Syrie. «Construire sur une scène de crime»: l’aviation privée prioritaire sur les dossiers de justice transitionnelle


L’aéroport militaire d’Al-Mezzeh.

Par Zeina Shahla

Malgré les nombreuses voix qui s’élèvent pour protester contre l’annonce du projet de transformation de l’aéroport militaire de Mezzeh (Damas) en aéroport civil, les travaux de réhabilitation des infrastructures ainsi que l’enlèvement des gravats et des décombres ont commencé il y a environ une semaine sur le site. Ils suscitent aujourd’hui beaucoup d’inquiétudes chez les habitants et les défenseurs des droits humains, qui craignent que cette opération soulève des problèmes de propriété, de justice et touche au sort des personnes disparues.

Le 3 septembre, l’Agence de presse syrienne nationale (SANA) a cité le directeur du département média de l’Autorité générale de l’aviation civile et du transport aérien. Il a déclaré que son organisme «travaille à l’élaboration des premiers plans visant à reclasser l’aéroport de Mezzeh, actuellement d’usage militaire, en un aéroport civil à capacité limitée, spécialisé dans l’aviation privée et l’aviation d’affaires, afin qu’il soit complémentaire de l’aéroport international de Damas». Il a ajouté que «la phase actuelle comprend l’enlèvement des gravats, ainsi que des travaux d’infrastructure et la mise en conformité aux exigences techniques et réglementaires. Le projet sera réalisé par étapes, en coopération avec les institutions nationales concernées et en tenant compte de l’environnement urbain ainsi que des considérations juridiques et sociales qui y sont liées». Vingt jours plus tard SANA annonçait le lancement des premiers travaux de réhabilitation de l’aéroport.

Une question se pose alors: peut-on laisser passer une information de cette importance sans y accorder notre attention?

Les droits de propriété

Deux jours après l’annonce de SANA, soit le 5 septembre, des habitants de Moadhamiyeh al-Cham (banlieue de Damas) ont organisé un rassemblement devant l’aéroport actuel. Ils ont exprimé leur rejet de la mise en place d’un projet d’investissement sur ce site construit sur des terrains expropriés, sans consultation des propriétaires d’origine, ni prise en compte de leurs droits.

Les mêmes revendications ont animé les rassemblements ultérieurs organisés à Moadhamiyeh al-Cham et dans la banlieue de Qudsaya la semaine suivante. Des dizaines d’habitants y ont participé et ont clairement dénoncé la poursuite de l’application des «lois d’expropriation utilisées pendant des décennies par le régime Assad pour s’emparer de vastes superficies de propriétés privées sans compensation équitable». Ils se sont demandé comment être indemnisés et ont revendiqué des parts dans les nouveaux projets d’investissement.

Selon plusieurs habitants de Moadhamiyeh al-Cham interrogés par Al-Jumhuriya, l’aéroport militaire de Mezzeh a été construit sur plusieurs parcelles appartenant à des familles de la ville. Celles-ci affirment détenir des documents établissant légalement leur propriété. L’agence Reuters avait elle aussi évoqué cette question dans un article publié à la mi-septembre, indiquant, sur la base de registres authentifiés, que «l’aéroport a été construit sur des terrains appartenant à des centaines de citoyens, couvrant une superficie de 2,76 kilomètres carrés, sans que ceux-ci aient reçu une indemnisation».

Moutaz Sawan, membre du bureau exécutif de la municipalité de Moadhamiyeh, a déclaré à Al-Jumhuriya: «Nous savons qu’il s’agit d’une question épineuse et qu’il ne sera pas facile de la résoudre car elle est liée à certains calculs politiques et à des relations internationales. Nous avons besoin d’éclaircissements immédiats de la part des autorités gouvernementales avant qu’un quelconque investisseur ne s’engage sur ces biens expropriés. Il faut établir des tableaux détaillés pour l’ensemble des terrains, afin de savoir lesquels ont déjà été transférés à un autre propriétaire ou ont fait l’objet d’indemnisations, et lesquels sont toujours enregistrés au nom de leurs propriétaires initiaux. L’État veut aujourd’hui construire et nous voulons l’aider à le faire. Est-il raisonnable qu’après avoir laissé de vastes espaces en déshérence, il décide précisément de reconstruire un aéroport civil sur nos terres? Pour nous, cette manière de procéder est inacceptable.»

