France. La lame de fond qui menace Macron et son monde

Manifestation du 24 octobre à Paris. (Capture de vidéo)

Au vu de la participation massive (avec une multitude de jeunes) aux rares manifestations qui ont pu avoir lieu ce week-end en France (certaines autorisées, d’autres non, comme à Bordeaux ou à Marseille), ainsi qu’à celle organisée contre le congrès du Rassemblement national (RN) à Orléans (20 000 manifestants), il apparaît clairement que le mouvement de contestation sociale qui a débuté en septembre a marqué un tournant le 17 octobre. Le prochain rendez-vous, le 5 novembre, avec l’appel à la grève et aux manifestations contre toutes les mesures antisociales du gouvernement Lecornu, la tension continue de monter en France. L’article de Léon Crémieux aborde le contexte et les caractéristiques de ce mouvement.

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Le 17 octobre a été, en France, une journée historique de mobilisation, comparable en nombre à celles de 2023 lors des grandes mobilisations des retraites. 800 000 personnes (550 000 selon la police), plus de cent manifestations déclarées, plus de nombreuses autres, non déclarées, dans des localités et des quartiers.

S’exprime aujourd’hui, de façon spectaculaire, une crise sociale qui vient de loin et entre en écho avec des crises similaires dans beaucoup d’autres pays avec toujours, au cœur, la mobilisation massive de la jeunesse. Et la violence qui a pu s’exprimer dans les rues du pays contre des commerces et des bâtiments institutionnels, avec des groupes minoritaires mais nombreux, dans toutes les villes, est malheureusement le reflet de la violence sociale que vivent chaque jour des millions d’hommes et de femmes qui subissent la précarité et la misère, violence aggravée en permanence par la politique des gouvernements de Macron qui frappent les classes populaires, sont indifférents à la misère sociale et protègent les privilèges des plus riches et des grandes entreprises.

La première caractéristique des mobilisations actuelles est son caractère inédit, manifesté avec force le 17 octobre, un déferlement massif, inattendu même, une convergence non seulement de colères, mais aussi d’exigences sociales bien concrètes, venant des collectifs de Gilets jaunes issus des mobilisations de 2018, des organisations et coordinations lycéennes et étudiantes, des syndicats CGT, FSU et Solidaires, Donc un large brassage, avec au centre la jeunesse, mobilisée et auto-organisée sous diverses formes depuis plus d’un mois. On peut dire que le mouvement actuel est la résurgence des mobilisations importantes apparues depuis 10 ans dans le pays: les Gilet jaunes, les mobilisations des banlieues populaires contre les violences policières et les discriminations, et enfin les manifestations massives des salarié·e·s contre la réforme des retraites. On ne peut pas comprendre la force de ce mouvement sans ajouter la place de #Metoo, des mobilisations contre les VSS, celles contre les grands projets inutiles, notamment Sainte Soline. De fait, c’est tout le bilan catastrophique des gouvernements Macron depuis 2017 qui explose à la surface, une «politique de l’offre», faite chaque année de 270 milliards de subventions et de cadeaux aux entreprises et aux plus riches[1], et de blessures profondes pour les classes populaires, pour les droits sociaux, le pouvoir d’achat et les services publics, entraînant aujourd’hui le rejet le plus cinglant d’un président et d’un gouvernement depuis le début de la Ve République en 1958.

La date du 17 octobre est d’abord venue d’un appel sur les réseaux sociaux, dès le 8 septembre sur le réseau social Tiktok, contre la vie chère et l’envolée des prix des carburants[2], avec des dizaines d’affiches reprenant le thème des Gilets jaunes préparant, dans des boucles cryptées, des rendez-vous de rassemblements dans une multitude de villes du pays, des zones rurales, des villes petites et moyennes. S’y sont joints des initiateurs du mouvement «Bloquons tout» qui avaient déjà appelé à une grande journée en septembre 2025, contre la vie chère et l’injustice fiscale, qui ont dressé une carte nationale des rassemblements, carte remplissant vite l’essentiel des régions et localités. D’anciens responsables des Gilets jaunes, toujours sur les réseaux sociaux ont pris le relais.

