samedi
18
août 2018

A l'encontre

La Brèche

Gerardo Pisarello et la maire de Barcelone Ada Colau

Entretien avec Gerardo Pisarello

Le maire adjoint de Barcelone, Gerardo Pisarello, dirigeant de premier plan de Catalunya en Comú et membre du comité de rédaction de la revue/site Sin Permiso a été interviewé par Saco Díaz pour la revue El Salto – qui rassemble une vingtaine de publications de gauche, dont l’ancien mensuel Diagonal – dans son bureau de la mairie. Les rues de Barcelone sont le théâtre, au cours des derniers jours, de mobilisations constantes en riposte aux diverses attaques menées par le gouvernement du PP (Parti populaire) et les tribunaux contre les libertés démocratiques et contre l’autogouvernement ainsi que contre les institutions de Catalogne dans le but de paralyser (ou d’empêcher) le référendum du 1er octobre.

Suite à l’arrestation de 16 responsables et hauts fonctionnaires du Govern [exécutif de Catalogne] et de la Generalitat mercredi dernier [20 septembre], la mobilisation sociale a atteint des niveaux notables. Les dockers refusent de travailler pour la logistique des navires de croisière, mouillant dans les ports catalans, qui abritent les milliers d’agents que le Ministère de l’intérieur déplace vers la Catalogne, suite au refus de facto («hôtel complet») des hôtels et autres infrastructures de loger le «personnel des forces de l’ordre». Les étudiant·e·s universitaires et les professeurs, lors d’une assemblée nombreuse, ont revendiqué la grève générale. Une partie du clergé s’est solidarisé avec la tenue du référendum. Sur les réseaux sociaux, des rassemblements sont convoqués à tout moment et la votation du 1er octobre commence à être coordonnée. Du côté de l’Etat, il n’y a pas d’autre réponse que l’action judiciaire et policière.

Podemos et les listes convergentes [listes associées à Podemos selon des configurations différentes dans diverses régions] a lancé une initiative afin d’ériger des ponts en faveur du dialogue. Dimanche [24 septembre] se tiendra une assemblée de responsables élus à Saragosse pour exiger du gouvernement la tenue d’un référendum négocié, le dialogue politique et qu’il soit mis un terme à la stratégie répressive pour pouvoir apporter une solution au conflit. Gerardo Pisarello s’exprime dans cet entretien avec El Salto sur la situation politique «troublée». [Le site A L’Encontre a traduit en 2011 un entretien de Gerardo Pisarello, qui est constitutionnaliste: Quand le pouvoir des créanciers dicte les normes constitutionnelles.]

***

Lors de votre discours de prise de fonction en tant que maire adjoint et conseiller municipal, le 13 juin 2015, vous avez fait un clin d’œil au mouvement zapatiste et à son slogan «commander en obéissant». «Des milliers de Barcelonais, sans demander la permission à personne et défiant le discours de la peur, ont décidé d’ouvrir un nouveau cycle politique dans cette ville», disiez-vous. Est-ce qu’aujourd’hui des milliers de Catalans sont-ils en train d’ouvrir un nouveau cycle politique?

Gerardo Pisarello: Il est possible qu’il s’ouvre, mais nous sommes face à des éléments contradictoires. Le mouvement actuel a une double impulsion. La première est celle d’une pulsion pour une démocratisation. Elle s’est exprimée dans les rues au cours des derniers jours; une mobilisation impulsée à la suite de l’action d’un juge qui, certainement, s’était coordonné avec le ministère de l’Intérieur et qui a conduit à des événements et des actions que nous n’avions pas vus depuis longtemps. Le Procés [le «processus vers l’indépendance»] était séquestré par des partis et des entités qui encadraient par trop la réponse sociale [allusion au PdeCat – Parti démocrate européen catalan, à l’Assemblée nationale catalane (ANC), à Omnium Cultural (qui œuvre pour la promotion de la langue catalane), entre autres].

L’un des bateaux qui abritent les agents des forces de répression envoyés en Catalogne

Au cours des derniers jours, nous avons assisté à des réponses spontanées qui ont débordé l’axe de l’indépendance «oui ou non». Il y a eu des manifestations non prévues, comme le rassemblement devant le siège de la CUP lorsqu’il a été encerclé par la Policía Nacional, mais il y a eu aussi des manifestations transversales comme celles des étudiant·e·s universitaires ainsi que des réactions imprévues comme celle des dockers qui refusent d’approvisionner les bateaux de croisière qui abritent les agents dans les ports [1]. Cette pulsion de démocratisation possède un rôle destituant [destitution des actuelles institutions].

