte). Il est consacré à l’économie, fort rentable, de la surveillance des frontières. L’emprise des sociétés privées va de la construction de «murs», de centres de rétention – ainsi que de leur gestion – jusqu’à la mise au point d’un travail de guet effectué avec des technologies de pointe. En Pologne, sont mis au point des robots sophistiqués qui devront surveiller la frontière avec l’Ukraine. A l’heure des politiques étatiques de «contrôle des flux migratoires» s’ouvre un marché significatif pour une série de firmes privées. En 2009, Franco Frattini – proche des milieux d’affaires, ancien Commissaire européen, puis ministre des Affaires étrangères du gouvernement Berlusconi IV de 2008 à novembre 2011 – déclarait: «La sécurité est un bien commun dont la mise en place doit être partagée entre public et privé.» Cette «économie de la sécurité» s’étend du système carcéral, aux multiples sociétés de surveillance ou de sécurité, en passant par les firmes spécialisées dans les interventions militaires aux côtés des forces armées officielles. Claire Rodier a enquêté sur «le marché de l’immigration», où, par exemple, la société G4S – sous le logo «Securing your world» – joue un rôle significatif, et surtout jugé prometteur. Cette firme compte 657’000 salarié·e·s, opère dans 125 pays. Elle s’occupe de «problèmes de sécurité» dans un nombre fort important de secteurs, soit liés à des tâches gouvernementales, à des événements sportifs ou à des spectacles, à des installations de transports, des mines, des oléoducs, etc. «Les flux migratoires», leur surveillance et leur contrôle se sont ajoutés à sa tâche «vitale» qu‘elle définit «comme aidant les gens à agir dans un environnement sécurisé, dans lequel ils peuvent prospérer». (Rédaction A l’Encontre)

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Pourquoi vous êtes-vous intéressée à cet aspect des politiques migratoires des pays riches ?

Depuis longtemps, je m’interroge sur l’efficacité des politiques qui depuis vingt ans prétendent gérer et contrôler les migrations, alors qu’on nous présente toujours les pays riches comme des territoires menacés par une invasion imminente. Comme si chaque nouveau dispositif de contrôle mis en place n’avait pour utilité que de révéler les failles et les lacunes des précédents, et pour finalité de justifier les suivants. L’Agence européenne des frontières, Frontex [1], est l’illustration de ce paradoxe. En cinq ans, elle a vu son budget multiplié par quinze. C’est beaucoup, en période de crise! On ne peut s’empêcher de penser que les murs, les grillages, les radars, et maintenant les drones dont se couvrent les frontières servent moins à empêcher les gens de passer qu’à générer des profits de tous ordres: financiers, mais aussi idéologiques et politiques.

A la lecture de votre livre, on a le sentiment que les contrôles migratoires ne servent pas qu’à fermer des frontières. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

D’abord, il est difficile de concevoir un verrouillage des frontières totalement hermétique pour les «clandestins» sans compromettre la circulation des biens, des capitaux, des marchandises, bref, de tout ce dont la mondialisation se nourrit. Ensuite, il n’est pas certain que, malgré la fermeté de certains discours, le but poursuivi soit vraiment de les maintenir tous hors des frontières. Les économies des pays industrialisés ne peuvent se passer d’un volant de main-d’œuvre flexible et exploitable: les sans-papiers répondent à ce besoin. Et la mobilité, même réduite, reste une soupape, un nécessaire mode d’ajustement aux crises que la communauté internationale ne sait pas résoudre – comme certains conflits ou certaines catastrophes environnementales.

Pourquoi les Etats riches externalisent-ils cette gestion des frontières aux limites de l’Europe ?

Cette externalisation qui consiste, pour les Etats européens, à sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, Europe de l’Est) a plusieurs avantages: d’une part, elle opère un transfert du «sale boulot» (déportations de masse, détentions arbitraires, tortures) dans des pays dont les standards sont moins élevés qu’en Europe, en permettant de s’affranchir des obligations que les lois européennes imposent en matière «de respect des droits de l’homme»; d’autre part, elle participe du rapport de dépendance que l’Union Européenne entretient avec son voisinage proche. Car, aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement d’actions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique. Mais ils n’ont en général ni la capacité matérielle, ni le cadre juridique, ni la volonté politique d’assumer le rôle de «cordon sanitaire» de l’Europe qu’on leur assigne. Relégués derrière des frontières qui, de plus en plus, les enserrent, les grands perdants de l’opération sont les exilés, migrant·e·s, demandeurs d’asile.

Existe-t-il un risque en France d’une privatisation de la gestion des centres de rétention sur le modèle anglais?

En France, la détention des étrangers reste principalement gérée par les pouvoirs publics: on est encore loin du modèle anglo-saxon où la privatisation de la gestion migratoire génère des profits énormes. Aux Etats-Unis, les «marchands de prisons» disposent de puissants moyens de pression pour faire adopter des lois anti-immigrés plus sévères, comme récemment en Arizona: car plus on traque et on arrête les immigrés, plus il faut de centres pour les détenir en attendant de les expulser. On n’en est pas là en Europe. Mais il serait intéressant de dresser un bilan global des incidences financières de l’enfermement des étrangers, qui représente une part non négligeable de «l’économie sécuritaire». Outre les infrastructures et l’intendance, il faudrait prendre en compte le coût de l’assistance juridique (avocats et associations spécialisées, interprètes), médicale et psychosociale, ou encore celui des escortes qui accompagnent les expulsés, autre marché très lucratif pour certaines sociétés de sécurité. Ce bilan chiffré mériterait d’être connu par l’opinion.

En quoi le discours alarmiste sur les migrations est-il utile pour les Etats?

On est ici dans la logique bien connue du bouc émissaire: dans le contexte de crise économique et sociétale, la manipulation de l’incertitude et de la peur permet aux gouvernants, incapables d’apporter des solutions aux problèmes rencontrés par leurs électeurs, d’asseoir leur autorité en désignant des coupables.

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[1] Frontex est entré en action en octobre 2005. Son nom officiel est, à lui seul, un programme : «Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne».

Cet entretien a été publié dans Libération, le  2 octobre 2012

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2 commentaires

  1. Frontex : son budget a été multiplié par 15 en 5 ans ! « Mes coups de coeur dit:

    […] suite sur : http://alencontre.org/europe/frontex-son-budget-a-ete-multiplie-par-15-en-5-ans.html J'aime ceci:J'aimeSoyez le premier à aimer […]

    Ecrit le 7 octobre, 2012 à 2012-10-07T17:00:06+00:000000000631201210

  2. Une Europe en guerre contre un ennemi qu’elle s’invente | Réseau International dit:

    […] en période d’économies, pour une externalisation qui consiste pour les Etats européens, selon Claire Rodier, "à sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, […]

    Ecrit le 24 mai, 2013 à 2013-05-24T06:13:18+00:000000001831201305

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