
Par Amira Hass
Il n’a fallu qu’une vingtaine de minutes pour démolir la maison de la famille Odeh dans le village de Khallet Sakariya, au sud de Bethléem. «Le bulldozer est arrivé à 10h30 du matin», raconte Issa Odeh, 36 ans, qui vivait dans cette maison. L’engin était accompagné d’une jeep de l’armée remplie de soldats et d’un bus transportant 15 ouvriers.
Ils sont entrés et sortis de la maison presque aussi vite, transportant de grands sacs en plastique dans lesquels ils avaient vidé la cuisine et les placards. Les meubles et certains appareils électroménagers ont également été emportés. La machine à laver a été laissée à l’intérieur. «L’officier m’a dit qu’il n’y avait pas le temps, qu’ils étaient pressés», explique Issa Odeh. Lorsque sa fille aînée, Tulin, âgée de 12 ans, est rentrée de l’école à midi, la maison avait disparu.
La maison de la famille Odeh, démolie au début du mois de septembre, vient s’ajouter à un nombre croissant de constructions palestiniennes que l’Administration civile a rasées ces dernières années. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qualifie ces démolitions d’«opérations de gouvernance», affirmant qu’elles visent à permettre l’expansion des colonies et leur «fortification». Le jour où la maison des Odeh a été détruite, l’Administration civile [organe du ministère de la Défense d’Israël] a démoli 31 autres constructions en Cisjordanie – deux dans le village voisin de Nahalin et 29 à Khallet at-Taban, dans le Masafer Yatta, dans les collines du sud d’Hébron. Treize de ces constructions étaient résidentielles (dont six inoccupées); les autres étaient agricoles.
Les ouvriers qui ont vidé la maison de la famille avaient le visage dissimulé, et celle-ci en a conclu qu’il s’agissait de Palestiniens. «Les pauvres, ils n’ont pas de travail», ont-ils déclaré avec compassion. Ils sont tous dans le même bateau, tous victimes de la politique israélienne.
Issa Odeh affirme qu’un coordinateur de sécurité d’une colonie voisine était également présent lors de la démolition. Selon lui, il s’agit de l’homme qui avait remis à la famille l’arrêté d’interdiction de travaux de l’Administration civile en 2024. Depuis lors, il s’est présenté à plusieurs reprises, le samedi, pour vérifier qu’ils n’avaient rien construit de plus, dans cet habitat qu’ils avaient bâti, en 2014, sur leur propre terrain privé en 2014.
«Il soulevait le tapis pour s’assurer que nous n’avions pas posé de carrelage», raconte Issa Odeh, assis dans le «salon» que la famille a improvisé à côté des ruines de la maison: quelques canapés et fauteuils disposés en U, des couvertures tendues au-dessus d’eux en guise de toit et des vignes enchevêtrées faisant office de mur.
La météo leur permet encore d’y passer du temps, et le père d’Issa, Mohammed, y dort même la nuit. Le reste de la famille s’est dispersé pour trouver refuge chez divers proches.
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, au cours des 17 premiers jours de septembre, les bulldozers de l’Administration civile ont mené 20 opérations de démolition dans 17 communautés palestiniennes. Les scènes de destruction se ressemblaient toutes: le martèlement du béton et le vrombissement d’un moteur emplissant l’air, et tout autour, le silence. Les personnes affectées se tiennent à proximité et regardent leurs biens et leurs espoirs s’effondrer et être écrasés sous les coups de la pelleteuse.
Le bilan de ce mois-ci s’élève à 143 constructions, dont 42 résidentielles. Le reste comprenait des infrastructures et des bâtiments agricoles dont dépendent les familles pour leur subsistance. Au total, 215 personnes ont été déplacées et quelque 300 autres ont vu leurs moyens de subsistance compromis.
La première quinzaine de septembre a déjà dépassé le record du mois d’août, au cours duquel l’Administration civile avait démoli 109 constructions. Les 10 bâtiments résidentiels parmi ceux-ci abritaient 60 personnes, et plus de 400 personnes tiraient leurs revenus agricoles ou autre du reste. La plus grande opération a eu lieu le 12 août, lorsque l’Administration civile a rasé 25 constructions commerciales à l’entrée du village d’Aba, à l’est de Jénine, qui assuraient – ou étaient censées assurer – la subsistance d’environ 120 habitants.
«L’objectif de cette vague de démolitions est de préparer le terrain pour que des familles israéliennes puissent se réinstaller sur ces terres», a ouvertement rapporté, le jour même, le site d’information ultra-orthodoxe JDN [Jewish Daily News est l’un des principaux sites d’information israéliens destinés au secteur ultra-orthodoxe, Haredi, fondé en 2011]. Comme on pouvait s’y attendre, le lendemain, deux colonies rétablies – Ganim et Kadim – ont vu le jour sur ces terres. Bezalel Smotrich, qui a ordonné les démolitions, a déclaré que cette mesure constituait «une étape importante et nécessaire vers le renforcement de la colonisation», et que les constructions démolies «menaçaient les communautés [juives] du nord de la Samarie».
L’expansion du projet de colonisation s’est toujours appuyée sur l’interdiction faite aux Palestiniens de construire et de développer la majeure partie de la Cisjordanie. Ces interdictions constituent un décret que la population palestinienne ne peut tolérer; les habitants décident donc de construire sans permis des autorités d’occupation, sur des terres appartenant à leurs familles depuis des générations. La politique de démolition ne vise donc pas les contrevenants récidivistes en matière de construction – son objectif est de réduire le territoire palestinien.
