
Par Léon Crémieux
Avec le 5 novembre, le mouvement social est entré dans une nouvelle étape en France.
1,6 million de personnes rassemblées dans les rues, soit des chiffres presque équivalents aux grandes manifestations contre la réforme de retraites du premier trimestre 2023. Cela dans un contexte d’interdictions des manifestations ou de leur déplacement hors des centres-villes, mais surtout dans un contexte d’intimidation et de répression policière, plus violent qu’en 2023, avec un gouvernement dos au mur. Les médias renvoient en boucle des images de pillages, de dégradations, d’incendies de bâtiments scolaires. Des porte-parole politiques de la droite et de l’extrême droite submergent depuis un mois radios, télés et réseaux sociaux de déclarations d’appel à rétablir l’ordre face aux «émeutes» provoquées par «l’ultra-gauche et LFI, responsables de manipuler la jeunesse ».
Donc ce 5 novembre est un grand succès qui a réussi aussi à balayer la prétention de Macron d’interdire les manifestations ou d’imposer des parcours interdisant les centres-villes. La force des mobilisations précédentes a réussi à imposer des parcours dans les centres-villes comme à Paris, à Marseille. Par contre, à Toulouse, la manifestation sur le parcours choisi par l’Intersyndicale avait été interdite par la Préfecture. Or, 80 000 manifestant·e·s ont imposé leur présence malgré les violences policières. A Lyon, les violences policières ont été dénoncées par les élus de gauche de la municipalité. L’ambiance aura été festive dans tous ces cortèges avec la multiplication des orchestres symphoniques ou de fanfares répondant à l’appel lancé à Paris par l’Orchestre du Nouveau Monde.

à Paris – s’exprime dans d’autres
villes.
Donc, le rapport de forces a marqué un cran, avec le maintien des exigences de la jeunesse et la mise en avant des plates-formes des syndicats sur les salaires. Avec force s’impose un point commun: en finir avec 10 ans de politiques qui attaquent les conditions de vie, de travail, de logement, des classes populaires, de politiques qui attaquent le pouvoir d’achat.
L’ensemble des huit syndicats nationaux (CGT, CFDT, CFTC, CGC, FO, FSU, UNSA, Solidaires) avaient appelé à une journée nationale de grève et de manifestations pour:
– l’augmentation du SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance), de l’ensemble des salaires, des pensions, de la valeur du point d’indice des fonctionnaires [l’un des éléments qui permettent de calculer le salaire brut des fonctionnaires]
– l’augmentation de toutes les aides sociales (Aides personnelles au logement-APL, allocations familiales, bourses étudiantes, Revenu de solidarité active-RSA),
– une planification environnementale et industrielle pour relocaliser et décarboner l’industrie, des moyens pour lutter contre le réchauffement climatique et adapter les villes, les bâtiments et les transports à ses effets,
– augmenter les moyens des services publics,
– des mesures de justice fiscale pour taxer les patrimoines, les héritages et les dividendes, «évaluer, conditionner et redéployer» les 211 milliards d’euros d’aides publiques distribués aux entreprises [estimation établie par une commission d’enquête du Sénat].
C’était le jour de la réelle jonction de l’ensemble du mouvement syndical du pays avec le mouvement de la jeunesse, et surtout l’appel à l’ensemble du salariat de se mobiliser. Si cet appel avait été annoncé, au départ, parallèlement au mouvement de la jeunesse, il a pris un autre sens avec la jonction explicite, avancée tant par les organisations de jeunesse que par les collectifs de Gilets jaunes.
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Face à la force de la mobilisation, acculé et craignant d’être submergé par le développement de grèves dans les entreprises du public et du privé, Sébastien Lecornu (premier ministre) a sorti le joker des cas d’urgence: la convocation en urgence d’une «conférence sociale» rassemblant syndicats, gouvernement et patronat dès le lundi 9 novembre «pour apporter des réponses aux questions de pouvoir d’achat et de salaires». Première petite manœuvre, cette «conférence» ne s’adresse pas aux questions des fonctionnaires, de leur point d’indice et de leurs grilles d’emplois.
Pour préparer cette conférence, le gouvernement se réunit ce week-end (7-8 novembre) avec les responsables des organisations patronales, MEDEF- Mouvement des entreprises de France, U2P- Union des entreprises de proximité et les Entrepreneurs (ancienne CGPME-Confédération générale des petites et moyennes entreprises).