Au début du mois de septembre, les Nations unies ont appelé dans une déclaration «le gouvernement syrien de transition à suspendre l’application des lois ayant conduit à des opérations de dépossession et de déplacement systématiques de populations sous l’ancien régime, et à engager, au sein de l’Assemblée Nationale, des procédures visant à les réexaminer et à les remplacer par une nouvelle législation». L’ONU y a souligné que «l’adoption d’une approche fondée sur la justice transitionnelle pour parvenir à la paix et à la réconciliation en Syrie exige de s’attaquer aux causes sociales et économiques profondes du conflit» et que «les lois en question ne peuvent constituer les fondations d’une reconstruction d’une société aspirant à la paix». De son côté, Human Rights Watch a affirmé dans un rapport publié récemment que «les accords de reconstruction signés par le gouvernement syrien de transition ne disposent pas d’un cadre relatif aux droits humains garantissant que la reconstruction respecte, protège et fasse effectivement valoir les droits des personnes affectées».

Les droits des familles des personnes disparues

Le projet comporte également d’autres dimensions, à la fois juridiques et humanitaires, auxquelles les personnes concernées n’ont, jusqu’à présent, pas obtenu de réponses satisfaisantes.

Depuis l’annonce par l’Autorité générale de l’aviation de son projet concernant l’aéroport de Mezzeh, le Centre syrien pour la justice et la responsabilité [1] a rapidement publié un rapport détaillant les menaces que cette annonce fait peser sur les recherches des personnes disparues. Selon ce rapport, intitulé «Construire sur une scène de crime», les Renseignement de l’Armée de l’Air auraient enfouis les dépouilles des détenus qu’ils ont exécutés à l’intérieur de l’aéroport. Le Centre avait informé les autorités syriennes, dès le milieu de l’année précédente, de la nécessité de protéger les sites susceptibles d’abriter des fosses communes à l’intérieur de cet aéroport. Aujourd’hui ce Centre affirme que «toutes les opérations d’exhumation sont nécessaires si les projets de réaménagement de l’aéroport se poursuivent, et que ceux-ci ne devraient être menés qu’après élaboration et mise en œuvre d’un plan d’enquête coordonné. Ces investigations devraient notamment associer les familles des personnes disparues, les organisations de la société civile disposant d’une connaissance détaillée des cas de disparitions, ainsi que des experts capables de travailler dans le cadre d’une approche commune d’anthropologie médico-légale».

Le 22 septembre, SANA a rapporté qu’une «équipe spécialisée de l’Autorité nationale pour les personnes disparues avait effectué une visite du terrain de l’aéroport de Mezzeh afin d’identifier les zones nécessitant la mise en place de mesures préventives destinées à les protéger jusqu’à l’achèvement des opérations de vérification et d’expertise technique conformément aux procédures en vigueur. Des mesures préventives ont été prises afin de protéger ces sites et de les préserver, en coordination avec l’Autorité générale de l’aviation civile et du transport aérien. L’objectif est d’empêcher tout travail d’excavation, de nivellement ou de construction, ainsi que toute intervention dans le sol susceptible de compromettre l’intégrité des sites ou d’altérer d’éventuels éléments de preuve». Selon SANA, les deux autorités ont par ailleurs convenu «d’adopter un protocole permettant l’arrêt immédiat des travaux en cas de découverte de restes humains, d’effets personnels ou de tout indice pouvant signaler la présence d’un lieu d’inhumation dans le périmètre de l’aéroport. Il est prévu de ne toucher ni déplacer aucun élément découvert, de sécuriser le site, d’en interdire l’accès ou toute manipulation, et d’en informer immédiatement l’Autorité nationale pour les personnes disparues». Deux jours plus tard, celle-ci annonçait que ses équipes intervenaient sur quatre sites de l’aéroport où la présence de dépouilles ou de fosses communes était suspectée.

Cependant, ces mesures ne semblent pas suffisantes aux yeux des personnes que nous avons interrogées, notamment les familles de disparus et les militants engagés sur les disparitions forcées.

Selon Ahmad Helmi, chercheur dans le domaine de la justice transitionnelle et directeur de «l’initiative Taafi» [2], qui apporte un soutien aux survivants de la détention et des disparitions forcées en Syrie, la question comporte deux dimensions qui doivent être traitées: d’une part, les preuves judiciaires nécessaires à la préservation des droits des familles des personnes disparues; d’autre part, la sensibilité particulière requise lorsqu’il s’agit de lieux qui, comme l’aéroport de Mezzeh, ont été le théâtre d’un grand nombre de violations encore profondément présentes dans la conscience et la mémoire collectives des Syriens. Selon lui, ces lieux devraient devenir des espaces de préservation de la mémoire et de matérialisation de la rupture avec le passé.

Il ajoute, dans un entretien avec Al-Jumhuriya: «Nous parlons aujourd’hui de scènes de crime qui n’ont même pas encore fait l’objet d’une enquête. Nous espérions que l’Autorité de justice transitionnelle ferait preuve d’une véritable indépendance et refuserait, à ce stade, la réhabilitation de l’aéroport de Mezzeh. Il s’agit d’une scène de crime contenant des preuves judiciaires qui n’ont pas encore été recueillies, et certains rapports indiquent également la présence de fosses communes qui n’ont pas encore été ouvertes. L’Autorité de justice transitionnelle aurait dû prendre le contrôle du site et, à tout le moins, en interdire l’accès pendant quatre ou cinq ans.»