Cette prolifération d’appels par en bas, en dehors de toute réelle organisation politique ou syndicale, est la première caractéristique du 17 octobre, rassemblant des salarié·e·s, des précaires, souvent les premiers frappés ces derniers mois par les canicules dans des logements inadaptés, par l’augmentation galopante des denrées alimentaires, du coût de l’énergie. La colère est évidemment d’autant plus forte que le gouvernement minoritaire de Macron et Lecornu, rogne sans cesse sur les dispositifs de redistribution sociale et promet, depuis l’été, un budget 2027 épargnant une fois de plus la contribution fiscale des grandes fortunes, des revenus du capital, et des grandes entreprises, multipliant envers elles les exonérations, aides et subventions, mais frappant durement les classes populaires, la jeunesse et les retraités. Le mouvement des Gilets jaunes avait été, en 2018 et 2019, une profonde vague de mobilisation dans tout le pays, notamment les zones d’habitation périurbaines, démarrant contre une augmentation des taxes sur des carburants dont le prix avait déjà lourdement augmenté les années précédentes, mais vite élargi au rejet de la pression fiscale, à la perte des services publics dans des zones rurales et périurbaines cumulant pertes d’emplois, d’hôpitaux, de transports. En gros, une situation miroir de celle vécue dans les quartiers populaires des grandes villes. Le mouvement s’était construit alors en se rassemblant autour de plus de 1000 groupes Facebook, plus de 4 millions de personnes. Autour de 3 millions de personnes participèrent dans les rues aux actions des Gilets jaunes, réparties dans tout le pays, élargissant leurs exigences dans des cahiers de doléances. Le mouvement des Gilets jaunes vit l’explosion des violences policières, des personnes mutilées par des tirs de LBD ou de grenades de désencerclement: 1 décès, 613 personnes blessées, 23 ayant perdu un œil, 5 mains arrachées. «La police a blessé plus de manifestants en quelques mois autant de manifestants qu’en vingt ans»[3]. La gestion violente des manifestations populaires avait déjà été mise en place en 2016 par le gouvernement socialiste de Manuel Valls face aux mobilisations contre la loi Travail El Khomri. Le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, Amnesty International ont depuis condamné cette gestion violente des manifestations, ces exactions et l’utilisation d’armes «de force intermédiaire», LBD 40, Taser, des grenades lacrymogènes ou de désencerclement, dites «sublétales» et devenues armes mortelles à plusieurs reprises.

La première force du 17 octobre vient d’abord de cette dynamique populaire profonde. Vient ensuite évidemment la puissance du mouvement de la jeunesse, parti des lycées des banlieues populaires en Outre-Mer, début septembre, qui s’est développé sans faiblir jusqu’au 17 octobre, pendant plus d’un mois, malgré la violence et la répression policière qu’il a subi. Ce sont les conditions d’études qui ont été le facteur déclencheur: absences de profs, locaux insalubres, classes surchargées, apparaissant d’autant plus insupportables au sortir de plusieurs semaines de canicules dans des logements. Là aussi c’est un mouvement «par en bas» qui s’est vite développé. D’abord, sans avoir beaucoup d’écho en France, les blocages ont débuté à Mayotte et en Guyane, dès la rentrée, fin août et début septembre, pour la rénovation et la ventilation des classes, contre les prix de cantine, en général contre l’état d’abandon et le sentiment de relégation sociale, des revendications claires et une grande détermination. En France même, les blocages ont démarré le 17 septembre par un lycée de région parisienne à Créteil, reprenant les revendications avancées par les enseignants. Là aussi, la question des locaux, mais aussi les classes surchargées, l’absence d’enseignants, les horaires impossibles et l’exigence de la suppression de deux mesures introduites au début du premier quinquennat de Macron en 2017- 2018: la réforme Blanquer (démantelant les filières – littéraire, scientifique, économie –, dans les lycées et les remplaçant par des «spécialités au choix») couplée à la mise en place d’un moyen de sélection impitoyable pour l’orientation après le baccalauréat, «Parcoursup». Cette plateforme ferme la porte de nombreuses formations, écarte les lycéens des classes populaires de beaucoup de filières destinées aux classes supérieures et, par exemple en 2026, a laissé sans affectation dans le supérieur 126 000 jeunes sur près de 900 000 bacheliers. Le verdict est sans appel: malgré un «baccalauréat pour tous», puisque 80% d’une classe d’âge obtient un baccalauréat, 57% de cette même classe n’obtient pas un bac général permettant seul l’accès aux filières licences et masters universitaires. «Parcoursup», derrière son algorithme assure un tri social d’une redoutable efficacité. Toutes les études démontrent la sévère réalité de la reproduction sociale, et son accentuation depuis 2020[4].

