
Par António Louça
Les grèves générales de décembre 2025 et de juin de cette année ont conduit le Parlement portugais à rejeter le paquet de lois anti-ouvrières le plus violent de ces cinquante dernières années. Les actuels campements de jeunes dans le centre de Lisbonne et de Porto, revendiquant le droit au logement, pourraient conduire le Parlement à rejeter la nouvelle loi sur les baux. Cela vaut donc la peine de se battre.
Les campements regroupant plusieurs centaines de jeunes ont suivi l’exemple espagnol et ont placé la lutte pour le droit au logement au cœur du débat public. En réalité, il s’agit d’un problème qui s’est dramatiquement aggravé dans plusieurs pays européens, et il n’est pas surprenant qu’il ait été à l’origine d’une vague spectaculaire de luttes en Espagne. Ce même problème s’est aggravé au Portugal encore davantage que dans le reste de l’Europe, car ce pays est devenu une destination touristique très prisée. Et les gouvernements successifs se sont systématiquement efforcés d’attirer des capitaux, en particulier des capitaux d’origine douteuse, pour ne pas dire criminelle, qui ont été blanchis par l’achat de biens immobiliers, faisant ainsi flamber les prix.
Une situation catastrophique et une politique qui l’aggrave dans un pays où le salaire net moyen avoisine les 1280 euros et la retraite les 669 euros, le loyer mensuel d’un logement de trois chambres s’élève en moyenne à 1000 euros, et atteint 1100 euros dans l’agglomération de Porto ou 1550 euros dans le Grand Lisbonne. Dans ce contexte, une grande partie de la population est chassée du centre vers la périphérie des grandes villes, et les immeubles d’habitation sont presque toujours remplacés par des hôtels ou des établissements dédiés à l’hébergement touristique (Airbnb).
Le déséquilibre entre les salaires et les loyers, déjà insoutenable, s’est aggravé au Portugal bien plus rapidement que dans la moyenne de l’Union européenne et que dans l’Espagne, la France et l’Italie. Au cours de la décennie allant de 2015 à 2025, selon les indices d’Eurostat, les loyers ont augmenté en moyenne de 20,1% en Europe et de 36,4% au Portugal: cette hausse est près de trois fois supérieure à celle enregistrée en Italie et en Espagne, et plus de quatre fois supérieure à celle de la France. Donc, le pays où les salaires sont les plus bas d’Europe occidentale connaît la spirale inflationniste la plus violente en matière de loyers.
Comme si cela ne suffisait pas, l’actuel gouvernement de droite conservatrice (dirigé par Luís Montenegro du PPD/PSD) a élaboré une nouvelle loi sur les baux qui facilite les expulsions et permet aux propriétaires de fixer des cautions pratiquement illimitées pour la remise des clés. L’accélération des expulsions et la conclusion de nouveaux baux à des loyers exorbitants ont été perçues, à juste titre, comme un cadeau accordé aux fonds d’investissement immobiliers, une fois de plus attirés vers un marché où tout est permis et où ils bénéficient en outre d’avantages fiscaux à condition de maintenir leurs loyers en dessous de 2300 euros par mois: des «loyers modérés», selon le gouvernement!
Les petits partis parlementaires de gauche (Bloco de Esquerda, Livre-écologiste et Parti communiste portugais) se sont opposés à la loi. Le PS a également voté contre. Mais Chega, parti d’extrême droite, s’est abstenu lors du premier vote, permettant ainsi, grâce aux voix de l’Alliance démocratique (coalition électorale du Parti populaire démocratique, du Centre démocratique social et du Parti populaire), l’adoption de la loi en séance plénière. L’abstention de Chega résultait d’un accord écrit avec la coalition gouvernementale et, en théorie, l’adoption de la loi – avec la même abstention des 60 députés néofascistes – ne serait plus qu’une simple formalité lorsqu’elle reviendrait au Parlement pour être votée article par article.
Et, comme si tout cela ne suffisait pas, une étude commandée par le gouvernement en vue de réformer la Sécurité sociale a proposé des coupes brutales dans le montant des retraites. Il serait désormais calculé en fonction de l’ensemble des cotisations durant toute la carrière professionnelle cotisée et non plus de ses dernières années. Pour compenser ces coupes, l’étude suggérait divers mécanismes qui, naturellement, seraient à la charge des travailleurs et travailleuses. Presque naturellement, l’universitaire chargé de l’étude – qui est également consultant pour plusieurs compagnies d’assurances – suggérait que les travailleurs et travailleuses commencent à cotiser à des fonds de retraite privés (système par capitalisation) qui seraient censés «compléter» la perte subie sur les pensions déjà maigres de la Sécurité sociale.