Il y a toutefois une autre pulsion, réinstituante. Nous pouvons sortir de cette situation avec la restauration du bipartisme, un renforcement du PP et un virage à droite du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol). En outre, le PDeCAT pourrait, le 2 octobre, être ouvert à une telle possibilité dans un contexte où les institutions d’autogouvernement en Catalogne ont été terriblement attaquées et où les libertés sont restreintes sans que le PP en paie le prix dans l’ensemble de l’Etat. Je vois un élément destituant [du régime de 1978] et un autre de réinstitution. Ce risque existe, le scénario reste ouvert. Nous pourrions sortir de cette situation avec une réponse de démocratisation, mais aussi par une régression.

L’action du PP a unifié des secteurs tels que les dockers jusqu’à la droite catalane nationaliste en passant par des entités culturelles telles que Òmnium Cultural. Assiste-t-on à un débordement social en Catalogne?

Je crois qu’il y a un débordement par rapport au genre de mobilisations souverainistes qui se sont déroulées au cours des dernières années [le point culminant étant les manifestations du 11 septembre, jour national de Catalogne: la Diada]. Il existe des éléments nouveaux. Des secteurs sociaux déterminés et des couches populaires qui ne se considéraient pas interpellées [par le Procès] ont accompli des actes explicites de rejet de l’action du PP. Les caceroladas [2] nourries à Nou Barris [quartier à l’extrême nord de la ville] et dans d’autres quartiers populaires de Barcelone, lieux qui n’entretenaient pas de relation intense avec le Procés, sont un exemple de cela. Ils se sont levés en défense de la liberté et de la démocratie.

Un autre exemple tient dans la réaction qui s’est produite dans de nombreuses villes de l’Etat sous la forme de rassemblements. Une des critiques que nous formulions face à la proposition unilatérale du Govern est qu’elle était unilatérale, non seulement par rapport à une grande partie de la société catalane, mais également envers ses alliés potentiels dans l’ensemble de l’Etat. Nous considérions que cette proposition unilatérale connaîtrait une trajectoire limitée.

Face à la répression menée par le PP, cependant, d’autres éléments se sont réactivés, tels que des manifestations autour de la défense du droit à décider en Catalogne, mais aussi sur d’autres thèmes comme celui de la faible qualité démocratique du régime ou le rôle complice de la monarchie…

Je vois que cette double pulsion s’est manifestée de nouveau. Je crois que le 15M comprenait une dimension de démocratisation plus évidente, nous avons aujourd’hui cette double pulsion en action et nous devons tenter de toutes nos forces que cela ne se termine pas par une victoire du PP, une dérive [vers la droite, suite à une apparente «gauchisatio» sous le règne nouveau de Pedro Sanchez] du PSOE, un renforcement de la monarchie ainsi que des institutions du régime que nous avons contestés lors du 15M.

Nous connaissons certains locaux où il sera possible de voter à Barcelone et, parmi eux, il y a des centres municipaux. De quelle manière la municipalité s’implique dans l’organisation du référendum?

Nous avons toujours déclaré, en tant qu’institution, que nous ne pouvions pas exposer des employé·e·s municipaux qui ne souhaitaient pas être impliqués. La désobéissance civile, comme l’occupation d’une entité financière ou d’un espace public, est portée par des citoyens et citoyennes qui en assument les conséquences. Lorsqu’il s’agit de réaliser une désobéissance institutionnelle, le problème est qu’il faut impliquer des tsalarié·e·s du secteur public qui, pour des raisons légitimes, peuvent ne pas être d’accord. Pour cette raison, nous avons dit dès le début que nous ferions tout ce qui est possible à Barcelone pour que les gens puissent se mobiliser sans exposer ces salarié·e·s du public. C’est ce que nous avons fait, nous ne convoquons pas le référendum, nous avons transféré cela au Govern qui nous a assuré qu’il avait le moyen de le rendre possible. Notre engagement quant à la participation reste entier.

