vendredi
6
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Contrôle militaire dans la capitale Srinagar

Par Emmanelle Derville

Lundi 19 août, dans le village de Shirmal, au sud de la vallée du Cachemire. Il est environ 2 heures du matin et Shabana, une jeune femme de 24 ans aux yeux noirs, dort au premier étage de sa maison. Soudain, un bruit la réveille. «J’ai entendu des coups contre le portail. Je me suis levée et j’ai vu des hommes escalader notre propriété, investir le jardin, défoncer la porte d’entrée. Ils devaient être une cinquantaine», narre-t-elle d’une voix pleine de colère. Soldats, policiers et forces spéciales font irruption dans sa chambre. Shabana hurle, leur demande ce qu’ils veulent. «Un homme s’est jeté sur moi, a pressé sa main contre ma bouche avant de me propulser hors de la pièce en arrachant mes vêtements.» Des coups de crosse de fusil lui matraquent le dos et l’expulsent de la maison avec sa famille. Le cauchemar dure une demi-heure jusqu’à ce que les militaires embarquent l’un de ses deux frères, âgé de 22 ans.

Le vacarme réveille le village. Inquiets, des habitants sortent de chez eux. L’armée ouvre le feu. «Quand ils ont tiré, j’ai fait demi-tour et j’ai été touché dans le dos», détaille Bilal, 21 ans, avant d’ôter sa chemise pour montrer sa blessure. Une dizaine de billes d’acier lui ont perforé le dos, laissant des cicatrices rougeâtres. «Je me suis fait opérer dans la clinique voisine et les médecins ont enlevé les éclats. Mais comme ils n’avaient pas de matériel pour faire une radio, je ne sais pas si j’ai d’autres débris dans le corps. J’ai toujours mal, je ne peux pas m’allonger sur le dos.» Un riverain dit avoir «dénombré environ 25 véhicules blindés. Les soldats tiraient en l’air, aspergeaient les maisons de mitraille et de grenades assourdissantes», affirme-t-il. Sur le mur d’une maison qui borde la rue principale, des éclats sont encore tout frais.

Depuis que le gouvernement de Narendra Modi a abrogé l’autonomie du Cachemire le 5 août dernier, les forces indiennes semblent avoir intensifié leurs opérations, investissant les maisons pour interpeller des mineurs et les transférer dans des commissariats. Dans les villes de Srinagar, Shopian et Pulwama, nombreux sont ceux qui racontent la même histoire que celle des habitants de Shirmal. «L’armée envahit nos logements à 2 heures du matin. La plupart du temps, elle enferme la famille dans une pièce, fouille, pille la nourriture et les bijoux, casse les fenêtres… Les soldats arrachent le voile des femmes, les tripotent…», énumère Muzaffar, un Cachemiri d’une trentaine d’années assis à un carrefour devant l’hôpital de Pulwama.

Alors qu’il laisse éclater son courroux, une foule se presse autour de lui. Chacun veut glisser une parole, confier son témoignage, déverser sa frustration. Dans le tintamarre ambiant, Rafiz Ahmed parvient à se faire entendre: «On ne veut plus faire partie de l’Inde. On veut l’indépendance. Le gouvernement hindou nous persécute parce que nous sommes musulmans. L’Inde laïque est morte. Le pouvoir fédéral veut transformer le Cachemire en territoire hindou alors que nous sommes majoritaires!».

Communications bloquées

Etat dirigé par un prince durant la colonisation anglaise, le Cachemire était autonome depuis son accession à l’Union indienne en 1947. La région avait son drapeau, sa Constitution. Et l’article 35A, en vigueur depuis 1954, interdisait aux Indiens qui n’en sont pas originaires d’y acheter des terres ou des biens immobiliers. En supprimant l’autonomie et l’article 35A, le gouvernement de la droite nationaliste hindoue (BJP) a jeté aux orties l’identité de cette vallée de 7 millions d’âmes, qui est désormais sous contrôle du pouvoir central. Narendra Modi prétend ainsi favoriser une meilleure intégration économique de la vallée. A terme, le Cachemire va devenir un «territoire de l’Union». Les électeurs pourront élire une Assemblée législative, mais le gouvernement local aura des prérogatives limitées.

