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22
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

La centrale de Fukishima, en mars 2011....

Par Charles Barbey

Du 12 mai au 13 mai, à Genève, s’est déroulé le «Forum Scientifique et Citoyen sur la Radio protection» dont le thème était «De Tchernobyl à Fukushima ». Ce forum était organisé par le Collectif IndependentWHO [1]. Toutes les personnes présentes ont pu apprécier l’extrême qualité des rapports présentés, en particulier par les scientifiques en provenance de Russie, du Belarus et du Japon. Il est vrai que les savoirs des médecins et des biologistes qui travaillent sur les problèmes de santé depuis plus de 25 ans «autour» de Tchernobyl représentent une somme assez considérable de connaissances médicales généralement combattues volontairement par« les marchands de doute » [2]. On reviendra plus loin sur cette question.

Independent WHO milite pour l’indépendance de l’OMS Organisation mondiale de la santé) vis-à-vis de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) qui est une organisation pro-nucléaire. En effet, l’OMS est dans l’incapacité de remplir son mandat de santé publique en matière de protection publique et individuelle contre la radioactivité (la radioprotection).

La pierre angulaire de cette impossibilité réside dans l’accord WHA 12-40 de 1959, passé entre l’OMS et l’Agence internationale de l’Energie atomique [3]. De fait, l’OMS est sous la tutelle de l’AIEA et cela à plusieurs niveaux. Il vaut la peine de comprendre et de se pencher un court instant sur ce rapport entre les deux organisations, car on ne peut pas mieux tout verrouiller au détriment de la santé de millions de personnes concernées par Tchernobyl et Fukushima. Voici donc de quoi il s’agit selon le triptyque suivant :

En termes de consultation et coopération, l’article I se termine ainsi : «Chaque fois que l’une des parties se propose d’entreprendre un programme ou une activité dans le domaine qui présente ou peut présenter un intérêt majeur pour l’autre partie, la première consulte la seconde en vue de régler la question d’un commun accord.»

En ce qui concerne l’échange de renseignements, de documents ou de la réalisation de projets, l’article III stipule : «L’Agence internationale de l’Energie atomique et l’Organisation mondiale de la santé reconnaissent qu’elles peuvent être appelées à prendre certaines mesures restrictives pour sauvegarder le caractère confidentiel de renseignements qui leur auront été fournis. Elles conviennent donc que rien dans le présent Accord ne peut être interprété comme obligeant l’une ou l’autre partie à fournir des renseignements dont la divulgation, de l’avis de la partie qui les détient, trahirait la confiance de l’un de ses membres ou de quiconque lui aurait fourni lesdits renseignements, ou compromettrait d’une manière quelconque la bonne marche de ses travaux. »

Sous réserve des arrangements qui pourraient être nécessaires pour sauvegarder le caractère confidentiel de certains documents, le Secrétariat de l’Agence internationale de l’Energie atomique et le Secrétariat de l’Organisation mondiale de la santé se tiennent mutuellement au courant de tous projets et de tous les programmes de travail pouvant intéresser les deux parties. »

En termes de contrôle du personnel, l’article VI précise: l’AIEA et l’’OMS « … conviennent de se consulter de temps à autre pour employer de la manière la plus efficace le personnel et les ressources, ainsi que pour arrêter des méthodes propres à éviter la création et le fonctionnement d’installations et de services qui pourraient concurrencer ou faire double emploi…» ainsi que prendre «des mesures destinées à éviter la concurrence dans le recrutement du personnel …»

Si l’on sait que l’OMS n’est pas, contrairement à une image que l’on pourrait avoir, un repère chanceux de fonctionnaires à vie, mais que plus de 55% de ses employés sont engagés avec des contrats précaires dont la durée s’échelonne entre quelques semaines à un maximum de 5 ans pour quelques-uns. On comprend sans peine qu’au niveau individuel, c’est un moyen de dissuasion complémentaire qui complète l’ensemble ci-dessus.

