«Frappes iraniennes: le Golfe confronté au scénario catastrophe du choc hydrique»

(Capture d’écran)

Par Dany MOUDALLAL

Dans une région où l’approvisionnement en eau dépend presque entièrement des infrastructures de dessalement, leur mise hors service entraînerait rapidement des pénuries.

Alors que la guerre entre l’Iran et l’axe américano-israélien déborde désormais les champs pétrolifères et les installations militaires, un seuil bien plus dangereux est en train d’être franchi : celui de l’eau. Les frappes récentes et les menaces de Téhéran visant des usines de dessalement, longtemps considérées comme des infrastructures civiles intouchables, laissent entrevoir une transformation inquiétante de l’accès à l’eau potable en arme de guerre. Les installations de dessalement au Koweït et aux Émirats arabes unis ont subi des dommages indirects suite à des frappes de missiles et de drones iraniens au début du conflit. Par la suite, des usines à Bahreïn et en Iran auraient été délibérément prises pour cible. Nulle part cette vulnérabilité n’est plus marquée que dans les États du Golfe, où la dépendance à l’eau dessalée figure parmi les plus élevées au monde et constitue l’un des piliers de la vie dans une région pauvre en ressources hydriques.

Une région bâtie sur une dépendance fragile

Les premières usines de dessalement ont vu le jour dans le Golfe dans les années 1960 et 1970, au moment où l’essor des hydrocarbures amorçait la transformation économique de la région, avant de connaître une expansion massive dans les années 1990. « Le dessalement est devenu la colonne vertébrale de la sécurité hydrique dans la région, souligne Mohammad Mahmoud, un expert en gestion des ressources en eau à l’Université des Nations unies. Sans le dessalement, une grande partie de la croissance socio-économique du Golfe n’aurait pas été possible. » Avec des précipitations très limitées, l’absence de grands fleuves et une urbanisation rapide, les États du Golfe ont construit leurs sociétés autour de cette technologie. Les chiffres en témoignent : au Koweït, le dessalement représente environ 90 % de l’approvisionnement en eau, contre près de 70 % en Arabie saoudite, tandis que le Qatar et les Émirats arabes unis affichent des niveaux comparables.

Mais cette dépendance s’accompagne d’une vulnérabilité structurelle majeure : une forte concentration des capacités de production. L’essentiel de l’approvisionnement repose sur un nombre limité de grandes installations côtières. En pratique, plus de 90 % de l’eau dessalée provient de quelques dizaines de sites seulement, chacun constituant un maillon critique. Par nature, ces infrastructures sont exposées : implantées en bord de mer, souvent associées à des centrales électriques, elles sont fixes, visibles et difficiles à protéger. Leur proximité géographique avec l’Iran, parfois à seulement quelques dizaines de kilomètres de l’autre rive du Golfe, les rend particulièrement vulnérables aux missiles et aux drones. Dès 2010, la CIA avertissait que la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes « pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou ressource ». Un câble diplomatique américain de 2008, révélé par WikiLeaks, estimait même que Riyad pourrait être contrainte d’évacuer en l’espace d’une semaine si l’usine de Jubail ou ses conduites étaient gravement endommagées.

Une crise aux effets en cascade

« Même si cela reste peu probable, la mise hors service des usines de dessalement entraînerait une série d’effets en cascade », prévient Mohammad Mahmoud. Le premier choc serait celui de la pénurie. Les pays du Golfe ne disposent généralement que de réserves d’eau limitées, parfois de quelques jours seulement. Dans les scénarios les plus extrêmes, de grandes villes pourraient être confrontées à des ruptures d’approvisionnement en moins d’une semaine, contraignant les autorités à instaurer des mesures de rationnement et à prioriser certains usages essentiels, comme les hôpitaux ou la production d’électricité. « Les pays du Golfe devraient se tourner entièrement vers les eaux souterraines, qui sont elles-mêmes non renouvelables et déjà menacées par la surexploitation », poursuit l’expert. Ce basculement vers les nappes phréatiques, déjà sous pression, ne pourrait constituer qu’une solution temporaire.

Des secteurs entiers, de la production alimentaire à l’énergie, pourraient être perturbés. Le dessalement ne se limite en effet pas à l’eau potable : il alimente également les systèmes de refroidissement des centrales électriques et de nombreuses activités industrielles. La crise dépasserait donc rapidement la seule question de l’eau pour toucher l’ensemble de l’économie. D’autant que, comme le souligne Mohammad Mahmoud, « en raison de l’ampleur du déficit hydrique que comble le dessalement, il est impossible de le remplacer à long terme ». La seule réponse viable consisterait à réparer les installations endommagées dans les plus brefs délais ou à en construire de nouvelles, un processus qui pourrait prendre des mois, voire des années, selon l’ampleur des destructions.

La vulnérabilité de ces infrastructures n’est pas purement théorique. Lors de la première guerre du Golfe, à la suite de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, une grande partie des infrastructures critiques du pays, dont les usines de dessalement, avaient été endommagées, arrêtées ou rendues inopérantes. Fortement dépendant de ce système pour son approvisionnement en eau potable, le Koweït avait vu sa capacité de production chuter brutalement, contraignant les autorités à recourir à des réserves limitées et à des livraisons d’urgence acheminées par navires-citernes. Dans certaines zones, l’accès à l’eau potable avait été sévèrement restreint pendant plusieurs semaines. À l’époque, les pays voisins avaient pu fournir une aide rapide, atténuant en partie la crise. Mais dans un scénario où plusieurs États du Golfe seraient simultanément touchés, une telle solidarité logistique serait beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. Les conséquences humanitaires pourraient alors s’avérer bien plus graves, et bien plus durables. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 25 mars 2026)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*