Argentine. «La Marcha de la Bronca», une première étape?

«La Marcha de la Bronca» le 19 septembre 2026. Par Par Daniel Campione

La manifestation du 19 septembre 2026 en Argentine – placée sous le slogan «La marcha de la bronca» [1] contre le gouvernement Milei et sa politique d’austérité – a constitué une initiative réjouissante, portée par la gauche et visant à rassembler un large public. Elle a été choisie comme moyen d’expression de la colère accumulée face aux politiques actuelles. Elle s’adressait directement au gouvernement national, dépassant ainsi les approches sectorielles qui prévalaient depuis longtemps [2].

L’appel à la mobilisation ne faisait aucune distinction entre les courants politiques ni entre les différentes organisations. Le fait de le placer sous l’égide d’un classique du rock [voir note 1] toujours d’actualité (à tel point qu’il a fait l’objet d’une nouvelle version émouvante il y a moins d’un an) a constitué un atout supplémentaire.

L’enregistrement original de la marche date de 1970, en pleine période de révoltes et de soulèvements populaires dans notre pays. Un lien entre deux époques. De plus, la référence à la colère et à la musique composée en son nom place la manifestation sur le terrain des émotions. Non seulement celle liée aux injustices réelles subies, mais aussi celle de la colère qu’elles suscitent.

Les centrales syndicales et le péronisme dans son ensemble se sont abstenus de toute participation à la marche. On pouvait la parcourir dans son intégralité sans tomber sur une seule banderole ou une seule pancarte identifiée comme relevant de ce mouvement. Des péronistes étaient sans doute présents. Mais ils n’étaient rattachés à aucun groupe.

Il serait naïf de ne pas admettre qu’une abstention d’une telle unanimité a empêché une participation encore plus massive. En même temps, cela fait la différence en faveur de ceux et celles qui ont la cohérence et le courage de faire entendre les revendications populaires dans la rue.

Face à ceux qui restent assis dans leur fauteuil à bascule, au gré de l’attente, des évaluations «prudentes» du rapport de forces et des calculs électoraux. Tout en faisant des clins d’œil aux propriétaires de l’Argentine, soucieux de se montrer inoffensifs envers leurs intérêts.

Dans le feu de la manifestation

Le résultat s’est concrétisé par une manifestation nombreuse et hétérogène, animée d’une ferveur partagée. Même si elle n’a pas atteint l’ampleur de ces foules débordantes qui, à elles seules, changent le climat politique, il faudra poursuivre la lutte pour l’unité et l’élargissement des manifestations authentiques de l’opposition.

Et ce, dans la perspective que le péronisme [Parti justicialiste et sa figure, Axel Kicillof, gouverneur de la province Buenos Aires] reste imprégné de la perspective électorale et de ses luttes internes. Les yeux rivés sur 2027 ]élections présidentielles en octobre]. Et rien d’autre que cela. Les postes et le financement semblent être les objectifs les plus convoités. Tandis que ce qui reste du «peuple péroniste» vit une situation plus que difficile.

Pendant ce temps, les luttes se poursuivent. Avec de nouvelles formes d’action et d’autres qui se maintiennent ou se ravivent après une pause.

Ces près de trois années de gouvernement de Javier Milei [en fonction depuis le 10 décembre 2023] ont été marquées à plusieurs reprises par de fortes contestations. Le problème, en tout état de cause, a été cette tendance à lutter «chacun de son côté». Une faiblesse aggravée par le fait que nous avons en face de nous un gouvernement qui attaque sur tous les fronts. Sans relâche. Avec plusieurs actions et projets menés de front.

L’année dernière, nous étions nombreux à écrire que, compte tenu des bons résultats obtenus à Buenos Aires et ailleurs, Myriam Bregman disposait d’une base solide pour devenir une figure nationale. Aujourd’hui, elle l’est sans aucun doute. Grâce à sa présence constante dans les manifestations et les débats. Et à la montée en puissance de son prestige et de sa popularité qui l’a propulsée au rang des grandes figures de la politique [voir note 2].