Le cas de Fukushima illustre bien le contexte évoqué ci-dessus. L’OMS va être contrainte de répéter les chiffres que lui donne l’agence de promotion du nucléaire qu’est l’AIEA, puisque l’OMS est absente du terrain, alors que l’AIEA est bien présente (point 2 ci-dessus).Ce lobby pro-nucléaire qu’est L’AIEA se substitue donc à l’action sanitaire de l’OMS et celle-ci est contrainte de garder le silence. Or, il s’agit d’un silence qui tue. Il est en effet essentiel du point de vue sanitaire de bien connaître, très rapidement, les divers éléments radioactifs issus de l’explosion d’une centrale nucléaire.

Ce devrait être aussi la tâche de TEPCO (groupe propriétaire de la centrale de Fukushima) et de l’administration gouvernementale du Japon. Cette connaissance est essentielle, car par dissémination, des éléments radioactifs contenus dans les poussières emportées par le vent et/ou par les nuages radioactifs peuvent retomber et être absorbés par les légumes et par l’herbe broutée par les animaux.

C’est ainsi que le lait contient du strontium 90, par exemple. Ce lait peut à son tour être ingurgité par les nourrissons ou les enfants en bas âge, en particulier. De plus, ces éléments radioactifs, même à très faible dose, peuvent cibler plus particulièrement certains organes comme l’isotope d’iode, radioactif sur la thyroïde, par exemple [4].

Il est donc indispensable de tenir compte de la diversité des radioéléments ainsi que d’une bonne estimation des quantités émises pour agir de manière la plus efficace possible en faveur des irradiés. Il est important de noter que les enfants sont particulièrement sensibles aux radiations. Cette sensibilité particulière provient de leur croissance, qui est le résultat de la division cellulaire. Or, la division d’une cellule peut prendre jusqu’à quelques dizaines d’heures. C’est donc surtout durant ce laps de temps que la radioactivité joue un rôle catastrophique. Elle perturbe les mécanismes de division et donc de reproduction cellulaire allant jusqu’à induire des pathologies chroniques, si ce n’est pas le cancer lui-même.

Cela nous amène à dire deux mots sur les doses de radioactivité. A notre avis, la notion de dose est une notion très discutable.

La notion de dose évoque un certain arbitrage (et arbitraire) entre ce qui peut être dangereux et ce qui ne l’est pas. De plus, la notion de dose implique souvent l’idée que la source de radioactivité est à l’extérieur de l’individu et qu’il existerait un seuil sous lequel il n’y aurait pas de danger. L’idée d’extériorité est renforcée lorsque nous mesurons la radioactivité avec un appareil de mesure. Il s’agit d’une notion qui convient aux militaires et à la protection de ces derniers face à un danger extérieur. Or, on peut raisonnablement penser que les militaires ne sont pas des spécialistes de la santé publique. En conséquence, en aucun cas la notion de dose ne peut être scientifiquement acceptable, en tant que telle, lorsqu’il y a ingestion d’un aliment même très faiblement radioactif.

L’ingestion d’éléments radioactifs implique des phénomènes physico-chimiques très différents d’une «simple» irradiation. La tragédie est que cette situation est vécue jour après jour par des millions de personnes, si l’on pense à Tchernobyl et Fukushima.

Soulignons rapidement un autre aspect: on ne sait pas faire autrement pour l’instant, mais la dose est définie comme une quantité d’énergie par unité de masse. Ce sont des sieverts ou des grays qui sont des joules par kilogramme. Ce sont les mêmes joules que comptabilise votre compteur d’électricité. (Les watts sont des joules par seconde) Or, il y a un côté absurde dans cette notion de dose lorsque l’on sait que les éléments radioactifs ne se répartissent pas uniformément, mais, qu’au contraire, ils peuvent cibler des organes bien précis.

De plus, il est nécessaire de connaître la nature de la radioactivité. Les types de particules radioactives peuvent induire des effets différents. La notion de dose ne nous est ici que de peu d’utilité. En effet, la dose radioactive est construite à partir des mêmes grandeurs physiques que celles utilisées lorsque vous réchauffez une cuisse de poulet dans votre four à micro-onde! Dans le cas d’ingestion, la seule dose correcte est la dose zéro. Pour obtenir une dose zéro, le plus simple est de se passer de l’énergie nucléaire.