Cet «expert» suggérait également une mesure directement liée à la crise du logement: que les retraités propriétaires de leur logement signent des contrats prévoyant la cession de leur logement aux banques à leur décès, en échange d’un complément de retraite tant qu’ils sont en vie.
Cette étude a suscité une vague de protestations et, en août 2026, le gouvernement a décidé de la geler. Mais elle a permis de comprendre quelles idées mûrissent dans les couloirs du pouvoir et à quel point le gouvernement se soucie du droit au logement.
Les premiers pas de la lutte pour le droit au logement
L’adoption en première lecture de la loi sur les baux, le 30 septembre 2026, révélait la myopie politique du gouvernement et de l’extrême droite, cela dans le contexte d’une année marquée par de grandes mobilisations dans des pays comme l’Italie ou la Belgique, et d’une semaine au cours de laquelle la jeunesse madrilène campait déjà à la Puerta del Sol afin de protester contre l’expulsion de Maricarmen Abascal. Sans mentionner la jeunesse française qui manifestait massivement aux côtés des enseignants, des professionnels de la santé et des pompiers. Les turbulences politiques en Europe ne pouvaient pas passer inaperçues dans une société portugaise qui a autant, voire plus, de raisons de se plaindre que celles de l’Espagne et de la France. La place centrale occupée par la question du logement en Espagne ne pouvait que faire des vagues au Portugal.
C’est ainsi que, le 10 octobre, dans le centre de Porto, a débuté le campement pour le droit au logement, qui s’est maintenu jusqu’à sa dispersion le 15 octobre, en pleine nuit, à la suite d’une violente intervention policière qui a fait des dizaines de blessés. Le lendemain, la place D. João I a été occupée par une manifestation 50 fois plus importante que celle dispersée la veille. Peu après, le 17 octobre, un campement a vu le jour dans le centre de Lisbonne. Il s’est «installé» sur la place du Rossio (au centre de Lisbonne) jusqu’à ce qu’il soit, lui aussi, dispersé trois jours plus tard par intervention policière qui a fait de nombreux blessés et entraîné une cinquantaine d’arrestations. Le jour même de la répression à Lisbonne, les manifestant·e·s ont suspendu une nouvelle tentative d’installation de tentes à Porto face à la menace d’une intervention policière.
Une semaine plus tard, le 27 octobre, une manifestation rassemblant plusieurs milliers de personnes s’est tenue devant le Parlement pour protester contre le budget de l’État (Orçamento do Estado 2027), qui faisait l’objet d’un premier vote et a été approuvé dans son ensemble grâce à l’abstention, cette fois-ci, du Parti socialiste. La proposition budgétaire prévoit une réduction des dépenses, déjà ridiculement faibles, consacrées à la construction de logements sociaux, ainsi que des coupes dans les postes consacrés à l’éducation et à la santé. Les dépenses militaires augmentent considérablement (bien que cela soit en partie dû à des mécanismes indépendants du budget 2027). Les manifestant·e·s ont discuté de la possibilité d’installer un campement devant le Parlement, mais ont également voté contre cette option en raison de la menace de répression policière.
Deux jours plus tard, dans la nuit du 29 octobre, des agents de la PSP (Policia de Segurança Pùblica) et de la GNR (Guardia Nacional Republicana, à statut militaire) ) ont organisé à Lisbonne une manifestation rassemblant environ un millier de participants pour réclamer de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Interrogé par la presse, le porte-parole du principal syndicat de police a admis que le problème du logement constituait également un enjeu sérieux, surtout pour les agents les plus jeunes. Il est allé jusqu’à se déclarer solidaire de ceux et celles qui manifestent pour le droit au logement. Bien que, de manière contradictoire, il ait continué à justifier la répression contre ces mêmes personnes avec lesquelles il disait être solidaire…
Premier bilan de la lutte et des campements
Le mouvement portugais des campements se distingue de la vague de luttes en France par l’absence totale de ripostes décidées aux agressions policières, le respect fréquent des interdictions et une attitude fondamentalement «légaliste». Il s’agit toutefois d’un mouvement qui fait ses premiers pas et semble déterminé à poursuivre son chemin. Bien que les campements ne rassemblent généralement pas plus de quelques centaines de personnes, ils bénéficient d’une sympathie diffuse et généralisée au sein de la société. Les participant·e·s se sentent encouragés par les grandes manifestations qui, pendant la journée, protestent contre la répression nocturne, ainsi que par les défections enregistrées dans le camp adverse, où des politiciens, des journalistes ou des commentateurs de droite déclarent soutenir la cause des manifestant·e·s.