Comment sera garantie la participation dans des centres municipaux sans que les salarié·e·s du public soient impliqués?

En ce moment nous ne le savons pas. Nous n’avons pas même connaissance de la liste complète des centres municipaux qui pourraient être utilisés. Suite à une déclaration du président de la Generalitat [Carles Puigdemont qui est philologue de formation d’où son intérêt pour la langue catalane; le procureur général espagnol a indiqué lundi que son arrestation restait une option possible] qui renvoyait à une page internet sur laquelle chacun pouvait chercher où il devrait voter, nous avons connaissance de quelques locaux municipaux qui seront utilisés. Nous ne connaissons pas les plans de la Generalitat en une situation aussi compliquée que celle-là car le PP, les tribunaux et les procureurs ont déjoué certains plans du Govern. Il y a un élément d’incertitude et nous ne savons pas ce qui va se passer.

Suite à l’opération policière de mercredi 20 septembre, nous assistons à un déploiement policier croissant en Catalogne. Des policiers sont hébergés dans des bateaux dans les ports… Colau, aux côtés de Puigdemont, Junqueras [vice-président de la Generalitat, membre d’ERC] et Forcadell [ancienne présidente de l’ANC, présidente du Parlament] ont proposé un dialogue au gouvernement et au roi. Il n’y a pas eu de réponse, Rajoy ne veut pas dialoguer. Le gouvernement de l’état est-il, pour la société catalane, délégitimé en tant qu’interlocuteur?

Le PP n’est pas crédible car il fait appel à la légalité alors que c’est lui qui l’a violée systématiquement. Il a dénaturé le rôle de tous les organes de garanties. Le Tribunal constitutionnel, par exemple, a assumé des fonctions qui ne correspondent pas à un tel organisme, cela grâce à une réforme du PP qui a été rejetée par la majorité du Congrès [législatif de l’Etat espagnol]. Dans ce cadre également, le tribunal d’instruction 13 de Barcelone a agi sur une base juridique douteuse. Le PP est décrédibilisé, il a foudroyé tout ce qui reste de garanties dans la Constitution espagnole et, en Catalogne, il utilise directement le Code pénal. Le PP est dans l’incapacité de résoudre cette situation autrement que par la répression. Malheureusement, il n’en paie pas le prix dans l’ensemble de l’Espagne, mais des signes de préoccupation commencent à apparaître au niveau international car l’intuition existe qu’il ne s’agit pas seulement de l’impulsion indépendantiste unilatérale, mais bien qu’il existe une revendication démocratique largement partagée par la société catalane qui ne reçoit pas de réponse.

Mercredi [20 septembre], Catalunya En Comú a clairement pris parti contre les attaques dirigées contre les institutions et l’autogouvernement de Catalogne. Est-ce que vous pensez que vous avez été tièdes ou lents à prendre une position sur le référendum?

Nous considérions, et je continue à le penser, que la stratégie unilatérale et de désobéissance civile sans soutien parlementaire et social suffisant est chose très risquée, elle peut aboutir à des régressions importantes. Il est vrai que nous ne nous attendions pas à ce que les membres du Govern arrivent là où ils sont arrivés. Nous avons toujours pensé que leur pari n’était pas, en réalité, celui de la rupture. Des conseillers [de la Generalitat, en charge de l’entreprise et de la recherche, membre du PDeCat] comme Santi Vila ont toujours été reconnus comme autonomistes. Un grand nombre de membres du PDeCat avait cette position. La voie unilatérale sans une force sociale suffisante suscitait des doutes.

Ceci dit, lorsque l’attitude répressive du PP s’est accrue, nous sommes descendus dans la rue en dénonçant cela et au cours des derniers jours, suite aux arrestations, il y a eu un tournant massif de l’espace des comunes [membres et sympathisant·e·s de Catalunya En Comú] y compris chez des gens qui étaient réticents quant au 1er octobre.