Il faut encore indiquer un autre aspect où la notion de «dose» fait la joie des «marchands de doutes» défenseurs du nucléaire. Cet aspect a l’allure de l’objectivité scientifique. Il est en effet très difficile d’établir un rapport direct entre la radioactivité et les diverses pathologies induites. Nous disons bien un rapport direct au sens du raisonnement déductible.

On ne peut appréhender la problématique des pathologies induites par la radioactivité que du point de vue des statistiques et des probabilités (raisonnement dit inductif). C’est le seul moyen actuel que nous avons de faire des liens entre radioactivité et les diverses maladies induites. Une autre difficulté se situe au niveau individuel. Si, par exemple, le taux de leucémie d’une population donnée augmente de 50%, comment prouver que « ma » leucémie est le fait de la radioactivité. Si le cancer provient de la nourriture, il est difficile de chercher des éléments radioactifs dans le corps, à moins que la personne ne soit décédée. Dans le cas contraire, s’il ne s’agit que d’une exposition au rayonnement, la démonstration au sens déductif est impossible. Pourtant, dans notre exemple, il y a bien une augmentation de 50% des leucémies.

Un autre aspect qu’il convient de souligner c’est l’aspect quantitatif des matières nucléaires rejetées après un accident comme Tchernobyl ou Fukushima. L’accident est très souvent minimisé en faisant croire que ce n’est tout de même pas une explosion nucléaire. Voici ce qu’en dit le Professeur Tatsuhiko Kodama, directeur du centre de radio-isotopes de l’Université de Tokyo. Celui-ci estime qu’après avoir tenu compte de la puissance thermique des centrales de Fukushima la quantité libérée de radio-isotopes est de 29,6 fois la quantité libérée par la bombe lancée sur Hiroshima. Enfin, il explique, le 27 juillet 2011, devant la Chambre Base de la Diète (Parlement), que lors d’une explosion nucléaire, la radioactivité décroît d’un facteur 1’000 après une année alors que pour une centrale nucléaire comme Fukushima, la diminution ne sera que d’un facteur 10 [5].

Il faut ajouter à cela que l’on estime qu’en radioprotection, il faut attendre 10 fois ce que l’on appelle la demi-vie de l’élément radioactif pour pouvoir se réinstaller sur une terre contaminée. Une demi-vie représente une diminution de moitié de la radioactivité. Ainsi, pour deux «classiques» de la radioactivité, à savoir le césium 137 et le strontium 90, la demi-vie est de respectivement 30 ans et 29 ans. Le calcul est très simple, il faut donc attendre 300 ans avant de pouvoir remettre les pieds sur ces terres.

On veut bien ne pas faire de catastrophisme écologique, mais 300 ans d’attente ce n’est pas tout fait banal!

Ci-après, il nous semble important de diffuser le plus largement possible les remarquables travaux des scientifiques russes, biélorusses et ukrainiens sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. Nous soumettons au lecteur un texte synthétique sur la catastrophe de Tchernobyl. Il s’agit d’une introduction par Alexey Nesterenko et Vassily Nesterenko, tous deux membres de l’institut BELRAD à Minsk (Belarus) et d’Alexey Yablokov membre de l’Académie des Sciences à Moscou. Cette introduction est tirée de leur ouvrage « Chernobyl, Consequences of the Catastrophe for Peaple and the Environment » publié par Annals of the New-York Academy of Sciences, volume 1181, 2011.

Autre fait remarquable. La littérature scientifique consacrée aux conséquences de la catastrophe de Tchernobyl se monte en 2007 à plus de 30’000 ouvrages ou articles pour la plupart publiés en langues slaves. Le rapport «Forum de Tchernobyl» de 2005, présenté comme le rapport le plus complet par l’OMS et le «plus objectif» ( !), ne fait référence qu’à 350 publications la plupart en langue anglaise [6]

*****

Dure vérité sur la catastrophe de Tchernobyl

Par Docteur Alexey Nesterenko,Chef scientifique à l’Institut BELRAD, et Professeur Vassily Nesterenko, docteur ès sciences techniques, directeur de l’institut BELRAD à Minsk (Belarus) et le Professeur Alexey Yablokov, docteur ès sciences biologiques, membre de l’Académie des Sciences à Moscou. Traduction française du Russe par Wladimir Tchertkoff

