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21
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Un soldat allemand s'apprête à partir en patrouille à Kunduz, Afghanistan, 2010

Un soldat allemand s’apprête à partir en patrouille à Kunduz, Afghanistan, 2010

Par Manuel Kellner

D’après des sondages d’opinion encore en février 2014 («Deutschlandtrend»), une majorité de la population allemande est contre plus d’engagement militaire de la Bundeswehr, de l’armée allemande, dans des guerres d’intervention, même si elles sont déclarées « humanitaires ». Quarante-cinq pour cent pensent même qu’il y a déjà trop de participations de la Bundeswehr à des interventions militaires; tandis que 30% pensent, qu’il ne faut pas en faire plus. Il n’y a que 22% des Allemands qui sont pour plus d’interventions de la Bundeswehr dans des pays étrangers «out of area».

Il faut ajouter à cela que la «Grundgesetz», c’est-à-dire la Constitution, n’assigne que des tâches défensives à la Bundeswehr. La politique établie s’en moque, comme elle se moque de l’avis de la majorité de la population. Depuis les années 1990, toutes les forces représentées dans le Bundestag – dans le Parlement fédéral allemand (Chambre basse) –, sauf le parti Die Linke (La Gauche), s’efforcent à faire passer comme «normal» la participation de la Bundeswehr aux interventions militaires des forces dites de l’Ouest. La Bundeswehr est systématiquement réformée pour répondre aux besoins de ce genre d’activité, ce qui a inclus le passage, en fin 2010, de l’armée de conscrits à une armée de soldats professionnels [1], sous le gouvernement mené par Angela Merkel en coalition avec les libéraux du FDP (Freie Demokratische Partei).

La «Grande Coalition» – instaurée en décembre 2013, sous la direction de la chancelière Angela Merkel, et constituée par les chrétiens-conservateurs de la CDU/CSU (Christlich Demokratische Union Deutschlands et Christlich-Soziale Union de Bavière) ainsi que du SPD social-démocrate, après les dernières élections fédérales de septembre 2013 – veut renforcer cette tendance. Pour mieux faire passer cette démarche dans la population, la ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, annonce que le fonctionnement de la Bundeswehr doit être plus compatible avec les besoins familiaux de ses soldats. De même, son image dans la société doit être embellie. Il faut donc des crèches pour les enfants des soldats  – femmes et hommes – et des périodes de service qui rendent plus facile l’éducation  des enfants [2]. De plus,  la Bundeswehr se doit d’être bien plus présente dans les universités et dans les écoles pour y faire sa propagande. Le président de la république, Joachim Gauck [ancien pasteur luthérien de la RDA, élu Président en 2012], a revendiqué la «nouvelle responsabilité» de l’Allemagne sur le plan international. Il a dessiné cette «tâche» à l’occasion de la Conférence de Sécurité à München en février 2014. Mais cela n’est pas nouveau. Déjà en en octobre 2013, il émettait la même opinion dans un discours public, tenu à Stuttgart.

En fait nous connaissons la chanson depuis les années 1990. Volker Rühe de la CDU, qui fut ministre de la Défense sous Helmut Kohl jusqu’en 1992, avait écrit un livre intitulé Deutschlands Verantwortung  (La responsabilité de l’Allemagne ) en 1994. On peut y lire: «Mais, en même temps nous devons prendre nos nouvelles responsabilités. Notre pays possède, à cause de sa puissance politique et économique, une position clé pour le développement des structures européennes.» Il est vrai qu’aujourd’hui l’Allemagne est au premier plan, quand il s’agit: d’imposer l’austérité brutale aux pays économiquement «périphériques» au sein de l’Union Européenne (UE); de faire tomber des gouvernements qui ne se soumettent pas assez ou pas assez vite aux diktats de la Troïka (BCE,FMI, UE); d’enlever aux parlements et aux gouvernements de ces pays leur pouvoir de décision, surtout en matière budgétaire.

Faire partie du cercle des maîtres

Au plan du droit international et selon sa propre identité formulée officiellement, la Bundesrepublik Deutschland – la République Fédérale Allemande, l’Etat allemand d’aujourd’hui –  se place dans une certaine continuité du IIIe Reich allemand. Pendant des décennies, il était entendu que plus jamais il ne devait y avoir de guerre menée par l’Allemagne, sauf, à la limite, pour défendre la population allemande contre une éventuelle agression militaire.