Au sein de la jeunesse, celle des quartiers populaires vit toute la violence quotidienne de la discrimination sociale, côtoie celle vécue par leurs parents et celle qu’exercent les forces de police à son encontre. Cette violence s’est renforcée nettement depuis plus d’un mois avec le mouvement de blocages des lycées qui fut criminalisé dès le départ, classé par le ministère de l’Intérieur dans la rubrique des violences urbaines. C’est malheureusement une vieille histoire dans le pays. Depuis vingt ans, à plusieurs reprises les jeunes des quartiers ont exprimé leur colère et leurs exigences face à leur situation d’exclusion, de relégation sociale. En 1990, à partir de Vaulx en Velin, dans la banlieue de Lyon, puis en 2005, lorsque deux jeunes de 17 et 15 ans, Zyed Benna et de Bouna Troré, trouvèrent la mort à Clichy sous-Bois, poursuivis par la police, électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés. Plusieurs semaines de révoltes s’en suivirent dans les quartiers pour exiger la justice sociale, venger la mort des deux jeunes et dénoncer les violences policières. Cette mobilisation, au lieu d’être traitée par le gouvernement comme une question sociale, fut traitée comme des émeutes de violences urbaines, de «casseurs, voyous» et «racaille» comme les traita le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkosy. «Rien n’a changé», comme le répète dans un entretien[5], vingt ans après, Mekki Daouadji Djilali, le président d’ACLeFeu, collectif créé à Clichy sous Bois après la mort de Zyed et Bouna. Le collectif avait rédigé un cahier de doléances traçant les priorités de la population. Avaient été rassemblées à l’époque 20 000 contributions remontées de 120 villes. 20 ans après les problèmes et les priorités sont les mêmes. «Depuis 2005, toutes les réformes mises en place ont été sécuritaires et non sociales» ajoute Mohamed Mechmache, membre fondateur d’ACLeFeu. Mais, pour les responsables politiques, les jeunes des quartiers populaires, surtout celles et ceux des familles issues de l’immigration post-coloniale, ne peuvent pas être des acteurs politiques, porteurs de luttes et d’exigences sociales. Le même schéma s’est renouvelé à plusieurs reprises, par exemple en juin 2023, lors de la mort de Nahel Mezrouk, un jeune de 17 ans, tué à bout portant par un policier, lors d’un contrôle de police, à Nanterre.

Cette dynamique profonde venant des lycées des quartiers populaires s’est vite étendue aux autres lycées, aux facultés et, fait inédit, aux grandes écoles «prestigieuses» HEC, IEP, Ecole des Mines explicitement en solidarité contre la ségrégation sociale, 90% des universités bloquées la semaine du 11 au 17 octobre, des universités où manquent plus de 100 000 places pour accueillir les étudiant·e·s.