Photo prise en 2001: la chambre de «contrôle», unité 4

L’explosion du quatrième bloc de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, coupa la vie de millions d’habitants de la planète en deux parties : l’AVANT et l’APRÈS Tchernobyl. La catastrophe de Tchernobyl est un alliage complexe où se confondent aventurisme technocratique et héroïsme de la part des liquidateurs, solidarité humaine et couardise de la part des hommes politiques (qui ont eu peur de prévenir leurs populations de l’énorme risque, multipliant le nombre de victimes innocentes), souffrances des uns et intérêt des autres. Tchernobyl a enrichi notre vocabulaire quotidien de nouvelles expressions : «liquidateurs», «enfants de Tchernobyl», «collier de Tchernobyl», «le SIDA de Tchernobyl», «la trace de Tchernobyl», «la contamination de Tchernobyl».

Les vingt années qui se sont écoulées depuis la catastrophe nous ont clairement démontré que l’énergie atomique recèle bien davantage de danger que les armes nucléaires : le rejet d’un seul réacteur a provoqué une contamination cent fois supérieure à la contamination due aux bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki. Il est évident aujourd’hui qu’un seul réacteur nucléaire est capable de contaminer dangereusement la moitié du globe terrestre. Il est devenu évident que les habitants d’aucun pays de la planète ne peuvent plus compter sur leurs gouvernements pour les protéger d’une contamination radiologique apportée par le vent on ne sait d’où.

Les discussions se poursuivent toujours pour savoir quelle fut la quantité de radionucléides dispersée de par le monde et combien il en reste encore à l’intérieur du sarcophage, ouvrage cyclopéen en béton armé recouvrant le réacteur en ruines. Les uns affirment que 4 à 5% seulement des radionucléides d’une activité totale 50 millions de Ci [7] ont été rejetés, d’autres affirment que le puits du réacteur est quasiment vide et que l’activité totale des radionucléides dispersés dans l’atmosphère s’élève à 10 milliards de Ci (pour le détail voir Annexe 1,2).

On ne connaît pas le nombre exact de personnes ayant participé à la liquidation des conséquences de la catastrophe car les dispositions secrètes interdisaient de «rendre public le fait de l’appel à la participation aux travaux concernés … » (cil. de la lettre du Ministère de la défense de l’URSS du 9 juin 1989 … voir ch. 3 pour plus de détails).

Un peu avant le «20e anniversaire» de Tchernobyl, en septembre 2005, le «Forum de Tchernobyl», constitué d’un groupe de spécialistes parmi lesquels des représentants de l’AIEA, de l’UNSCEAR, de l’OMS et d’autres programmes de l’ONU ainsi que de la Banque mondiale et de diverses organisations de la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine, présenta un rapport en trois volumes – «L’héritage de Tchernobyl: conséquences sanitaires, écologiques et socio-économiques».

Voici les conclusions principales du volume consacré aux problèmes de santé: près de 9000 personnes ont trouvé la mort et peuvent encore périr de cancers radio induits (ce qu’il sera «difficile de découvrir» sur fond de cancers spontanés); près de 4000 cas de cancers radio induits de la thyroïde chez l’enfant ont été opérés avec succès; on observe une certaine augmentation des cas de cataracte chez les liquidateurs et les enfants vivant en territoire contaminé.

Des enfants incapables de marcher, 1997, asile Novinki, Minsk

Cependant les facteurs tels que la misère, les modes de vie impropres, le sentiment de victime, le fatalisme – facteurs largement répandus parmi la population – sont bien plus dangereux que la radioactivité des retombées de Tchernobyl. En général, les conséquences de la catastrophe «pour la santé des gens se sont avérées bien moins graves qu’on ne l’avait cru au départ».