Il faut tenir compte que le rôle du PDeCat dans tout cela rebute de nombreuses personnes, pas seulement en Catalogne mais aussi dans le reste de l’Etat. En partie, s’il n’y a pas plus de soutien dans le reste de l’Etat c’est parce que l’un des partis qui dirige le Procés est impliqué dans de nombreuses affaires de corruption et est à l’origine de coupes dans les budgets sociaux. Dans cette situation, l’implication des comunes sera plus importante, elle sera complète. Ainsi, comme Mariano Rajoy affirme que les Catalans lui plaisent parce qu’ils savent faire les choses, nous allons lui démontrer que ce que nous savons faire c’est nous mobiliser, faire des caceroladas et sortir avec un bulletin et l’utiliser le 1er octobre. Il est très important pour nous que le 1er octobre ne s’achève pas suite aux contraintes humiliantes du PP. Cela serait une défaite, non seulement pour la feuille de route du Govern, mais pour tous les projets de démocratisation en Catalogne et dans le reste de l’Etat.

L’attitude du PP suscite la mobilisation. S’il est possible de contourner l’appareil répressif de l’Etat et finalement de voter, la participation pourrait être très élevée. Continuerez-vous à ne pas reconnaître un caractère contraignant aux résultats si la participation était élevée [les membres de Catalunya En Comú ont accepté à 60% de participer et d’appeler à participer au vote référendaire, sans donner de consigne, en considérant ce dernier seulement comme une «mobilisation»]?

Assemblée appelée par Unidos Podemos le dimanche 24 septembre
à Saragosse. 400 élu·e·s de divers partis, en l’absence du PSOE, envisagent une «troisième voie» à la crise catalane.

Dans cette situation, les interventions du gouvernement et des tribunaux rendent très difficiles – même Oriol Junqueras le reconnaît – que le 1er octobre soit un référendum similaire à tout autre. Le degré d’incertitude est énorme, nous ne savons pas si la police bloquera les centres de vote, si les urnes seront réquisitionnées… Il y a beaucoup d’incertitude et, certainement, il ne s’agira pas d’un référendum avec toutes les garanties, mais ce n’est pas non plus un nouveau 9 novembre 2014 [3]. Cela sera sans aucun doute quelque chose de bien plus important que le 9N. Face à cette attitude répressive, il faut encourager la participation. Il faut que les gens votent et que l’on puisse connaître quelle est la volonté de la population, si elle parvient à voter.

Il est très difficile que le vote du 1er octobre ait une valeur juridique. Mais ce qui se déroulera ce jour-là doit avoir un poids politique. Il est important de bloquer la stratégie du PP, mais aussi de pointer, d’ici au 1er octobre, vers des alternatives. Le fait que ce dimanche [24 septembre] se tienne une assemblée d’élu·e·s à Saragosse, avec Unidos Podemos, le PDeCat, ERC, Bildu [formation nationaliste basque de gauche] est une bonne nouvelle. L’élément clé consiste à utiliser la mobilisation du 1er octobre pour ouvrir un horizon constituant. Le thème de l’autogouvernement de la Catalogne n’est qu’un symptôme, mais les problèmes de fond sont la corruption, les attaques contre la démocratie et des droits sociaux. Et tout cela se passe en Catalogne, mais aussi dans le reste de l’Etat.

Que défendra Barcelona En Comú lors de l’assemblée de dimanche de Saragosse, quel appel sera lancé aux autres élu·e·s?

Pour l’instant, l’accord consiste à défendre des axes minimaux. Il faut condamner la dérive répressive du gouvernement du PP, la manière dont il dénature des principes fondamentaux de l’Etat de droit. Il faut condamner l’attaque contre l’autogouvernement de Catalogne et contre les libertés fondamentales. Ce qui touche également les autres régions de l’Etat. Il faut exiger que la politique puisse aujourd’hui s’exprimer. Pour que cela soit le cas, il faut reconnaître le droit effectif au référendum, sans ce droit il ne peut y avoir d’issue politique dans cette conjoncture.

Cette démarche minimale repose sur un élément que nous affirmons depuis longtemps: le blocage du régime de 1978. Le PP tente de renforcer le régime de 1978 et ce dernier ne peut être dépassé qu’au travers d’un débat constituant. Nous devons mettre en avant des changements constitutionnels de fond, autant en Catalogne que dans le reste de l’Etat. Je crois également qu’il faut poser une exigence républicaine. Il est désormais évident que la monarchie est une institution inutile pour apporter une solution aux grands problèmes aujourd’hui sur la table, telle la question catalane. La monarchie n’a rien à dire sur la corruption, la crise sociale ou l’articulation plurinationale de l’Etat. La monarchie semble toujours plus être aux yeux des gens une institution qui n’a pas beaucoup de sens.