Clairement, le gouvernement veut se limiter à ce que le patronat serait prêt à lâcher pour fissurer le front syndical et rendre plus difficile un mouvement de grève dans le privé. En pratique, une avancée d’un mois de la revalorisation automatique du SMIC (aujourd’hui de 1477,93 euros net) de la vingtaine d’euros net qui devrait intervenir en janvier. Et au-delà, Lecornu proposerait au patronat – au-delà de l’augmentation automatique – peut-être un «coup de pouce», une augmentation supplémentaire. L’augmentation automatique du SMIC est prévue par le Code du Travail et repose au 1er janvier sur un calcul combinant l’inflation et la progression du salaire horaire de base ouvrier·ère·s et employé·e·s, données fournies par la statistique publique de la DARES (Direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques). Cette formule de calcul n’a pas empêché une perte de pouvoir d’achat réel régulière du SMIC face à l’inflation, car les produits de première nécessité et l’énergie sont la composante essentielle des dépenses d’un ménage au SMIC et eux ont progressé plus vite que l’inflation. Malgré une augmentation de 21% depuis 2020, le pouvoir d’achat a baissé de 18%, car le SMIC n’a plus eu de «coup de pouce» depuis 2012, Macron s’y étant refusé obstinément durant ses deux quinquennats, fidèle à sa politique ultra-libérale. Néanmoins, même à un bas niveau, le SMIC est depuis plusieurs années supérieur aux minima salariaux de 122 branches professionnelles (sur 649). Les conventions collectives professionnelles de branche fixent des salaires minima par catégorie et type d’emploi. Cela prouve le retard pris, la baisse de pouvoir d’achat des salaires, les conventions n’ayant aucune obligation d’augmenter les salaires en fonction de l’inflation.
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La poussée libérale est à un tel niveau que le patronat, la droite et l’extrême droite s’insurgent contre toute augmentation du SMIC, et même contre le décalage d’un mois de l’augmentation automatique «Pas de coup de pouce même léger!» clame Bruno Retailleau, sénateur, candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle. Pour Marine Le Pen, même un coup de pouce symbolique voudrait dire que l’«on rentre dans l’URSS!», disant clairement qu’il faut remettre en cause les règles d’augmentation inscrite dans le Code du Travail. Edouard Philippe (ex-ministre de Macron, maire du Havre, candidat à l’élection présidentielle du parti Horizons) refuse également toute mesure de «coup de pouce». Ces trois candidats se font évidemment les porte-parole des trois organisations patronales qui pensent tout simplement qu’il faut tenir ferme et ne pas remettre en cause, même d’un iota, la politique servile de soumission aux intérêts capitalistes.
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Côté syndical, la CGT demande une revalorisation du SMIC de 150 euros, Solidaires avance le SMIC à 2000 euros net. Pour rappel, en 1968, pour ne pas perdre davantage, le patronat, lors des accords de Grenelle, avait cédé sur 35% d’augmentation du SMIG-Salaire Minimum Interprofessionnel Garant (le SMIC de l’époque) et 10% d’augmentation sur l’ensemble des salaires, preuve d’ailleurs que peut être imposée, par un accord national interprofessionnel, dans toutes les entreprises, une augmentation de salaires pour toutes et tous. Pour cela, il faudrait que la peur qu’a aujourd’hui le gouvernement se communique au MEDEF.
L’Intersyndicale de l’Education nationale et de la Recherche (sans la CFDT) appelle à la grève le 10 novembre. Les huit fédérations de fonctionnaires, non concernées par la «conférence», appellent à une nouvelle journée de grève et de manifestations, et devraient annoncer la date en début de semaine. Du côté des directions des syndicats nationaux, Sébastien Lecornu aura réussi à éviter qu’une nouvelle date de mobilisation soit annoncée le soir du 5 novembre, une majorité de syndicats voulant attendre la «conférence». Ce n’est évidemment que partie remise, car il ne sortira de cette rencontre que les miettes que seraient prêts à octroyer le patronat. D’ailleurs, Patrick Martin, le président du MEDEF, a annoncé qu’il ne modifierait pas son agenda et ne prendrait pas part à cette conférence.
Donc, la condition «d’un accord», non remplie pour l’instant, est toujours le démarrage de grèves dans le privé et le public pour lesquelles se mobilisent aujourd’hui des milliers de militant·e·s dans les entreprises et les sections syndicales combatives à la CGT, FSU, Solidaires et même dans d’autres syndicats. Celles-ci n’ont pas démarré dans la foulée du 5 novembre et c’est évidemment l’enjeu pour renforcer et maintenir le mouvement de la jeunesse, faire reculer gouvernement et patronat dans les entreprises et L’Education nationale, pour imposer une «autre répartition des richesses». Derrière cela, l’enjeu est aussi de construire un rapport de force politique qui puisse triompher de Le Pen en 2027. (Article reçu au soir du 7 novembre).

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