Maintenant, cela ne compte plus. La politique officielle allemande vise à se défaire complètement du «passé brun», considéré comme un obstacle pour se hisser au rôle dirigeant désiré sur le plan international. Quand Die Linke a demandé récemment au Bundestag ce que le gouvernement allemand entend entreprendre pour dédommager le peuple grec pour les massacres commis en Grèce par la Wehrmacht et pour pillage des richesses de la Grèce par l’Allemagne sous les nazis [3], la réponse a été que: «65 ans après les conflits guerriers il ne peut plus y avoir de réparations, ce serait un cas sans précédent» ! C’est le genre de cynisme arrogant de gens qui défendent le «droit» de l’Etat allemand à faire partie du cercle exclusif des «maîtres de la terre».

A écouter le pasteur retraité et actif Président de l’Allemagne, Joachim Gauck, dans son intervention à la Conférence de Sécurité à München, ce sont les exagérations des pacifistes dogmatiques qui sont le problème à résoudre: «A côté des pacifistes sincères, il y en a chez nous d’autres qui se servent de la culpabilité historique de l’Allemagne, pour cacher derrière cela leur indifférence face au monde et leur esprit de confort … Ainsi la retenue peut servir à s’auto-attribuer des privilèges.» Donc, dans un monde où tout le monde s’entre-tue, on ne peut quand même pas s’abstenir d’y participer! Si les droits de l’homme sont piétinés quelque part dans le monde, c’est notre devoir d’Allemands d’intervenir par les armes: «Le principe de la souveraineté des Etats et celui de la non-immixtion ne doivent pas rendre intangibles des régimes violents». Et oui, avec la guerre contre tous les régimes considérés comme violents et despotiques – sans mentionner  les critères de sélection – on l’aurait vite cette troisième guerre mondiale…

Les droits de l’homme appartiennent-ils à l’impérialisme?

Et pourquoi l’Allemagne aurait-elle un rôle particulier à jouer? Gauck répond: «L’Allemagne est si profondément imbriquée dans le monde, comme bien peu d’autres Etats le sont. En conséquence, l’Allemagne profite spécialement de ce système monde ouvert. Dès lors, elle est d’autant plus vulnérable aux perturbations au sein du système … Donc l’Allemagne, dans les cas à venir, aura à s’engager plus rapidement, de manière plus décidée et de manière plus substantielle.» Il faut reconnaître que ce genre de réflexions peut très bien servir à justifier des guerres préventives.

Si on réfléchit au cas de l’Ukraine, où la Russie est présentée comme l’agresseur initial par la politique officielle et par les médias, bien que ce soit l’«ouest» qui a continuellement poussé son influence et la présence de l’OTAN à l’est, vers les frontières de la Russie, et que c’est l’Union Européenne qui est intervenue ouvertement en direction du mouvement de masse en Ukraine pour s’imposer (avec l’OTAN et des milliards d’Euro à l’appui) comme puissance hégémonique en rivalité avec la Russie, on n’est pas si loin de l’idée de guerres préventives. Comme notre camarade Jakob Moneta [4] l’avait souligné contre ceux qui cherchaient à détourner le mouvement de masse en RDA, en 1990, du fier slogan de «Nous sommes le peuple» en avançant les mots d’ordre «Nous sommes un peuple» et «Si le D-Mark ne vient pas chez nous, nous irons chez le D-Mark»: «Il n’y a pas de droit de l’homme appartenant à l’impérialisme», ni états-unien, ni européen, ni allemand, ni russe par ailleurs.