L’explication donnée à Issa et à son père, Mohammed Odeh, pour justifier les ordres d’arrêt des travaux et de démolition correspond aux propos de Smotrich. «La maison est trop proche des habitations de la colonie», leur a déclaré le coordinateur de la sécurité. Et en effet, au fil des ans, les maisons de la colonie d’Alon Shvut se sont progressivement rapprochées de Khallet Sakariya. «Ce n’est pas nous qui sommes allés vers eux – ce sont eux qui sont venus vers nous», déclare Mohammed Odeh, la douleur et la colère perceptibles dans sa voix.
Khallet Sakariya est l’un des cinq ensembles d’habitations palestiniens entourés de figuiers, de vignes et d’arbres feuillus que les colonies de Gush Etzion ne cessent de contourner. Treize ans après que cette petite communauté agricole établie de longue date, comptant 800 habitants, eut déposé une demande de plan d’urbanisme et de permis de construire, l’Administration civile n’a approuvé que 50 logements pour elle en 2021. Mais les colonies environnantes ont protesté, affirmant que cela les mettait en danger, elles et le mode de vie résidentiel, et le projet a été mis en veilleuse.
Le chef du village, Mohammed Ibrahim Saad, connu sous le nom d’Abu Ibrahim, indique que 35 ordres de démolition pèsent sur des constructions du village. «À tout moment, un bulldozer pourrait venir les raser», ajoute-t-il. Des milliers d’autres Palestiniens à travers la Cisjordanie vivent dans la peur constante. Selon la Commission de résistance à la colonisation et au mur dépendant de l’Autorité palestinienne, l’Administration civile israélienne a émis près de 1000 ordres de démolition et d’arrêt des travaux l’année dernière (2025), et quelque 250 autres depuis le début de cette année.
Depuis le début de l’année, l’Administration civile a démoli 960 constructions au motif qu’elles ne disposaient pas de permis de construire. Huit d’entre elles se trouvaient dans la zone B, où l’Autorité palestinienne est censée être en charge de l’aménagement du territoire. Plus d’un cinquième des constructions démolies étaient résidentielles et environ un tiers étaient agricoles. La moyenne depuis janvier 2026 s’élève à 113 constructions palestiniennes démolies par mois. Cela place l’année 2026 devant les deux années antérieures: en 2025, 106 constructions en moyenne ont été démolies par mois, et en 2024, 88.
En conséquence, le nombre de personnes touchées par les démolitions est également en hausse: 1040 ont perdu leur logement en moins de neuf mois cette année, contre 1160 l’année dernière et environ 850 en 2024 – dont près de la moitié sont des enfants. Chaque année, des milliers d’autres subissent des pertes financières en raison de ces démolitions. Selon les données de l’ONU, depuis 2009, Israël a démoli 11 000 constructions palestiniennes pour des raisons administratives, provoquant le déplacement d’environ 13 000 personnes. Ce chiffre n’inclut pas les démolitions à des fins «militaires ou punitives», telles que celles menées dans les camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarm, ni les démolitions effectuées par la municipalité de Jérusalem et le ministère de l’Intérieur à Jérusalem-Est.
Aux difficultés financières de la famille Odeh et des autres habitants s’ajoutent des restrictions de plus en plus strictes à leur liberté de circulation. Mohammed Odeh et son fils Issa complétaient autrefois leurs modestes revenus par des travaux de construction – en Israël et dans les colonies –, mais cette source s’est tarie après octobre 2023. Depuis lors, ils se sont également vu interdire, tout comme les habitants d’autres villages, l’accès à une grande partie de leurs terres cultivées, au motif qu’elles sont trop proches des colonies.
La volonté de réduire «l’espace» palestinien est mise en évidence par un autre phénomène. Selon Abu Ibrahim, il y a environ six semaines, des agents de l’Administration civile sont arrivés tard dans la soirée dans la communauté située à l’ouest du poste de contrôle militaire du carrefour de Gush Etzion et ont procédé à un recensement. Au total, 380 habitants ont été dénombrés et, selon Abu Ibrahim, l’armée a empêché ceux qui n’étaient pas chez eux à ce moment-là de poursuivre leur chemin vers l’ouest au-delà du carrefour. De plus, les soldats au poste de contrôle ont déchiré l’annexe de leurs cartes d’identité indiquant qu’ils résident à Khallet Sakariya, ils sont effacés.
L’Administration civile a mené des recensements similaires dans d’autres petites communautés prises en étau entre les colonies, contrôlant et faisant ainsi diminuer le nombre de résidents dans des zones où la construction de logements pour les Juifs s’accélère. Les Palestiniens sont repoussés vers les centres des villes et des villages, et ils sont de moins en moins présents dans le paysage dans lequel eux-mêmes – et leurs parents – ont grandi.
L’Administration civile a répondu: «L’Administration civile et ses unités d’inspection s’efforcent de faire respecter les lois d’urbanisme et de construction dans toute la Judée-Samarie, conformément aux priorités établies et sous réserve de l’approbation des instances politiques. Les mesures de contrôle visent à faire respecter l’État de droit et à réglementer la construction dans la région.» Le bureau du porte-parole de l’Administration civile n’a pas fourni de chiffres concernant le nombre de démolitions et d’ordonnances de suspension des travaux depuis le début de l’année, et n’a pas expliqué la forte augmentation du nombre de démolitions. (Article publié dans le quotidien Haaretz le 27 septembre 2026; traduction rédaction de A l’Encontre)

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