France. COVID-19: la vague va s’abattre et «les personnels soignants sont épuisés»

Par Nathalie Raulin, Pierre-Henri Allain, Guillaume Krempp

La sirène d’alarme a retenti sur le front de l’Est. Mercredi soir, à la lecture du bref message relayé par le collectif Inter-Hôpitaux, les autorités sanitaires ont compris que la bataille contre le coronavirus était véritablement engagée: «Les réanimations de Belfort, Besançon, Mulhouse, Colmar sont saturées. A Strasbourg, nous avons arrêté toutes les chirurgies, y compris la chirurgie cardiaque, sauf les urgences. La situation se dégrade de jour en jour avec trois réanimations saturées avec des patients et des personnels positifs.»

Au même moment, une étude de l’institut allemand Robert-Koch classait la région Grand-Est en «zone à risque», au même titre que la Chine, l’Iran ou encore l’Italie. Pris de court, le président LR (Les Républicains) de la région, Jean Rottner, a immédiatement pris langue avec ses homologues allemands et luxembourgeois, dans l’espoir qu’une «déclaration commune» apaise les craintes des quelque 45’000 travailleurs frontaliers et de leurs employeurs. A en croire le responsable politique, médecin de formation, en dépit d’une circulation forte avérée dans le Haut-Rhin et de la découverte de nouveaux clusters (foyers d’infection) en Alsace, la situation sanitaire n’est pas encore critique: «L’hôpital absorbe la première salve de manière correcte. Une chaîne de prise en charge spécifique pour les malades du coronavirus a été mise en place. La montée en charge se fait de manière progressive et coordonnée. Tout le monde donne de son temps, brancardiers, aides-soignants, infirmiers, médecins. La réserve sanitaire aussi se mobilise.» Mais, prévient Rottner, «les personnels soignants sont épuisés».

Réserve sanitaire

Pour les praticiens consultés désormais quasi quotidiennement au sommet de l’Etat, plus de doute: avec quelques jours de retard sur l’Italie, pays déclaré en quarantaine lundi 9 mars 2020, la France est à son tour frappée de plein fouet par l’épidémie. Après l’Oise, la Haute-Savoie, le Morbihan, les foyers d’infection se multiplient: Corse, Hérault, Rhône…

L’hôpital public s’est préparé activement au choc. Depuis l’activation vendredi du plan blanc, les opérations chirurgicales non urgentes peuvent être déprogrammées pour libérer au pied levé des places en réanimation et en soins intensifs. Les 108 hôpitaux en première ligne s’organisent pour doubler les capacités d’accueil – la France compte actuellement 5000 places en réanimation –, de sorte à pouvoir faire face à l’afflux de malades présentant des symptômes sévères, et les équiper d’appareils de ventilation. Un peu partout, la réserve sanitaire (médecins et infirmiers en retraite) est mobilisée, prête à venir prêter main-forte aux soignants en poste.

L’hôpital fait son maximum, mais l’inquiétude ne cesse de croître. C’est que le virus se révèle particulièrement virulent. Dans le Haut-Rhin, en une semaine, il a fallu ouvrir deux nouvelles salles de régulation du 15 (appel téléphonique) pour faire face aux quelque 1400 appels par jour. Le Dr Philippe Lallemand, qui s’est porté volontaire pour l’accueil téléphonique du Samu, témoigne de la contagiosité de l’agent pathogène: «J’ai fait hospitaliser une femme de 82 ans, très mal en point, qui n’avait récemment eu de contact qu’avec une voisine qui l’avait aidée à monter ses courses», raconte-t-il, indigné que les gens ne puissent pas se procurer de masques, les pharmacies n’étant pas approvisionnées. Pour protéger leurs résidents âgés et fragiles, les Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) du département ont anticipé de plusieurs jours l’interdiction des visites, annoncée officiellement mercredi.

Las, en Alsace comme ailleurs, la croissance exponentielle du nombre de contaminés laisse craindre le pire au regard des données scientifiques disponibles. Selon les chercheurs, 15% de la population infectée développerait une forme grave de la maladie nécessitant une mise sous assistance respiratoire, et 5% une forme très sévère, parfois létale. Or ces malades sont hospitalisés pour une durée moyenne de vingt jours. En ordre de bataille pour gérer une première vague, l’hôpital public pourrait avoir bien plus de mal à absorber la suivante, concède à demi-mot le Pr Jean-François Delfraissy, immunologue réputé nommé mercredi président du conseil scientifique installé auprès du ministre de la Santé, Olivier Véran, pour «éclairer la décision publique dans la gestion de la crise sanitaire». Dans les zones les plus infectées, le problème n’a plus rien d’un cas d’école. «En l’absence de mesures de confinement de la population beaucoup plus strictes, l’hôpital ne passe pas la vague», confiait un anesthésiste avant les annonces présidentielles.