La revendication de la «nouvelle responsabilité» de l’Allemagne pour «la stabilité du système mondial» – selon Frank-Walter Steinmeier, ministre des Affaires étrangères, SPD – est commune dans les rangs des membres de la «Grande coalition». Les sociaux-démocrates ne s’y opposent aucunement. Cette revendication correspond à la logique de la politique des gouvernements «rouges-verts» du SPD et des Verts sous Gerhard Schröder (1998-2005). Elle correspond au renforcement de l’industrie d’armement, qui non seulement en tire profit au travers de ses exportations [5], mais aussi trouve un débouché dans l’accroissement de l’armement de la Bundeswehr. Cette dernière, d’après le gouvernement Merkel, doit disposer de drones modernes et doit participer au déploiement du bouclier antimissile de l’OTAN pour «se défendre» contre les agressions potentielles de la Russie. Le budget militaire est d’ailleurs la seule partie du budget fédéral non touchée par des coupes.

L’orientation du gouvernement actuel de la «Grande Coalition» en matière de politique extérieure n’est pas le fruit d’inspirations spontanées. Comme d’habitude, derrière, il y a le travail des think tank capables d’orienter les politiciens. Dans le cas échéant, il s’agit d’un texte de stratégie publié le 16 octobre 2013 par deux fondations, la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP, Donation Science et Politique) financée par des recettes publiques allemandes et le German Marshall Fund (GMF, Fondation Marshall Allemande) fonctionnant grâce à des fonds états-uniens (voir: http://www.swp-berlin.org/fileadmin/contents/products/projekt_papiere/DeutAussenSicherhpol_SWP_GMF_2013.pdf).

Ce texte est intitulé « Neue Macht, neue Verantwortung. Elemente einer deutschen Außen- und Sicherheitspolitik für eine Welt im Umbruch » (« Nouveau pouvoir, nouvelle responsabilité. Eléments d’une politique extérieure et sécuritaire allemande pour un monde en bouleversement »). A son élaboration ont participé un certain nombre de personnalités représentant aussi bien des fondations de partis politiques, de tout l’éventail représenté au Bundestag que des organisations liées au patronat, dont la liste est disponible à la fin du document mentionné ci-dessus. On peut comprendre pourquoi toutes les orientations exprimées dans ce texte de stratégie n’étaient pas homogènes. Une minorité ne voulait accepter que des participations de la Bundeswehr à des interventions militaires sur la base d’un mandat de l’ONU, tandis que le texte lui-même se prononce aussi pour les interventions militaires soi-disant «humanitaires sans permission du Conseil de sécurité de l’ONU» (p.41).

L’ennemi ne s’attaquera pas à nos frontières

Est-ce que la nouvelle orientation évoque la période d’avant la Première Guerre mondiale, où les fauteurs de guerre avaient entraîné le mouvement ouvrier social-démocrate dans la boucherie impérialiste, prétendument pour défendre la civilisation allemande contre le barbarisme du tsarisme russe? Inge Höger, députée au Bundestag et militante de l’aile anticapitaliste du parti Die Linke, l’a affirmé: «Les paroles du président de la République fédérale Joachim Gauck et du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier (SPD) rappellent de manière fatale les battements de tambour de l’empereur Allemand Guillaume II à la veille de la Première Guerre mondiale.»

Certes, il y a des différences de taille entre l’Allemagne de 1914 et celle de 2014. La stratégie des auteurs du texte des deux fondations, comme les déclarations des politiciens qui les suivent dans leur orientation, mentionne un rôle important et même dirigeant de l’Allemagne, mais exclusivement dans le cadre de «l’ouest», dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN et de l’UE. Voilà un passage caractéristique du texte: «Son histoire, sa situation, et plus encore sa force économique actuelle et son nouveau poids géopolitique donnent (à l’Allemagne)… une responsabilité spécifique pour la préservation et le développement ultérieur de l’UE. Ici, l’Allemagne aura à diriger plus souvent et de manière plus décidée ; mais pour des objectifs communs, et seulement pour et avec les autres Etats membres.» (p.20) Mais le texte ne se limite pas au rôle de l’Allemagne au sein de l’UE. En comparaison avec 1992, «l’Allemagne se trouve dans une nouvelle situation – parce que maintenant, elle joue elle-même dans la ligue des acteurs mondiaux. Cela n´était pas le cas avant… La force accrue de l’Allemagne lui donne de nouvelles possibilités d’influence. Cela également est une raison pour redimensionner ses relations internationales.» (p. 30) Et voilà – l’Allemagne réclame son «droit» à avoir voix au chapitre dans toutes les affaires planétaires, ce qui inclut par ailleurs sa campagne de longue date pour devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Mais les différences avec 1914 ne signifient pas qu’il n’y aurait pas d’analogies. Comme jusqu’en juillet 1914, en Allemagne, presque personne ne croit vivre dans un Etat en guerre, même s’il y a les interventions de la Bundeswehr dans un certain nombre de pays. Presque personne ne pense que l’Allemagne se trouve devant des conflits militaires importants. Comme avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale, beaucoup de capitaux sont investis dans l’armement. L’ennemi désigné maintenant, ce sont les Etats qui pourraient troubler «l’ordre ouvert» cher à l’ouest – ce n’est qu’aux moments opportuns, selon des jugements politiques conjoncturels, que l’ennemi sera désigné plus concrètement – un ennemi qui ne s’attaquera pas aux frontières de l’Allemagne, mais qui, en revanche, sera accusé de méfaits divers et de ne pas se conformer aux règles définies par les puissances de l’ouest. (3 avril 2014)