Les exigences mises en avant par le mouvement lycéen sont claires depuis le début: syndicats et coordinations se sont mis à l’unisson sur l’exigence de la suppression de Parcoursup et de la réforme Blanquer, des créations de postes suffisantes pour combler les manques d’effectifs d’enseignants, d’infirmières d’assistantes sociales, une augmentation budgétaire de 10 milliards pour permettre la réfection du bâti scolaire et son adaptation aux changements climatiques. Le gouvernement a jusqu’ici refusé de donner la moindre réponse concrète à ces demandes, les traitant même par le mépris.

Mais la lame de fond dans la jeunesse exprime une prise de conscience multiforme. Le député de LFI, Louis Boyard explique les 4 lignes de force de politisation dans la jeunesse:

– le mouvement #MeToo et la place prépondérante prise par les jeunes femmes avec une culture féministe,
– les grèves mondiales pour le climat,
– les révoltes des quartiers populaires contre le racisme, notamment après la mort de Nahel,
– la Palestine et l’horreur du génocide commis par le régime sioniste.

Tout cela remet en cause Macron et son monde, et sa sinistre continuité dans ce que promet l’extrême-droite.[6]

Le mouvement des jeunes et celui exprimé par les Gilets jaunes convergent avec l’ensemble des préoccupations sociales des salarié·e·s, l’absence de réponse aux besoins sociaux, ls services publics, le coût de la vie, à commencer par celui de l’énergie et de l’alimentation, une paupérisation nette des classes laborieuses. Le taux de pauvreté (60% du revenu médian) est de 15,4%, 9,8 millions de personnes, taux en augmentation depuis le milieu des années 2000. La France était un des pays avec un faible taux de pauvreté après l’effet des systèmes de redistribution. La mise en pièces de ces systèmes depuis le milieu des années 2010 remet en cause ce filet protecteur.

Le cumul des effets de la réforme des retraites, du coût de la vie, de la précarisation des emplois, des difficultés de logement, du blocage ou de la faible augmentation des salaires crée une situation de plus en plus difficile pour les salarié·e·s et leur famille. Les mobilisations contre les retraites en 2023 ont été l’expression de tout ce mal-être et l’exigence d’une autre politique sociale. Le désaveu de la Macronie et de ses budgets frappant les classes laborieuses s’est exprimé électoralement en 2022 et 2024. Les gouvernements macronistes minoritaires successifs n’ont depuis tenu que par la mansuétude du Parti socialiste qui a sauvé l’adoption des budgets des finances publiques et de la Sécurité sociale 2026 et accepté des mascarades de négociations sociales n’ayant débouché que sur des impasses avec Bayrou et Lecornu: au printemps 2025, le «conclave» de Bayrou, à l’automne 2025, la «suspension de la réforme des retraites» et «la conférence sur la retraite et le travail» ont justifié les sursis donnés par le PS aux gouvernements de Macron et permis de désunir le front syndical. En effet, à deux reprises, CFDT, CFTC, et CGC se sont engouffrés dans cette porte n’ouvrant sur aucun recul gouvernemental.

Cet automne, une nouvelle configuration apparaît et le rôle du syndicalisme combatif peut être déterminant dans l’issue de l’affrontement social actuel. Les syndicats, après une journée commune de mobilisation et de manifestation le 29 septembre, dans la Fonction publique avaient fixé la date commune du 5 novembre pour une prochaine journée centrée sur la défense des services publics, l’augmentation du SMIC et des salaires. La date du 5 novembre semblait tardive à beaucoup, alors qu’il fallait renforcer et soutenir sans attendre la mobilisation de la jeunesse. De plus, le mois d’octobre comprenait plusieurs échéances du mouvement de la jeunesse et des Gilets jaunes. Solidaires a ainsi préféré attendre le 17 octobre pour appeler au 5 novembre, pour mobiliser d’abord durant le mois d’octobre. Et, en pratique, CGT, FSU et Solidaires, au long du mois d’octobre, ont soutenu les blocages, protégé les cortèges lycéens face à la police et furent présents le 17 octobre. Le reste de l’intersyndicale nationale n’a pas suivi le même mouvement même si de nombreux syndicats au moins CFDT et FO suivaient localement et par leurs fédérations Education.

