
Par Wolfgang Pomrehn
Lors des élections régionales en Saxe-Anhalt, début septembre, l’AfD (Alternative für Deutschland) a remporté une victoire majeure. Ses électeurs provenaient de tous les partis, mais surtout du FDP (Freie Demokratische Partei, Parti libéral-démocrate, fondé en 1948). Près de 60% de ses électinos ont rejoint les rangs des «bleus-bruns». Ce n’était pas un hasard, car tout comme au FDP, on retrouve au sein de l’AfD une bonne dose de libéralisme économique pur et dur.
Bien qu’elle se présente volontiers comme le parti des «gens modestes», son groupe parlementaire au Bundestag a réclamé en avril la suppression de l’impôt sur la fortune. L’impôt sur les successions et les donations lui reste également en travers de la gorge. Depuis janvier 2026 déjà, les commissions du Bundestag débattent d’une proposition du groupe AfD visant à supprimer cet impôt.
En 2022, le Bundestag a voté en faveur de l’augmentation du salaire minimum à 12 euros de l’heure. L’AfD a voté contre. Il en a été de même en 2023, cette fois-ci aux côtés du «centre extrême», lorsque le groupe parlementaire de gauche a réclamé une nouvelle augmentation. Lorsque le salaire minimum a finalement été relevé en 2025 par décret du gouvernement fédéral, l’opposition s’est à nouveau manifestée du côté de la droite. [Le taux horaire a été relevé en janvier 2026 à 13,90 euros et devrait être porté à 14,60 euros en janvier 2027. Cela concerne quelque 6 millions de salarié·e·s.]
Lorsqu’il a été question d’améliorer la protection légale du travail en 2020, le groupe parlementaire de l’AfD a également opposé son refus. À la suite de divers scandales survenus dans les grands abattoirs, les conditions de travail inacceptables qui y régnaient avaient été rendues publiques. [Le dumping salarial était à son sommet: la surexploitation de travailleurs de l’Europe de l’Est s’est ajouté à des logements collectifs dégradés et à une explosion de la pandémie du coronavirus.] L’AfD accordait toutefois davantage d’importance aux intérêts des exploitants. Selon son argumentation, ceux-ci pourraient délocaliser à l’étranger si la protection du travail venait à être améliorée.
Contre le solaire et l’éolien
D’une manière générale, on invoque souvent et volontiers les intérêts réels ou supposés des petites et moyennes entreprises. On peut toutefois se demander de quelles petites et moyennes entreprises et de quelle économie des PME il s’agit. Il est indéniable que ce parti, qui mise sur le racisme, la division et une vision réactionnaire de la condition féminine, bénéficie d’un large soutien au sein des entreprises familiales. Sa politique énergétique tient toutefois une tout autre orientation.
En réalité, on sait depuis au moins un quart de siècle que le développement des énergies solaire et éolienne peut considérablement stimuler l’économie dans les zones rurales. Selon les données de l’Association fédérale des artisans du solaire, les nouvelles installations solaires emploient actuellement environ 85’000 personnes, dont beaucoup travaillent dans de petites entreprises réparties sur l’ensemble du territoire. Au total, selon les données du ministère fédéral de l’Économie, 436’000 personnes travaillaient dans le secteur des énergies renouvelables en 2025. Parmi elles, 131’000 étaient chargées de la fabrication, de la maintenance et du montage d’éoliennes terrestres, et 72’000 de l’installation de pompes à chaleur.
Il s’agit donc d’une importante création de valeur ajoutée, générée dès les phases d’installation et de maintenance dans les zones rurales, loin des grands centres urbains. De plus, lorsque les installations appartiennent à des propriétaires privés, à des coopératives locales ou à des services municipaux, les revenus restent également sur place. Les taxes professionnelles perçues sur les parcs éoliens peuvent en outre renforcer les communes rurales.