Conscient du caractère explosif de l’abrogation, le gouvernement du premier ministre Narendra Modi veut empêcher un soulèvement populaire. Les raids nocturnes, l’emprisonnement de politiciens cachemiris, ainsi que d’enfants et d’adolescents, visent à dissuader les civils de s’organiser pour se révolter. «Beaucoup d’enfants n’osent plus sortir pour aller jouer», admet un fonctionnaire de Srinagar qui veut garder l’anonymat. Quelques instants plus tard, il reçoit la visite d’un habitant de Soura, un quartier du nord de la ville. L’homme d’une trentaine d’années assure que son frère de 17 ans s’est fait ramasser par les forces de sécurité alors qu’il marchait dans la rue avec un ami le 9 août. «Les gens commencent à en avoir marre. Ils sont en colère contre l’administration du Cachemire. Il y a quelques jours, j’ai dû enlever mon uniforme avant de rentrer chez moi», poursuit le fonctionnaire, avec un air résigné.

La rage monte avec d’autant plus de force que depuis l’abrogation de l’autonomie, les communications sont bloquées. Avec les arrestations et les raids nocturnes, ce black-out est le troisième axe de la stratégie gouvernementale pour étouffer une émeute qui couve. Les téléphones portables ne fonctionnent plus. Internet est coupé, la télévision par câble et les lignes fixes aussi. Celles-ci ont commencé à être rétablies en début de semaine, mais pas partout. Pour joindre leur famille dans le reste de l’Inde ou à l’étranger, les habitants de Srinagar n’ont pas d’autre choix que de patienter des heures avant d’accéder à deux téléphones installés au quartier général du chef de district. Ce dernier, Shahid Choudhary, tente de ménager l’exaspération ambiante. «Entre 2000 et 3000 personnes sont venues passer un coup de fil. L’affluence commence à baisser à mesure que les lignes fixes sont rétablies», assure-t-il.

Ceux qui patientent pour téléphoner affichent l’air triste et frustré des gens à bout. La foule est si nombreuse qu’un appel ne doit pas durer plus de deux minutes. «Les autorités nous font vivre au Moyen Âge. Quand le black-out sera levé, la population va s’enflammer comme une torche», s’énerve un jeune qui attend depuis 5 heures du matin. Attirée par ces propos, Samiya, la quarantaine, ouvre les vannes d’un torrent de colère qu’elle semble contenir depuis quinze jours: «Si le monde ne peut pas nous aider, que le gouvernement nous massacre et prenne nos terres! Tout ce qu’on demande, c’est de vivre librement.»

Présence intense des militaires

D’ordinaire grouillante de voitures, Srinagar est devenue une ville fantôme. La quasi-totalité des restaurants, incapable de se ravitailler, ont fermé leurs portes. Dans les établissements encore ouverts, on ne sert qu’un seul plat, signe que la pénurie n’est pas loin. Depuis le 5 août, l’agglomération a été le théâtre de plusieurs affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Les autorités ont annoncé la réouverture des écoles pour démontrer un retour à la normale le 19 août. La mesure n’a fait qu’amplifier le ras-le-bol. «Il y a quelques jours, mon voisin était en train de fermer ses fenêtres quand il a reçu un tir de mitraille en pleine tête. Comment peut-on envoyer nos enfants en classe dans ces conditions?», s’exaspère Yassir. Cet homme de 40 ans à la barbe teintée de rouge est venu prendre soin de sa mère, admise à l’hôpital SMHS de Srinagar. «J’ai peur de sortir dans la rue et d’être tabassé par les paramilitaires ou les soldats. Et ils voudraient que les écoliers reprennent les cours?»