Dans les campements, la coutume s’est instaurée de tout décider lors d’«assemblées populaires», ce qui a immédiatement provoqué une vague de réactions hystériques de la droite contre ce qu’elle considérait comme une résurgence du PREC (Processus révolutionnaire en cours de 1975). Mais cette droite, qui cherchait désespérément des «infiltrés de l’extrême gauche», des vandales prêts à incendier des poubelles et à briser les vitrines des commerces gentrifiés du centre de la ville, s’est soudainement retrouvée désarmée face au naturel avec lequel des personnes aux affiliations politiques les plus diverses, et le plus souvent sans affiliation aucune, intervenaient à visage découvert lors des assemblées et étaient accueillies avec affection par les participant·e·s, sans aucune discrimination. Certaines chaînes de télévision ont même donné la parole à la dirigeante de Trabalhadores Unidos, un petit parti trotskiste, sans doute en raison du rôle que ce parti et d’autres similaires ont joué dans la mobilisation, mais aussi dans le but malicieux d’apposer une étiquette partisane à une mobilisation composée principalement de jeunes sans aucune expérience militante préalable.
L’apprentissage politique du mouvement a été rapide et, dès le 17 octobre, l’Assemblée populaire du campement de Porto a adopté un appel adressé aux centrales syndicales CGTP et UGT afin qu’elles se coordonnent avec leurs homologues espagnoles pour transformer la grève générale qu’elles avaient convoquée pour le 11 novembre en une grève générale ibérique pour le droit au logement. Le lendemain, l’Assemblée populaire du campement de Lisbonne a approuvé un appel allant dans le même sens. Ces deux appels rejoignaient ainsi celui lancé par le Syndicat des locataires de Madrid aux centrales portugaises, ainsi que les démarches entreprises par les centrales espagnoles CCOO et UGT auprès de leurs homologues portugaises. Mais la réponse des centrales portugaises s’est avérée évasive, ce qui, à l’approche de la date, équivaut à un refus.
Quoi qu’il en soit, la ténacité et la persistance des manifestations ont ouvert des fissures parmi les dignitaires au pouvoir. Le ministre de l’Intérieur, Luís Neves, qui avait déclaré que «les campements sont terminés», a ensuite dû constater leur poursuite. Le maire de Porto, Pedro Duarte, avait promis de réprimer «sans pitié» les campements, mais lorsque ceux-ci se sont poursuivis, il a jugé bon de s’excuser pour le terme «sans pitié» et d’inviter les manifestants à une rencontre. Le Premier ministre, Luís Montenegro, avait initialement fait une déclaration malheureuse, exhortant les manifestant·e·s à ne pas se montrer «égoïstes» en réclamant un toit sous lequel vivre. Cette déclaration a été tellement tournée en dérision que, depuis lors, Montenegro s’est enfoncé dans un silence de plomb, ce qui lui a également valu d’être ridiculisé. Le président de la République, António José Seguro (PS), également critiqué pour son silence, ne l’a rompu que le 27 octobre, pour critiquer timidement la police, affirmant qu’il n’avait pas apprécié «ce qu’il avait vu».
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Au-delà de l’incohérence des discours et des déclarations, la mobilisation a créé des problèmes politiques évidents pour le gouvernement et les partis qui le soutiennent tour à tour. Le gouvernement de droite comptait sur l’abstention des sociaux-démocrates du PS pour adopter le budget, et sur celle des néofascistes de Chega pour adopter la loi sur les baux. Dans des conditions normales, l’adoption du budget se serait faite avec quelques critiques anodines dans les rangs du PS. Mais, dans le climat créé par les campements et les manifestations, le manque d’investissement dans les services publics et le logement social est apparu plus clairement.
Le 24 novembre, le PS permettra l’adoption du budget, mais il en paiera un prix politique bien plus élevé que d’habitude et pourrait formuler certaines exigences à l’égard du gouvernement afin d’atténuer ce coût.