La députation de Saragosse [organe de la province du même nom], présidée par le PSOE, a refusé de céder un espace pour la tenue de cette assemblée. Quel est le rôle du PSOE? Pour cet horizon constituant, le PSOE est-il une limite ou une possibilité de changement?

Le PSOE traverse une période de recomposition partielle. Le Pedro Sánchez d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a quelques années, parce qu’une grande partie de la base du PSOE s’est prononcée pour un changement, mais Sánchez ne contrôle toujours pas son parti ou le groupe parlementaire socialiste. C’est une bonne nouvelle, à mon sens, que le PSOE commence à parler de plurinationalité [du caractère plurinational de l’Etat]. Mais il y a là de grandes limites car aussitôt il souhaite appliquer l’article 155 [de la Constitution, qui permet au gouvernement central d’intervenir directement dans les affaires des Communautés autonomes, entre autres dans le domaine de «l’ordre» et du fonctionnement de l’administration].

J’étais très récemment à un débat à Madrid au cours duquel le socialiste Andrés Perelló [secrétaire du PSOE chargé de la justice, des libertés et des nouveaux droits] en est venu à plaider en faveur de changements constitutionnels qui permettraient de décider sur la question du chef de l’Etat [le roi]. Que le PSOE soit ouvert à la possibilité d’un référendum sur la question monarchie ou république est un changement intéressant. Il y a également au sein du PSOE une poussée en faveur du changement, mais aussi une pression visant à serrer les rangs autour du noyau dur du régime de 1978.

La gauche espagnole, les forces du changement devraient-elles être plus incisives dès lors qu’il s’agit de défendre le droit à l’autodétermination en Catalogne?

Je constate, surtout en ce qui concerne Podemos, un grand courage quant à la défense de ce droit. Si l’on tient compte des difficultés traditionnelles rencontrées par la gauche espagnole dans leur compréhension de la plurinationalité et de la défense du droit à l’autodétermination, je crois qu’Unidos Podemos témoigne d’une attitude courageuse qu’il faut reconnaître. C’est important pour moi, et les solutions constituantes exigées en Catalogne ainsi que celles qui peuvent émerger en Galicia ou en Euskadi [Pays basque] peuvent s’ouvrir à l’échelle de l’Etat espagnol. C’est une chose qui est bien prise en compte au sein du groupe confédéral d’Unidos Podemos. Cela nécessite une alliance claire entre les listes de convergence des municipalités et souverainistes des périphéries de l’Etat et cette force au niveau de l’Etat, c’est Unidos Podemos.

Le Pacte de San Sebastián (août 1930), alliance de forces républicaines auxquelles se joindront le PSOE et l’UGT.
Ce pacte frayera la voie à la victoire électorale qui conduira à la proclamation de la République, le 14 avril 1931.

Nous devons aller en direction d’un nouveau Pacte de Donosti [4] qui mette à l’ordre du jour un horizon républicain constituant. Si nous n’y parvenons pas, nous aurons face à nous une réaction conservatrice qui fermera toute fenêtre ouverte au changement suite au 15M. L’alternative très compliquée exige que nous agissions avec détermination, intelligence et en sachant lier ces revendications constituantes avec les problèmes concrets et quotidiens des gens. Ces questions touchent à l’abrogation des [contre-]réformes de la législation du travail, à la modification de la loi sur les loyers afin de garantir le droit au logement…

Un grand nombre de ces changements, paradoxalement, peuvent être réalisés sans toucher à la Constitution. Défendre un horizon constituant ne signifie pas que nous devons rester les bras croisés en attendant. Il faut œuvrer à la création d’une alternative politique qui puisse expulser le PP du gouvernement et qui place à l’ordre du jour trois ou quatre réformes de fond qui contribuent à l’ouverture de ce processus constituant.

Cet horizon constituant et ce changement de majorités au niveau de l’Etat nécessiteront du temps. Croyez-vous que la Catalogne puisse attendre?