Aussi, le 17, la place des syndicats a été très importante donnant le liant à l’ensemble des autres composantes et ils ne furent pas épargnés par les forces de police, à l’exemple de Toulouse où la ligne de tête du cortège syndical subit un tir de grenades entraînant des blessures pour quatre responsables syndicales.

Maintenant, nous sommes à un moment charnière du mouvement.

Le gouvernement et la droite ont été totalement déstabilisés par l’ampleur du mouvement lycéen et la place politique qu’il a prise dans le paysage. Pendant plusieurs semaines, il a joué la carte de l’isolement de la jeunesse des quartiers en cherchant à la discréditer, la criminaliser, et la décrire comme manipulés par la France insoumise. La généralisation à l’ensemble de la jeunesse a donc surpris, mais Lecornu s’est arc-bouté dans le refus de tout recul, de toute satisfaction des demandes lycéennes. L’interlocuteur des lycéens fut la police et le ministre de l’Intérieur. La méthode était de frapper fort par la répression avec une campagne de dénigrement systématique par les médias, stigmatisant systématiquement les jeunes comme des casseurs, et accusant «l’ultra-gauche visant à déstabiliser la République, soutenue par LFI». Le Parti Républicain appelait même à la dissolution de la France insoumise et à l’instauration de l’état d’urgence[7].

L’intervention violente des forces de police est allée de pair avec les interpellations massives des jeunes comme moyen de propagande politique en cherchant à dissuader les jeunes de continuer à participer au mouvement: 10 000 interpellations dont 7000 mineurs entre début septembre et le 17 octobre. Des nuits de garde à vue dans des conditions souvent sordides, comme celles dénoncées à Bobigny, des comparutions immédiates, des peines de prison même pour une première comparution pour des jeunes majeurs, Les interpellations sont devenues des outils politiques, déjà utilisés contre les jeunes des banlieues en 2005 (5643 jeunes interpellés), contre les Gilets jaunes (6786 interpellations). Cette intimidation massive, cette criminalisation n’a empêché ni la continuation ni l’élargissement du mouvement ni la jonction avec le mouvement syndical.

Avec le mouvement actuel, le gouvernement a été pris à contre-pied alors qu’il pensait la gauche et les classes populaires paralysées par l’éclatement de la gauche et la modération du front syndical. Lecornu voulait pouvoir continuer une politique et un budget 2027 frappant les classes populaires, imposant plus 40 milliards de coupes budgétaires dans les budgets sociaux avec des attaques contre les retraités, la jeunesse et avec le blocage des salaires des fonctionnaires. Economies justifiées par l’invocation du niveau insupportable de la dette publique, alors que le gouvernement refuse de remettre en cause la fiscalité dérisoire des revenus du capital et des grandes entreprises, et acte une augmentation de 6,5 milliards en deux ans du budget militaire.

Ce projet de budget allait de pair avec un discours toujours plus sécuritaire et poreux aux propositions et au discours du Rassemblement national.

Déstabilisés et blessés par la force du 17 octobre et la jonction avec l’aile combative du mouvement syndical, Macron et Lecornu ont rejoué la tragédie déjà écrite par les ténors bourgeois du XIXe siècle, et la grande peur inspirée par la Commune de Paris: les classes laborieuses sont surtout des classes dangereuses, la canaille met en cause le droit à la propriété, la police et l’armée doivent protéger nos personnes et nos biens.