Un problème réside toutefois dans le fait que les parcs éoliens, notamment en Allemagne de l’Est et, de plus en plus, à l’Ouest, tout comme les éoliennes et les parcs solaires, ne sont justement plus ou pas détenus par les collectivités locales et que, par conséquent, les habitants des environs n’en tirent que peu ou pas de bénéfices.
Depuis près de dix ans, cette tendance est massivement encouragée par l’obligation de participer à des procédures d’appel d’offres centralisées, dans lesquelles les petites coopératives locales et autres projets sont désavantagés en raison d’obstacles administratifs importants et de risques financiers plus élevés.
Retour au nucléaire et au charbon
Mais on cherchera en vain, au sein de l’AfD, une critique de ce dispositif défavorable à l’économie rurale décentralisée. Au contraire, c’est l’ensemble du secteur qui lui déplaît. Tout comme la ministre fédérale chrétienne-démocrate de l’Économie, Katherina Reiche, l’AfD est plutôt partisane des grandes centrales électriques, qui servent avant tout les intérêts des groupes énergétiques. Elle souhaite, comme l’indique non seulement son programme électoral pour la Saxe-Anhalt, mettre un terme à la sortie du charbon et même amorcer un retour au nucléaire.
Le tout, bien sûr, dans la plus pure tradition NIMBY («Not in my backyard» [«Pas dans mon arrière-cour»]): l’approvisionnement énergétique doit s’appuyer davantage sur les combustibles fossiles, mais l’extraction de gaz en Saxe-Anhalt ne doit en aucun cas se faire par fracturation hydraulique. La nocivité de cette pratique pour les riverains et l’environnement est désormais si largement connue que même l’AfD n’ose pas en faire la promotion.
Les arguments avancés pour rejeter l’énergie solaire et éolienne, quant à eux, ne pourraient guère être plus absurdes. Alors que l’affrontement avec la Russie et la guerre américano-israélienne contre l’Iran font grimper les prix du pétrole et du gaz à des niveaux vertigineux, les «bleus-bruns» estiment que ce sont les énergies renouvelables qui sont responsables de la hausse des prix de l’énergie. Alors que le prix de l’électricité produite par les centrales à gaz ne cesse d’augmenter, l’AfD souhaite – tout comme le gouvernement fédéral [de coalition CDU-SPD] – construire de nouvelles centrales à gaz.
Dans le même temps, il est également prévu de mettre un terme au développement de l’énergie solaire, cette source d’électricité qui, depuis la nouvelle attaque contre l’Iran et le blocus du détroit d’Ormuz, amortit la hausse des prix de l’électricité sur le marché boursier en Allemagne. Si l’AfD avait gain de cause, l’électricité issue des installations solaires n’aurait plus la priorité lors de son injection dans le réseau électrique. Là encore, on retrouve d’ailleurs de nombreux points communs avec les projets de l’ancienne dirigeante d’E.on [géant du secteur de l’énergie] au ministère fédéral de l’Économie, Katherina Reiche.
Mais il y a mieux encore: selon le programme électoral de l’AfD de Magdebourg (Saxe-Anhalt), les aides en faveur des pompes à chaleur devraient prendre fin (ce qui correspond d’ailleurs aux projets de la coalition gouvernementale. En d’autres termes: le parti encourage les citoyens à continuer de se chauffer au gaz naturel et au fioul, plutôt qu’à l’électricité éolienne et solaire moins coûteux. Comme si la guerre en Ukraine et la dernière guerre du Golfe n’avaient pas montré de manière on ne peut plus claire à quel point la dépendance vis-à-vis des importations de combustibles fossiles est dévastatrice, comme si la hausse de leurs prix n’avait pas considérablement alimenté l’inflation ces dernières années.
Ce n’est pas un parti de paix
Par ailleurs, outre un racisme, un nationalisme et une misogynie effrayants – le programme de Saxe-Anhalt réclame explicitement la criminalisation de l’avortement –, le programme de l’AfD regorge d’hypocrisie et d’absurdités en tout genre.