A l’hôpital de Mulhouse, parmi les 820 lits de l’établissement, 70 ont été ouverts pour faire face à l’épidémie. Autre réorganisation conséquente de la structure: les effectifs des urgences ont été divisés par deux, entre «secteur sain» et zone Covid-19. Pour Nathalie (1), infirmière aux urgences, le centre hospitalier fait face à une situation «ingérable». Elle dénonce un management «incohérent» des effectifs: «Je travaille un jour dans le secteur Covid, le lendemain dans le secteur sain.» Elle craint de contaminer des patients non porteurs du virus. Julie [1], aide-soignante, voit aussi un manque d’anticipation des cadres dans la gestion des stocks de matériel de protection. Les masques chirurgicaux sont rationnés. Les masques FFP2, plus protecteurs, sont accordés au compte-gouttes. «La semaine dernière, il restait trois flacons de gel hydroalcoolique pour tout l’hôpital», se souvient-elle.

«Crash test»

Plusieurs infirmières et aides-soignantes témoignent d’un épuisement grandissant face aux réorganisations quotidiennes. «On est en mode crash test», estime Quentin [1], infirmier urgentiste. Un jour, le service des «contaminés» se trouve dans tel bâtiment, le lendemain, il déménage. «Chaque jour, on doit remettre en cause les habitudes prises la veille», souffle Julie. Autre incertitude: les dépistages ne sont plus réalisés pour les patients présentant pourtant d’importants symptômes. Les critères d’hospitalisation ne sont pas non plus clairement établis. S’ensuivent des situations de blocage, où un infirmier estime qu’une personne âgée devrait être hospitalisée et fait face à un refus du médecin. «Une de mes patientes est restée vingt-sept heures sur un brancard, se souvient Quentin. On pensait avoir atteint le fond quand on manifestait pour plus de moyens humains ces derniers mois… C’est encore pire aujourd’hui.» [Les dernières restrictions budgétaires de 800 millions d’euros n’ont pas été supprimées, si ce n’est à hauteur de 200 millions d’euros. Ce qui confirme le maintien de l’approche, depuis des années, consistant à considérer l’hôpital comme une stricte entreprise devant dégager des gains, pour ne pas dire des profits.]

Dans le Morbihan, département le plus touché en Bretagne avec 85 cas jeudi, deux décès et deux clusters autour d’Auray, le centre hospitalier Bretagne-Atlantique de Vannes a réagi dès l’apparition de l’épidémie, le 2 mars, en installant en quelques heures un poste médical dédié dans un bâtiment administratif avec cinq boxes, accueil et secrétariat, pour recevoir les patients se plaignant des symptômes et ayant appelé le 15. Après auscultation et prélèvements, les cas les plus suspects font l’objet de tests aux CHU (Centre hospitalier universitaire) de Brest, Quimper et Rennes, seuls habilités à les réaliser. Les malades sont pris en charge dans un service de médecine polyvalente dédié. Seuls les plus fragiles sont hospitalisés, la plupart étant invités à demeurer confinés à leur domicile, meilleure solution pour contenir l’épidémie, selon un médecin.

Selon l’Agence régionale de santé, le centre hospitalier s’était préparé dès janvier à la prise en charge de cas suspects et des renforts ont été mis très vite en place au centre 15 pour gérer les milliers d’appels quotidiens. A l’hôpital de Vannes, l’ensemble du personnel porte désormais un masque. Au CHU de Rennes, où l’on anticipe la phase 3, les visites sont limitées depuis le 7 mars à un visiteur par patient et par jour, et interdites «aux mineurs et aux personnes présentant des symptômes» afin d’éviter que le Covid-19 n’entre dans l’hôpital. Impossible de manquer les grands panneaux d’information à ce sujet. Peu de patients y sont aujourd’hui hospitalisés. Pour combien de temps? Une commune périphérique, Bruz, vient d’être déclarée «zone de circulation active du virus», après la découverte d’une dizaine de cas. (Article publié dans Libération, en date du 13 mars 2020)

[1] Les prénoms ont été modifiés.

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Post-scriptum

«Pour le Professeur émérite d’endocrinologie-diabétologie à la Pitié-Salpêtrière André Grimaldi, invité du journal de France culture de 22h du jeudi 12 mars 2020, il est temps de s’apercevoir que la santé ne se gère pas comme «une entreprise commerciale (…) car la santé n’a pas de prix».

«Comment accueillez-vous les mesures sanitaires annoncées par Emmanuel Macron?

Il n’y a vraiment qu’une seule mesure annoncée hier soir (jeudi à 20h): la fermeture des écoles, des lycées, des universités et des crèches à partir de lundi. Cela va poser problème au moins pour la garde des petits. C’est une mesure forte qui montre la gravité de la crise. Mais elle était annoncée.

Pour les hôpitaux, c’est un grand salut, un hommage aux soignants, mais ce ne sont pas des décisions! Parce que tout ce qu’il a annoncé est déjà en route. Et il n’y a pas un mot, hélas, sur le fait qu’il faudrait un rectificatif budgétaire. Parce qu’il y a seulement six mois, on mettait les hôpitaux encore et toujours sous austérité.

Cette crise lui fait comprendre un certain nombre de choses essentielles à la vie d’une nation ne doivent pas être soumises aux lois du marché. Il serait temps de s’en apercevoir que la santé doit échapper aux lois du marché!