Quant à Chega, la situation est encore plus complexe: sa schizophrénie populiste le rend plus sensible à la pression exercée par les manifestations, alors même qu’il se présente comme un fervent partisan de la répression policière les visant. Mais comme la répression n’a pas porté ses fruits, et s’est même révélée contre-productive, Chega commence à laisser entendre qu’à la fin du mois de novembre, il pourrait voter contre la loi sur les baux lors du vote article par article, accusant le gouvernement de ne pas avoir respecté l’accord qu’ils avaient conclu tous deux. Et le gouvernement ne peut pas considérer cette menace comme un simple coup de bluff, car la même chose s’est déjà produite avec le paquet de mesures sur la législation du travail. En effet, Chega voulait l’adopter et avait promis de le faire, puis, face au succès des deux grèves générales il a fait marche arrière sans vergogne et a rejeté la législation sur laquelle le gouvernement avait tant misé. Si le même scénario se répète aujourd’hui, le gouvernement minoritaire de droite terminera l’année gravement affaibli, après avoir essuyé le rejet parlementaire de ses deux principaux projets politiques de cette législature.
C’est précisément pour cette raison que le gouvernement redouble d’efforts désespérés pour démobiliser les campements et les manifestations, oscillant entre une répression brutale et un pseudo-dialogue. La vérité a échappé au ministre Luís Neves le 21 octobre, lorsqu’il a justifié la dernière charge policière en affirmant qu’elle visait «à ne pas laisser le mouvement prendre de l’ampleur». Il ne s’agissait pas de réprimer des débordements ou des «violences» qui, au grand dam du gouvernement, n’ont jamais eu lieu, mais d’étouffer dès sa naissance un mouvement qui menace de gagner la sympathie de plus en plus active de la société. C’est ainsi que Luís Neves, ministre haï par l’extrême droite et visé par une motion de censure déposée par Chega, s’est retrouvé dans les bras du leader néofasciste André Ventura en raison de la dureté des coups de matraque infligés aux manifestants et manifestantes. (Article publié sur le site Huella del Sur le 31 octobre 2026; traduction par la rédaction de A l’Encontre)
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Quelques précisions sur la mobilisation à Lisbonne

Les manifestations rassemblent environ 20 000 personnes, les assemblées du Rossio (place centrale de Lisbonne) peuvent en compter un millier, et il y a un noyau d’une centaine de militants qui anime le mouvement.
Ce «noyau» apprend vite: lors des premiers campements, seule une douzaine de personnes formaient un service d’ordre de veille et presque toutes ont été prises au dépourvu par la charge policière alors qu’elles dormaient; hier soir (1er novembre), tout était différent: des centaines de personnes étaient restées éveillées pour attendre la police, à tel point que celle-ci a mis plus de temps à intervenir et qu’on a même cru qu’elle ne viendrait pas. Lorsqu’elle est arrivée, les deux premières lignes du service d’ordre étaient équipées de casques et de boucliers, sans aucune arme offensive, mais avec de quoi leur permettre de résister à l’assaut de la police suffisamment longtemps pour que la plupart des gens quittent la place du Rossio en direction de la Praça da Figueira, ce qui a ensuite compliqué la tâche de la police pour disperser la foule sans déranger les touristes du quartier chic lors de la nuit d’Halloween
L’organisation avait également anticipé les arrestations (plus d’une centaine de personnes ont été arrêtées et inculpées). Elle avait envoyé des équipes dans les commissariats où les détenus étaient le plus susceptibles d’être emmenés. La question de la stratégie judiciaire fait désormais débat, car le ministère public leur propose des peines minimales s’ils acceptent de reconnaître le «délit de désobéissance», sans passer par un procès, mais au moins, le campement de Porto a déjà décidé de passer en jugement, et il semble y avoir des chances que le gouvernement y fasse mauvaise figure. Le procureur général de la République est sur la sellette: il affirme que les manifestant·e·s auraient dû obéir aux ordres de la police, mais reconnaît également que l’installation des tentes est légitime.
L’organisation du campement bénéficie du soutien de certains des artistes portugais les plus en vue; on y organise des concerts qui, dans n’importe quelle salle, coûteraient une fortune à écouter, avec une liste de noms qui ne se réunissent jamais en telle quantité et avec une telle qualité. On entend beaucoup la musique de Zeca Afonso, Zé Mário Branco, Fausto et Sérgio Godinho, et aujourd’hui, on a joué «L’Internationale». Il y a du théâtre et des activités pour les enfants; et 400 repas sont organisés chaque jour
Comme demain c’est lundi, que beaucoup de gens doivent aller travailler, et que deux nuits d’affilée d’affrontements, c’est trop, l’assemblée a décidé qu’aujourd’hui, on ne monterait pas les tentes. Mais la lutte va continuer. (Envoyé par l’auteur le 1er novembre 2026 au soir; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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