Ahmad estime par ailleurs qu’il est nécessaire d’ouvrir des débats publics et d’organiser des consultations sur le devenir de ces lieux. Plusieurs possibilités existent selon lui: les transformer en centres gouvernementaux au service de la population, en bâtiments administratifs ou même en espaces verts, plutôt qu’en lieux privés bénéficiant uniquement à une certaine oligarchie syrienne et internationale et dont la population dans son ensemble ne profiterait pas. «L’aéroport de Mezzeh est profondément et douloureusement inscrit dans la mémoire collective de tous les Syriens. Un lieu où des personnes arrêtées étaient emmenées, détenues et exécutées en provenance des différentes provinces. C’est également depuis cet aéroport que les banlieues de Damas ont été bombardées avec des armes chimiques. Si l’Autorité de justice transitionnelle et le Ministère de l’Intérieur ne sont pas capables de faire respecter leurs prérogatives en isolant ce site en tant que scène de crime, qu’en sera-t-il des autres prisons et des autres lieux associés à la mémoire de la violence et de la répression en Syrie?»

Pour notre interlocuteur, la question revêt également une dimension personnelle. Son oncle, plusieurs de ses cousins ainsi que son meilleur ami, originaires de Darayya, ont été arrêtés et emmenés à l’aéroport de Mezzeh et y ont disparu. Leurs familles n’ont reçu aucune confirmation sur leur sort ni sur l’endroit où leurs dépouilles pourraient se trouver. Ahmad explique: «Sur le plan personnel, j’ai le sentiment que quelqu’un est en train d’arracher une partie de l’histoire et de la mémoire de ma famille pour la transformer en un lieu luxueux réservé à une certaine catégorie de personnes, un lieu qui ne ressemble pas à la Syrie, alors même que le sang des victimes n’a pas encore séché sur les murs de ses prisons.»

Nous avons également parlé à Mohammad Roshdi Charbaji, originaire de Darayya, dont plusieurs proches et amis sont considérés comme ayant été exécutés à l’intérieur de l’aéroport de Mezzeh. L’homme reconnaît qu’il serait difficile de transformer chaque lieu où le régime Assad a commis des crimes en musée consacré à la mémoire, car cela reviendrait, selon son expression, à «fermer le pays d’un bout à l’autre». Mais il estime que «traiter toute cette histoire comme si elle n’avait jamais existé ne résout pas les choses». Il s’interroge également sur le sort des dizaines de milliers de documents laissés par le régime Assad, ainsi que sur le sérieux avec lequel ces documents et le site lui-même seraient traités.

Par ailleurs Ahmad souligne que «les habitants de Darayya attendent un projet et une vision urbanistique justes pour reconstruire leur ville, notamment le secteur d’Al-Khalij, adjacent à l’aéroport de Mezzeh, afin de mettre fin à des années d’exil et de misère. De leur côté, les habitants de Moadhamiyeh al-Cham attendent une solution concernant leurs terres expropriées. Or, personne n’a pris la peine de dialoguer avec ces habitants et leurs représentants». Il s’interroge: «Comment pouvons-nous donner notre avis aujourd’hui sur un projet dont nous ne connaissons même pas précisément les détails? Nous entendons des informations sur les réseaux sociaux, des fuites, et nous sommes surpris de voir autant d’attention accordée aux hommes d’affaires alors que la capitale connaît une grave crise du logement, un manque d’espaces verts ainsi que des problèmes liés aux terres usurpées et expropriées. Il aurait été préférable de consulter la population avant de s’engager sur une voie semée d’obstacles qui risquent de menacer toute avancée.» (Publié sur le site d’Al Jumhuriya le 29 septembre 2026; traduction de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)

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[1] Syria Justice and Accountability Centre (SJAC)-Centre Syrien Pour la Justice et la Responsabilité est une organisation non gouvernementale internationale créée en 2012 par le groupe des Amis du peuple syrien aux États Unis. https://syriaaccountability.org/who-we-are/ (NdT)

[2] «L’initiative Taafi» (Syrie) est une organisation humanitaire et de défense des droits humains fondée en 2017 et co-dirigée par Ahmad Helmi, lui-même ancien détenu en Syrie. Elle a pour mission de soutenir les survivants de la détention arbitraire, de la torture et des disparitions forcées en Syrie (également sous le nouveau régime). Elle agit en fournissant un soutien psychosocial, médical et juridique aux victimes pour leur réinsertion; en plaidant pour la justice, la vérité. L’organisation a participé activement à la création de la «Charte pour la vérité et la justice» lancée par un collectif de familles de victimes qui inspire aujourd’hui les efforts de la justice transitionnelle en Syrie. (NdT)

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