Je doute que l’on puisse attendre en Catalogne. Le Statut d’autonomie est épuisé en Catalogne. S’il y avait de nouvelles élections en Catalogne, elles ne pourraient qu’avoir un caractère constituant, pour le moins pour les forces qui sont convaincues que le Statut d’autonomie est épuisé et qu’il faut entreprendre des changements plus profonds. Je ne m’imagine pas l’espace des comunes participer à des élections qui seront conçues comme simplement des élections de la Communauté autonome. La seule forme qui ferait que nous puissions nous impliquer de manière cohérente serait de les considérer comme des élections constituantes, pour que la Catalogne réalise une proposition républicaine.

Cette révolte catalane ou cette mobilisation constante au cours des derniers jours peut-elle s’étendre au reste de l’Etat? Les maires du «changement» et les forces de gauche et les mouvements sociaux doivent-ils faire sortir les gens dans la rue?

Pour que cela se produise, il est fondamental de remplir certains prérequis. La cause catalane doit être à même d’incorporer, dans sa revendication d’autogouvernement et d’autodétermination, la défense d’objectifs sociaux qui génèrent une complicité et des alliances avec les secteurs les plus frappés par la crise dans le reste de l’Etat. La demande d’autodétermination doit être accompagnée d’améliorations sociales et de la lutte contre la corruption, ce qui débouche sur la nécessité d’écarter le PDeCat de la direction de ce processus. Dans le reste de l’Etat, il est important que les forces du changement soutiennent l’autogouvernement en Catalogne, mais dans le même temps qu’elles mettent en avant leurs propres objectifs de changement. Dans le cas contraire, il sera très difficile que les gens sortent dans la rue dans tout l’Etat uniquement pour défendre l’autodétermination de la Catalogne si cette revendication n’est pas accompagnée d’autres objectifs destituant du PP ainsi que d’un horizon républicain.

Qu’allez-vous voter le 1er octobre?

Je l’ai déjà dit. Au sein de l’espace des comunes, il y a des gens qui ne se sont pas sentis interpellés par le 1er octobre; d’autres qui ne s’identifient pas à la question, raison pour laquelle ils voteront blanc ou nul, car ils sont convaincus que la question devrait être différente; il y a aussi des gens qui peuvent voter Oui sans partager la feuille de route du Govern, comme vote de rejet du PP et comme manière de construire un projet fraternel avec le reste des peuples d’Espagne. Je me sens à l’aise avec cette dernière option, je pourrai voter Oui, tout en étant en désaccord avec la feuille de route du Govern et avec les politiques de Junts Pel Si (JxS : coalition actuellement à la tête de la Generalitat, composée du PDeCat, d’ERC, «d’indépendants» issus notamment de l’ANC).

L’autre jour, lors de l’assemblée d’étudiant·e·s et de professeurs universitaires, on criait «grève générale». Qu’en pensez-vous?

C’est intéressant. Une partie du problème avec la stratégie unilatérale de JxS, c’est qu’elle était fondée sur des mobilisations massives, comme lors des Diadas, sans jamais parvenir à se connecter sur des questions économiques et sociales de fond. Si certains secteurs, comme l’Ibex35 [indice boursier espagnol], considèrent qu’ils ne perdront pas d’argent avec ce qui se passe, il est difficile de penser qu’ils feront pression sur le gouvernement du PP pour qu’il change d’attitude. Si cela arrive, s’il y a des initiatives de type socio-économique dans les rues et sur les lieux de travail, cette réalité peut changer.

Cela dit, pour que cela porte des fruits et que les gens soient disposés à risquer leurs postes de travail pour cette cause de défense des droits nationaux de la Catalogne, il faut qu’il y ait un lien fort avec la défense des droits sociaux. Cela revient aussi à enlever la direction du Procés à ceux qui ont participé au pillage public de la Catalogne au cours de la dernière période. Ni le PP, ni PDeCat ne sont disposés à tenir compte de ce mouvement. Il me semble très important que des actions possibles telles que la grève apparaissent, mais ces initiatives n’ont d’avenir que si elles sont liées à des changements dans la direction politique même du processus [signalons que des grèves étudiantes sont prévues les 27 et 28 septembre]. (Article publié le 23 septembre 2017, sur le site de la revue El Salto; traduction A L’Encontre)