Une décision concrète serait d’ailleurs par exemple de suspendre le paiement à l’activité ou aux prestations des hôpitaux, comme cela se passe dans une entreprise commerciale. On va donner un budget aux hôpitaux pour travailler et pas les mettre dans cette situation. Un moratoire immédiat sur la tarification des activités serait le bienvenu pour les soignants.

On va ne pas payer les services de chirurgie qui libèrent des lits pour recevoir le coronavirus ? Cela n’aura aucun sens.

Donc, c’est un discours très bien. Nous avons tous, depuis le début, soutenu les mesures gouvernementales, en se mobilisant au maximum. Mais, à part des mots pour les soignants, il n’y a rien.

«Pour vous, les moyens ne correspondent absolument pas aux ambitions?

Si on veut mobiliser les soignant·e·s, si on dit que les valeurs suprêmes ce n’est pas le premier de cordée, ce ne sont pas les milliardaires, ce sont les gens qui se dévouent à la cause commune, alors, il faut faire un rectificatif budgétaire pour l’hôpital. On prendra les mesures nécessaires pour que les soignants soient correctement payés, que les infirmières soient embauchées et évidemment les hôpitaux seront payés pour le bien qu’ils rendent à la nation et non dans un calcul comptable, comme s’ils étaient une entreprise commerciale. Ce qui est actuellement toujours le cas.

Cela manque de concret pour les hôpitaux. Les soignants en ont un peu assez qu’on leur dise qu’ils sont des gens admirables et qu’en conséquence, ils peuvent débuter à 1600 euros brut par mois.

«De combien serait ce rectificatif budgétaire, selon vous?  

C’est simple à calculer. Il ne s’agit pas d’inventer des chiffres, il faut prendre ceux du gouvernement. Lorsqu’il a fait voter le budget de l’hôpital, avant l’épidémie, il demandait 800 millions d’euros d’économies.

Le plan d’urgence présenté par le Premier ministre avec l’ancienne ministre de la Santé, madame Buzyn donnait 200 millions d’euros.

Déjà, par rapport à avant l’épidémie, il manquait 600 millions d’euros. Il y a 400 postes d’infirmières que l’on n’arrive pas à recruter en Ile-de-France.

Il s’agit donc de mettre des milliards sur la table. Il dit “il faudra ce qu’il faut” (“coûte que coûte”): oui, des milliards nécessaires pour que l’hôpital puisse tenir. Il n’est pas question de pénaliser les hôpitaux qui vont arrêter des interventions chirurgicales programmées.

Ensuite, on a dit, au fond, la clinique commerciale est le modèle du système de santé. L’épidémie de coronavirus montre que ce n’est pas le cas. Ces cliniques sont très utiles comme une complémentarité, mais ce n’est pas un service public de santé.

«Du coup, si l’hôpital n’a pas les moyens de gérer cette crise, que va-t-il se passer, quelles sont vos inquiétudes? 

D’abord, si on reporte des opérations qui peuvent être reportées, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. On peut être opéré deux, trois mois plus tard. Mais on risque surtout de reporter des soins utiles à des gens non infectés mais qui seront les premières victimes. Parce que l’on va dire priorité aux détresses respiratoires, la première victime sera justement le diabétique qui n’est pas infecté, mais qui a des complications du pied, etc.

Les soins reportés, quand ils sont nécessaires, représentent une perte de chance.

La deuxième chose, si l’épidémie est très importante, et j’appuie les décisions du gouvernement et j’appelle à les suivre. Arrêtez le chacun sait tout sur tout et fait à sa guise. Pour une fois, on peut être discipliné. Notre pays est un pays où le taux de vaccination est des plus faibles. C’est invraisemblable!

Et 5% des patients infectés vont en réanimation. Alors si nous avons 1 million de personnes infectées, cela fait 50 000 personnes en réanimation : notre système de santé sera débordé. Et si cela se produit, le Président n’en a pas parlé mais il faudra faire comme l’Italie. On sera amené à faire des choix et à les assumer. Pas des choix médicaux mais des choix de l’ordre: il a 45 ans ou 50 ans, je le prends. S’il a 60 ans ou 70 ans, je ne le prends pas. Ce n’est jamais arrivé encore. Donc, la priorité absolue est d’ouvrir des lits de réanimation.

Mais il faudra des infirmières, des infirmières formées présentes 24h/24 heures. Donc, on va payer aussi dix ans d’une politique, et qui a continué encore ces trois dernières années malgré nos alertes! Rappelez-vous que le plan d’urgence présenté par le Premier ministre pour l’hôpital l’a été après même que l’Assemblée nationale avait voté un budget d’austérité! C’est à cause de la mobilisation des soignants qu’en urgence on a dit qu’il fallait un rectificatif.

Cette épidémie montre l’absurdité du système hospitalier actuel. Il n’est pas adapté aux urgences, à la réanimation, aux maladies chroniques. On le dit depuis dix ans. On l’a dit à madame Buzyn qui en avait convenu, mais qui n’en a rien fait. Du point de vue de l’hôpital, les mots ne suffiront pas.»

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