Les images des vitrines brisées, des centaines de commerces dévalisés le 17 octobre dans les centres des grandes villes ont été le facteur déclencheur d’une spirale redoutable du pouvoir: couvre-feux dans les centres-villes, manifestations interdites, lourdes peines de prison. Cette spirale applaudie par l’extrême droite visait tout autant à faire taire les critiques sur l’incapacité de la police à protéger les centres-villes qu’à essayer de tétaniser, de faire taire le mouvement social et de dissocier les syndicats des mobilisations à venir. A l’image de Zemmour (incriminant «la racaille arabo-musulmane»), Retailleau, Ciotti, Bardella tous les dirigeants de l’extrême droite se sont livrés depuis plusieurs jours à un déferlement de racisme à l’égard de la jeunesse et de la mobilisation, rejoignant Trump et Netanyahou qui dénoncent «l’invasion de l’islam en France». Toutes les chaînes télévisées diffusent des images tournant en boucle de dégradations de bâtiments publics, de commerces, de voitures brûlées. Les éditorialistes dénoncent, jour après jour, les violences insupportables subies par les commerçants, sans avoir jamais eu la moindre attention, le moindre éclairage sur l’enfoncement des classes populaires dans la précarité et l’impossibilité de vivre décemment. Cette violence du quotidien n’a que très rarement eu sa place dans les médias. Mais pris à sa propre politique sécuritaire, le gouvernement a été accusé de ne pas avoir été capable de protéger les petits commerçants ou même les mairies comme à Marseille.

Depuis Macron et Lecornu bégayent, appelant à la fois à l’ordre et à interdire les manifestations, invoquant «la République en danger et la menace séditieuse de la France insoumise et de ses proxys», et précipitant, après un mois de refus, des rendez-vous hâtifs avec les représentants du mouvement de jeunes, lundi 26 avec le premier ministre, puis finalement le 23 avec Macron lui-même, pour annoncer qu’ils auront des réponses plus tard! Pour le 24, des dizaines de manifestations interdites par les préfectures, puis autorisées, déviées de leurs parcours, interdictions parois démenties par les tribunaux administratifs. Le pouvoir redouble ses coups, frappe, et hésite en même temps de peur de manifester sa faiblesse et son manque d’autorité face à un mouvement qui perdure et qui s’entête à vouloir obtenir satisfaction. Aujourd’hui c’est Macron et son gouvernement qui sont pris dans une nasse, ils n’en sont que plus dangereux.

Le gouvernement craint maintenant que le mouvement, loin de s’essouffler, ne fasse tache d’huile dans les jours qui viennent avec des grèves de salariés, notamment autour du 5 novembre. Dès lors, Macron et Lecornu continuent dans leur isolement en refusant la moindre concession à la jeunesse (… tout en annonçant pour le lundi 26 octobre une rencontre avec les organisations de jeunesse et une «refonte» de Parcoursup) et font un pas décisif dans la répression et la dérive autoritaire. Lors des prochaines manifestations, le ministre de l’Intérieur prévoit l’utilisation non seulement des forces de police et de la gendarmerie, mais aussi des moyens du RAID, unité de la police chargée des actions antiterroristes et des forces de l’opération Sentinelle, militaires chargés aussi de l’action antiterroriste sur le territoire, de la BRI (Brigade chargée de la lutte contre le grand banditisme)….Tout cela est l’illustration d’un raidissement autoritaire, applaudi par le RN et les LR, qui demandent l’instauration de l’état d’urgence avec la suspension des libertés publiques mais révèle aussi la faiblesse politique du gouvernement. Le week-end du 24 et 25 octobre des dizaines de manifestations sont interdites ou interdites des parcours prévus dans les centres-villes.

Donc clairement, le mouvement va être sur une ligne de crête. Soit le rouleau compresseur policier arrive à bloquer le mouvement tout en matraquant l’opinion par des images d’une «terreur organisée par l’ultra-gauche et LFI», soit se produit une jonction des mobilisations avec des secteurs de salariés par des rassemblements, des actions communes dans les villes et surtout avec des secteurs professionnels entrant en grève, notamment autour du 5 novembre.