La présence militaire reste intense à Srinagar en dépit des annonces rassurantes du pouvoir fédéral. Dans le quartier autour de l’aéroport, des soldats casqués, gilet pare-balles sur le dos, fusils d’assaut en bandoulière montent la garde à chaque coin de rue. Tous les commerces et les immeubles de bureaux ont baissé leurs rideaux de fer. Seules les pharmacies sont ouvertes. L’économie est paralysée.

Couvre-feu à Srinagar

Au sud, la route qui file vers Pulwama était bloquée mardi par des centaines de personnes qui avaient posé quatre barricades en l’espace de quelques kilomètres alors que les autorités annonçaient un assouplissement du couvre-feu. «Désormais, c’est le couvre-feu civil», clame un manifestant qui tient un barrage fait de rondins de bois au milieu d’une foule prête à en découdre. Les Cachemiris répliquent à l’abrogation par un blocus de certaines routes secondaires. Pour passer, il faut parlementer, montrer sa carte d’identité, livrer sa destination. Les voitures qui bravent l’interdit risquent un caillassage en règle. Et les journalistes indiens, accusés de taire les exactions de l’armée, risquent le lynchage. «La presse ne fait que mentir. Elle ne dit rien de ce que nous vivons», tonne un autre manifestant.

Dans cette vallée aux allures de Cocotte-Minute, certains hôpitaux se préparent au pire. Un médecin de Srinagar, qui n’a pas le droit de parler à la presse, confie avoir été obligé de vider un dortoir d’une quarantaine de lits en une journée dans son hôpital pour gérer un éventuel afflux de blessés. «Hier, nous avions des dizaines de patients, tous blessés par des tirs de mitraille. Il a fallu les renvoyer chez eux pour faire de la place», justifie-t-il. Le Cachemire s’apprête à saigner. Mais personne ne peut dire quand, ni comment.

Le premier ministre indien reçu par Emmanuel Macron

Emmanuel Macron devait recevoir jeudi le premier ministre indien, Narendra Modi, juste avant le G7, où il l’a convié à deux sessions clé. «La question est d’élargir le G7, dont le format n’apporte pas toujours un plein succès, à cette démocratie qui joue un rôle clé sur les sujets globaux», fait-on valoir à Paris, où l’on précise: «L’Inde participera aux sessions sur le climat et le numérique. Il s’agit d’avoir des résultats sur des questions globales où on n’avance pas au format G7, à cause des blocages américains.» La France espère notamment que l’Inde, un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre, aille plus loin que les objectifs de l’accord de Paris et s’engage sur les espèces menacées. Paris recherche en outre le soutien indien sur l’agenda numérique, notamment la protection des démocraties contre les cyberattaques.

Narendra Modi, qui avait offert au président français un accueil spectaculaire dans son fief de Bénarès, était convié jeudi pour un entretien et un dîner dans l’élégant château de Chantilly (Oise), l’occasion de mettre en valeur un joyau du patrimoine. Sur la crise au Cachemire, la France attend les explications du dirigeant indien. «Nous avons un partenariat stratégique avec l’Inde, ce qui veut dire de la confiance, indique-t-on à Paris. Nous n’allons pas attaquer l’Inde, mais nous attendons du premier ministre qu’il nous explique comment il voit la situation et la suite.» (Article publié dans Le Figaro en date du 23 août 2019)

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A la veille des grèves et mobilisations en France, dont le «début» est annoncé pour le 5 décembre, il nous paraît fort utile de tracer les lignes de force traçant la situation du syndicalisme français. Les travaux de Sophie Béroud sont présentés au début de cette vidéo. Nous citerons ici deux ouvrages auxquels a participé Sophie Béroud: «Sociologie politique du syndicalisme», Armand Colin, 2018, et «Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives?», La Dispute, 2009.

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