Ceci est le point de vue des spécialistes travaillant dans le domaine de l’industrie nucléaire. Mais il existe un autre point de vue clairement exprimé par l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan: «On ne connaîtra, peut-être, jamais le nombre exact de victimes. Mais le fait que trois millions d’enfants nécessitent des soins, et cela non pas d’ici 2016 mais bien avant, nous donne une idée du nombre de ceux qui risquent de tomber gravement malades […] Leur vie future sera ruinée et leur enfance gâchée. Nombre d’entre eux mourront avant l’heure …»

Les retombées des nuages de Tchernobyl ont couvert des territoires où vivent au moins trois milliards de personnes. 13 pays européens ont eu plus de 50% et 8 pays plus de 30% de leur territoire dangereusement contaminés par les radionucléides de Tchernobyl (voir ch. 1). Les lois statistiques et biologiques implacables feront que partout dans ces pays l’écho de Tchernobyl se fera entendre ça ou là pendant de nombreuses générations.

Peu après la catastrophe les médecins, inquiets d’observer une telle flambée de diverses maladies dans les territoires contaminés, ont demandé une aide supplémentaire. Mais les spécialistes liés à l’industrie nucléaire ont continué à clamer du haut de leurs tribunes qu’il n’y a aucune preuve « statistiquement fiable» des effets nocifs de la radiation de Tchernobyl.

Ce n’est qu’au bout de dix ans après la Catastrophe qu’il a été admis dans les documents officiels que le nombre de cancers de la thyroïde s’est soudain mis «étrangement» à augmenter. Si en 1985 plus de 80% des enfants vivant dans les territoires aujourd’hui contaminés de Biélorussie, Ukraine et Russie étaient en bonne santé, il n’y en a plus que 20% à ce jour. Dans les régions particulièrement touchées, il n’y a plus un seul enfant en bonne santé (voir chapitre A). L’augmentation de la fréquence de nombreuses maladies dans les territoires contaminés ne peut s’expliquer ni par l’effet de screening, ni par les facteurs socio-économiques, car les différences de fréquence sont observées dans des régions qui se distinguent uniquement par leur niveau de contamination. Parmi les conséquences terribles de la radiation due à Tchernobyl on observe non seulement une augmentation des tumeurs cancéreuses mais des troubles de la structure du cerveau, surtout pendant le développement intra-utérin (voir chapitre  6).

Pourquoi l’évaluation des conséquences sanitaires de Tchernobyl donne des résultats si différents selon qu’elle provienne de spécialistes du nucléaire ou d’experts indépendants de l’industrie de l’atome?

Il y a un petit jeu très populaire dans les marchés orientaux : il faut deviner sous quel gobelet se trouve la bille placée subrepticement par le meneur de jeu. Aujourd’hui ce sont les spécialistes du nucléaire qui mènent un jeu semblable : ils utilisent toutes les manipulations possibles et imaginables pour détourner l’attention des scientifiques de l’étude du nombre réel des victimes. La première de ces manipulations est l’exigence d’établir une stricte corrélation entre la pathologie et la dose reçue. Le truc se base sur le fait qu’il est impossible d’établir le niveau de la dose reçue par simple calcul. Il est impossible de prendre en compte l’irradiation des premiers jours (qui a pu être des milliers de fois supérieure à ce qu’on suppose). Il est impossible de tenir compte du caractère tacheté de la contamination du sol dans telle et telle région. Il est impossible de prendre en compte l’impact de tous les radionucléides (césium, iode, strontium, plutonium etc. [… ]). Il est impossible de définir la part de radionucléides accumulée par le corps de chacun avec l’air, les aliments et l’eau (certains aiment le lait et la viande, d’autres ne supportent pas le lait et aiment les légumes). La deuxième manipulation consiste à baser le calcul sur l’effet de la somme des coefficients de risque, définis par l’étude des conséquences des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. L’utilisation des coefficients de risque définis au Japon est incorrecte pour la raison, tout d’abord, que l’irradiation y était d’une nature totalement différente qu’à Tchernobyl et ensuite parce que pendant plus de quatre ans toute étude des conséquences y avait été interdite, laps de temps pendant lequel plus de cent mille personnes parmi les plus faibles sont mortes sans qu’on en tienne compte. Tchernobyl a connu une situation quasiment semblable. Les autorités soviétiques ont non seulement officiellement interdit aux médecins de faire le lien entre les maladies et l’irradiation mais ils ont, de plus, classé «secrets» tous les matériaux concernant Tchernobyl.