Le parti se présente comme le gardien de la démocratie, mais s’oppose farouchement, dans le Land de Berlin, à la mise en œuvre du référendum sur l’expropriation des grands groupes immobiliers [initiative entre autres de Die Linke]. D’une manière générale, comme l’a récemment montré une question posée par son groupe parlementaire au Parlement de Hambourg, l’AfD considère que la promotion de logements abordables dans le cadre de projets autogérés constitue une distorsion honteuse de la libre concurrence. Ainsi, ceux qui, frustrés par la hausse des loyers, l’éviction et les expulsions, votent pour cette formation, ont sans aucun doute confié la garde du poulailler au renard.
Cela vaut également pour ceux qui croient ces nouveaux nationalistes allemands lorsqu’ils prétendent être un parti de paix, sous prétexte qu’ils plaident en faveur de pourparlers avec la Russie et d’importations de gaz en provenance de ce pays.
Quiconque y croit sérieusement oublie que l’AfD se réjouit pleinement de l’ambition scandaleuse du chancelier fédéral Friedrich Merz de faire de la Bundeswehr l’armée la plus puissante d’Europe. L’AfD est, comme ses divers programmes ne le cachent pas, une fervente partisane du réarmement, du service militaire, des armes nucléaires allemandes et d’un rôle accru de la Bundeswehr.
Les tentatives de certains médias et du camp libéral de gauche visant à cantonner le mouvement pour la paix dans le camp de la droite n’en sont que plus absurdes. Les voix raisonnables au sein de la social-démocratie et des Verts, qui se souviennent encore du mouvement pour la paix des années 1980 et n’ont pas oublié le lien entre fascisme et guerre, se sont considérablement faites plus discrètes.
L’une de ces voix est celle du «Cercle Erhard Eppler» [ou Cercle Frieden 2.0] au sein du SPD, du nom d’un ancien membre de la commission des principes du SPD, que l’on pouvait voir et entendre dans les années 1980 lors de nombreux rassemblements contre la course aux armements nucléaires de l’OTAN. Dans une analyse du succès électoral de l’AfD en Saxe-Anhalt, ses membres ont déclaré mi-septembre: «La réponse des partis démocratiques à ce danger [représenté par l’AfD] consiste précisément à continuer de renforcer cette armée et à doter l’État d’instruments dont on ne pourra plus jamais se débarrasser.» Cette dernière remarque fait notamment allusion au renforcement des effectifs de la police au niveau fédéral et régional, ainsi qu’à l’extension prévue des pouvoirs des services de renseignement [1].
En réalité, c’est peut-être ce dernier point qui est le plus inquiétant dans cette évolution: le fait que l’AfD pousse les partis bourgeois à agir et que ceux-ci mettent de plus en plus en œuvre sa politique. (Article publié par la la Sozialistische Zeitung (SoZ) du 26 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Après avoir indiqué que l’organisation des services secrets – qualifiés en Allemagne de services de renseignement – était encadrée par un système de contrôle censé faire contre-feu aux «modèles» de la Gestapo et de la Stasi, Le Monde du 27 janvier 2026 explicitait l’allègement des contrôles tel que voulu par le gouvernement Merz. L’article précisait le type de contrôles formellement encore en place: «Qu’il s’agisse d’actions à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, les services de renseignement allemand sont en effet “les mieux contrôlés du monde”, résume Peter Neumann [professeur au King’s College à Londres], alors que, d’ordinaire, une plus grande souplesse hors des frontières est tolérée. Les instruments d’enquête – écoutes, recueil de données informatiques, violation de domicile, etc. – sont soumis à des autorisations beaucoup plus strictes qu’en France ou au Royaume-Uni. Poser des micros dans un appartement ou écouter une ligne de téléphone fixe suppose ainsi l’accord d’une commission spéciale au Bundestag, la G10. Ecouter un téléphone portable, même à l’étranger, requiert le feu vert d’une commission indépendante composée de juges, auxquels il faut montrer l’existence d’un danger imminent, sans avoir réellement eu les moyens d’enquêter.» Cette énumération illustre a contrario la levée des contrôles qui est débattue actuellement. (Réd.)

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