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[1] Agents de la police nationale et de la Guardia civil. Le nombre le plus communément avancé est des forces policières déployées en Catalogne depuis quelques jours est de 6000 agents, nombre inédit depuis la sortie de la dictature franquiste. L’une des conséquences de ce redéploiement des forces policières a eu un effet visible dimanche 24 septembre: les 400 élu·e·s convoqués par Unidos Podemos (parmi eux des membres du PNV basque, d’ERC, de PDeCAT, etc.) à Saragosse pour chercher une «issue politique» à la crise en Catalogne – dont le résultat direct a consisté à faire des appels de pied à un PSOE absent pour qu’il cherche une solution négociée – ont été bloqués pendant plusieurs heures sur le lieu de réunion en raison du manque d’effectifs policiers pour garantir leur sécurité face à une manifestation de 400-500 militant·e·s d’extrême droite et néonazis.

Le colonel de la Guardia Civil Diego Pérez de los Cobos

En outre, le gouvernement placera, à partir de mercredi 27 septembre, les forces de police catalanes – les Mossos d’Esquadra, ce qui représente plus de 16’000 policiers – sous le commandement unique, c’est-à-dire conjointement aux 6000 agents déployés, du colonel de la Guardia Civil Diego Pérez de los Cobos (directeur du cabinet de coordination et d’études du secrétariat d’Etat à la sécurité). Ce dernier possède des lettres de noblesse particulières: son père, Antonio Pérez de los Cobos, fut membre de la formation d’extrême droite franquiste Fuerza Nueva (dont le dirigeant de premier plan fut Blas Piñar) alors que son frère est membre du PP et a été président du Tribunal constitutionnel entre 2011 et 2017, c’est-à-dire au moment même où cette institution invalidait le nouveau Estatut de Catalogne tel qu’amendé par les Cortès et approuvé en référendum en Catalogne. Cette même institution occupe depuis le début, et plus encore aujourd’hui, une place centrale dans le dispositif répressif judiciaire et policier déployé en Catalogne. Il reste à ajouter que le colonel Pérez de los Cobos a été inculpé, aux côtés de cinq autres gardes civils, pour actes de torture contre un membre prétendu d’un commando d’ETA (Kepa Urra) (informations publiées par le quotidien en ligne Público.es le 23 septembre).

La mise sous tutelle des Mossos d’Esquadra ne se fait toutefois pas sans réticences. Le major Trapero, à la tête de ces derniers, a refusé de se rendre à une réunion conjointe de la Police nationale et de la Guardia civil le lundi 25 septembre. Seul un délégué (le «numéro 3» de la police catalane) a participé à cette rencontre qui visait à mettre au point le dispositif répressif en vue du 1er octobre. Le parquet a toutefois exigé l’intervention directe des Mossos d’Esquadra dimanche sur les lieux où se tiendrait un vote (La Vanguardia, 25 septembre). Rédaction A L’Encontre

[2] Personnes qui se mettent à la fenêtre ou sortent sur le balcon pour frapper sur des ustensiles de cuisine afin de manifester leur mécontentement. Cette pratique était déjà été populaire à Barcelone lors de mobilisations contre la participation de l’armée de l’Etat espagnol dans la guerre en Irak, en 2003, et contre la guerre elle-même. Rédaction A L’Encontre

[3] Jour où s’est déroulée une «consultation» à laquelle ont voté 2,3 millions de personnes; la Generalitat s’était finalement, à la différence d’aujourd’hui, retirée du processus de vote. Plusieurs personnes du gouvernement, présent ou passé, ont été toutefois inculpées pour la tenue de cette consultation. Rédaction A L’Encontre

[4] Donosti est le nom basque de la ville de San Sebastián. Gerardo Pisarello fait allusion à une rencontre de diverses forces républicaines qui s’est tenue dans cette ville en août 1930. Deux mois plus tard, le PSOE et l’UGT se sont joints à ce «pacte», qui est considéré comme décisif dans la voie qui conduira, après les élections municipales le 12 avril 1931 remportées par des partis républicains, à la proclamation de la République deux jours plus tard. Rédaction A L’Encontre

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Nicaragua: «100 jours de lutte pour la liberté», conférence de presse du 25 juillet

Voir la traduction française de cette conférence de presse publiée sur le site A l'Encontre le 26 juillet 2018

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Nicaragua: paysans assassinés par les paramilitaires d'Ortega

Voir l'appel de solidarité internationale publié sur le site A l'Encontre le 18 juillet 2018

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