Manipuler les données est contraire à l’objectivité de la recherche scientifique. Pour déterminer de manière scientifiquement correcte l’impact sur l’homme de la contamination radiologique de Tchernobyl, il faut comparer la santé des populations vivant dans des régions aux données ethniques, physiques, géographiques et socio-économiques semblables mais se distinguant par l’intensité de la contamination due aux retombées radioactives. Il est également correct de comparer la santé d’un même groupe de victimes à des moments différents. Si de telles comparaisons font découvrir des changements de l’état de santé des groupes mis en regard, on peut conclure avec suffisamment de fiabilité que ces différences sont dues à la catastrophe de Tchernobyl (voir chapitre III).

Un principe qui remonte au droit romain clame que personne ne doit être juge de sa propre cause. L’estimation des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl faite par des spécialistes liés à l’industrie atomique ne peut être objective. Ce parti pris des jugements concerne également l’OMS car un accord a été signé en 1959 entre l’AIEA et l’OMS obligeant l’OMS à coordonner sa position avec l’AIEA dans tous les cas où le nucléaire est en jeu. Les gouvernements non plus ne semblent pas particulièrement intéressés à évaluer l’envergure réelle des conséquences de la Catastrophe de peur d’avoir à verser de grosses sommes pour aider les victimes.

Finalement seuls les victimes, les médecins et les organisations non gouvernementales qui expriment l’inquiétude de la société devant le développement du nucléaire semblent intéressés à connaître l’ampleur véritable des conséquences de la Catastrophe. Le livre que nous vous proposons en est une tentative. (Il s’agit du livre résumé ci-dessus.)

Notes

[1] www.independentwho.org

[2] Les marchands de doute de Naomi Oreskes et Erik Conway, Edition Le Pommier. En anglais chez Blooomsbury Press, New York. Naomi Oreskes est professeur d’histoire des sciences de la Terre à l’Université de Californie, San Diego. Erik Conway est historien des sciences au Jet Propulsion Observatory (Nasa). Ce livre est tout à fait passionnant du fait de la démonstration qu’il fait de l’introduction du doute sur les effets du tabac, sur les pluies acides des industries, sur le réchauffement climatique et sur le nucléaire. Cet ouvrage montre que la bataille scientifique se déplace sur le terrain politique par toute une série de scientifiques généralement très anti-communistes achetés par les industries concernées.

[3] L’AIEA a été fondée en 1957 suite au discours «Atoms for peace» de Dwight Eisenhower, président des Etats-Unis, de 1953. Il s’agissait alors de contrôler l’utilisation des matières nucléaires.

[4] On appelle isotope les atomes qui ont dans le noyau un nombre de protons identique, mais un nombre différent de neutrons. La stabilité du noyau dépend du nombre de neutrons qu’il contient. Cependant, les propriétés chimiques pour les différents isotopes d’un même atome ne changent pas. C’est ce qui fait qu’un atome d’iode radioactif peut se fixer dans la glande thyroïde. Les capsules d’iode que l’on ingère après une catastrophe nucléaire ont pour but de saturer la glande de manière à ce que l’iode radioactif ne puisse pas se fixer.

[5] Le Professeur Tatsuhiko Kodama a été invité à témoigner au Comité des Affaires Sociales et du Travail devant la Chambre Base de la Diète (Parlement au Japon), le 27 juillet 2011. Il est physicien et impliqué depuis 30 ans dans les travaux de décontamination. On peut voir la vidéo et le texte sur : http://videos.sortirdunucleaire.org/Message-aux-politiciens-du-Dr

[6] Chernobyl, Consequences of the Catastrophe for Peaple and the Environment », Alexey Nesterenko, Vassily Nesterenko, Alexey Yablokov, publié par Annals of the New-York Academy of Sciences, volume 1181, 2011, page XI.

[7] Ci est l’abréviation pour Curie. Il s’agit d’une unité de très forte radioactivité. Elle correspond à 3,7 1010 désintégrations par seconde (37’000’000’000). Cela correspond à 15 grammes de Plutonium 239. Nous avons donc affaire à une masse radioactive qui se situe selon cette introduction entre 50’000 kg et 10’000’000 de kg de plutonium.

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