Solidaires a mis en avant explicitement cette politique en appelant à des assemblées générales dans les lieux de travail et lançant la perspective de grèves dans le maximum de secteurs à partir du 5 novembre. La CGT, par la voix de Sophie Binet a elle aussi la perspective des grèves le 5 novembre et au-delà, la FSU appelle aussi à discuter des suites de cette journée de grève sur les lieux de travail, déposant d’ores et déjà un préavis jusqu’à fin novembre. Ainsi, de manières différentes, ces trois syndicats avancent des axes sans se laisser bloquer par les rythmes posés par l’intersyndicale nationale avec les autres syndicats (CFDT, FO, UNSA notamment). Cela est évidemment le bilan tiré dans les syndicats combatifs des grèves de 2023. Cet enjeu est perçu par tous les éléments combatifs du mouvement syndical.

Dernière question et non des moindres. Chacun comprend à gauche que la motivation de la mobilisation actuelle est aussi le combat contre la menace d’un Rassemblement national aux portes du pouvoir politique. Monte la crainte que l’éclatement à gauche, renforcé par la victoire pour l’instant de l’aile la plus sociale-libérale dans le PS (avec la candidature Glucksman) et le rejet de la candidature de Mélenchon par les autres partenaires de l’ancien NFP-Nouveau Front populaire  (Ecologistes, PCF et Après) n’amène à une guerre fratricide à gauche et à la victoire de Le Pen. Le mouvement actuel pourrait donc aussi faire bouger les lignes par un mouvement par en bas, imposant de construire l’unité comme elle avait pu se réaliser en 2024.

Peu de monde y a porté attention, mais à Orléans, une large unité à gauche, comprenant côte à côte le PS et LFI, s’est réalisée pour appeler à s’opposer à la tenue du congrès du RN le week-end du 24 et 25 octobre. Contrastant avec la situation actuelle à gauche, les forces de gauche du Loiret ont sorti un appel «pour construire un front populaire et solidaire». Pour pouvoir s’opposer au RN et «empêcher les héritier·ère·s de Pétain de reprendre le pouvoir» en appelant «l’ensemble des forces progressistes – associations, syndicats et partis politiques –, le monde de la culture, et l’ensemble des  viscéralement attachés aux valeurs démocratiques de paix et de liberté à ce rassemblement citoyen populaire et progressiste»[8].

La construction d’un rapport de force social capable de faire céder Macron et Lecornu est possible, même si ce n’était pas le cas il y a quelques semaines, mais l’énergie de toutes les forces militantes sera décisive pour y arriver. Cela peut et doit se combiner avec le combat pour forger un front unitaire politique et social pour chasser Macron et son monde et empêcher l’accès du RN à la présidence.

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[1] Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement, Allary Editions, 2025.

[2] La France, les taxes représentent  55% à 60% du prix des carburants, et est un des rares pays où elles n’ont pas été baissées face à la flambée des prix après l’agression américaine et israélienne contre l’Iran de février 2026.

[3] David Dufresne, Dernières sommation, Grasset, 2019.

[4] Nagui Benchichi, Julien Grenet, Georgia Thebault, Ségrégation à l’entrée des Etudes supérieures en France et en Région parisienne: quels effets du passage à Parcoursup. INSEE Documents de travail, n°2021-03. Ségrégation sociale en milieu scolaire: appréhender ses causes et déterminer ses effets. Conseil d’Evaluation de l’Ecole Document de Travail n°23-02, novembre 2023.

[5] Ramdan Bezine et Noujoud Rejbi , Hommage à Clichy sous-bois « Zyed et Bouna nous ont laissé un héritage », bondyblog.fr 2025.

[6] Entretien avec Louis Boyard, Contretemps 12 octobre 2026-

[7] Instauré par le Conseil des ministres, permettant de limiter les libertés publiques et d’accroitre les pouvoirs discrétionnaires de la police et du gouvernement.

[8] Appel signé par la CGT, Solidaires et la FSU, ATTAC, la Confédération paysanne, les Soulèvements de la Terre, le MRAP, Amnesty international, l’ASTI, AFPS, la CIMADE, la Fondation Copernic, Alternatiba, le Planning familial, le NPA-A, le Poing levé, la France insoumise, le PCF, l’Après, les Ecologistes, Génération, le PS, un grand nombre de collectifs locaux.

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