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[1] Karl-Theodor zu Guttenberg, membre de la CSU, ministre de la Défense, qui a dû démissionner pour plagiat dans «l’élaboration» de sa thèse de doctorat en droit, a été en pointe pour le passage d’une armée de conscription à une armée professionnelle. (Rédaction de A l’Encontre)

[2] Ursula Gertrud von der Leyen est membre de la CDU. C’est la première femme ministre fédérale de la Défense dans l’histoire de l’Allemagne. Elle fut ministre de la Famille, des Personnes âgées, des Femmes et de la Jeunesse en 2005, dans le premier gouvernement de Grande coalition présidé par Angela Merkel. En 2009, elle devient ministre du Travail et des Affaires sociales. Elle est mère de sept enfants. Médecin de profession, elle a commencé sa carrière politique dans un exécutif, dans le Land de Basse-Saxe (Hanovre), où elle avait déjà la charge de la Famille, des Femmes et de la Santé. (Rédaction de A l’Encontre)

[3] Voir à ce sujet l’article publié sur ce site en date du 1er mai 2012 : http://alencontre.org/europe/la-grece-et-loccupation-par-les-forces-du-iiie-reich-1941-1944-quels-dedommagements-la-dette-de-qui-envers-qui.html. Cet article a été établi à partir d’un solide dossier établi par des historiens allemands et publié dans la revue Lunapark, n° 15, 2011; entre autres en s’appuyant sur deux contributions de l’historien Karl Heinz Roth. (Rédaction de A l’Encontre)

[4] Jakob Moneta (1914-2012) – issu d’une famille juive ayant fui leur ville de Blasow (Autriche-Hongrie puis Pologne) suite à un pogrom, en 1919 –  s’installa en Allemagne. Il y fut, très tôt, un militant internationaliste. Il s’engagea à 17 ans dans les Jeunesses du SAP (Sozialistische Arbeiterpartei). En fin 1933, il chercha refuge en Palestine. Il y fut interné par les forces britanniques et revient en Allemagne en 1948. Il occupa, par la suite, le poste de rédacteur de l’hebdomadaire Metallzeitung du  syndicat L’IG-Metall. Cet hebdomadaire sortait à 2 millions d’exemplaires (en plusieurs langues). Militant trotskyste. Jakob Moneta contribua régulièrement à la SOZ (Sozialistiche Zeitung) depuis le milieu des années 1980. (Rédaction de A l’Encontre)

[5] Pourtant, la loi allemande interdit explicitement l’exportation d’armes dans des régions où se déroulent des conflits militaires. Par exemple, les armes chimiques du régime d’Assad en Syrie proviennent, en grande partie, de l’Allemagne qui est chargée, actuellement, d’en détruire une fraction. (M. Kellner)

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Cette contribution utilise largement l’article d’Angela Klein: «Neuer deutscher Militarismus» publié dans la SoZ 3/mars 2014, ainsi que ceux d’Uli Cremer: «Neue Verantwortung: Deutschland fordert die Kapitänsbinde» et «Neue Verantwortung: Deutschland fordert die Kapitänsbinde», publiés dans Sozialismus 3/mars 2014. Manuel Kellner est membre de la rédaction de  Sozialistische Zeitung.

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