La mobilisation du 19 septembre n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ. Elle a été précédée par la mobilisation réussie contre la législation déréglementant l’acquisition de terres par des étrangers [3] il y a quelques semaines. La confiance en soi et la volonté de lutter pourraient se renforcer considérablement dans un avenir proche.

Cet appel à la mobilisation s’est caractérisé par la clarté des slogans et une volonté de mobilisation, d’expression d’un mécontentement dans l’espace public qui n’existe pas dans d’autres courants politiques, le péronisme en particulier.

Le recours à la grève comme outil de lutte des travailleurs a également été mis en avant comme mot d’ordre. Et diverses expressions du mouvement social se sont placées en tête de la manifestation. Les slogans anti-impérialistes étaient également très présents.

On peut débattre de l’opportunité et de la nécessité de la grève générale en tant que mot d’ordre. En tout état de cause, cela renvoie aux traditions du mouvement ouvrier. Et cela marque la volonté de s’engager à fond contre le pouvoir patronal.

Le plein potentiel de cette marche se situe dans les mois à venir. L’un des objectifs est de multiplier plusieurs fois la foule rassemblée ce samedi 19 septembre. Et que ce rassemblement devienne l’expression de la volonté de donner aux luttes une articulation et un sens politique claire.

Une marche comme celle de samedi est également un antidote contre la diversion causée par la petite politique vue d’en haut. Celle qui préfère s’attarder sur les querelles entre Javier Milei et Patricia Bullrich [sur le budget] ou entre Santiago Caputo [conseiller influent de Milei] et Karina Milei [secrétaire générale à la présidence et soeur de Javier]. Un autre facteur de distraction est désormais constitué par les spéculations sur la question de savoir si certains secteurs de l’establishment visent un autre candidat pour les élections de l’année prochaine.

Même la perspective des élections de 2027 ne justifie pas aujourd’hui de s’écarter de la lutte face aux aux souffrances imposées au peuple. Il n’est pas impossible que les forces de gauche se disputent d’égal à égal la tête du pouvoir exécutif par la voie électorale l’année prochaine. Mais cela semble improbable. Et à ce stade, on ne peut pas espérer qu’un éventuel gouvernement péroniste apporte les changements radicaux dont les classes populaires ont besoin.

Le «pacte démocratique» mis en question par les dominants

La marche du 19 revêt en outre une signification politique évidente. La contestation ne porte pas seulement sur les «abus» et les «excès», mais sur tout un système économique, social, politique et culturel. Dont la pourriture a permis, dans un passé récent, une riposte venue de la droite (Milei). Et voici maintenant qu’apparaît la ferme volonté de réorienter vers la gauche cette dynamique critique et ces cris de rage.

Nous vivons une époque où l’ancien «centre-droit», et même une partie du «centre-gauche», convergent pour l’essentiel vers le «libertarianisme».

Le principal parti d’opposition [Parti justicialiste], quant à lui, se fragmente. Ses factions internes sont obsédées par la recherche de la meilleure voie pour reprendre le contrôle de l’appareil d’État, ce qui confère la gestion du pouvoir exécutif et du budget national.

L’heure est venue de faire entendre des voix puissantes. Des voix qui dénoncent la décomposition provoquée non seulement par la politique économique et la soumission absolue aux États-Unis. Les institutions républicaines sont elles aussi ébranlées. Le pouvoir judiciaire se subordonne sans ambages au pouvoir économique et à la politique conservatrice. Le gouvernement s’apprête à modifier le système électoral en sa faveur, à un an des élections.

Le pouvoir exécutif réduit à néant les prétendues «convictions républicaines» auxquelles adhéraient encore hier une grande partie de ses partisans et la quasi-totalité de ses alliés.

Il a été démontré avec une transparence évidente que ces prétendues convictions n’étaient qu’un drapeau de complaisance destiné à légitimer les opérations menées contre le kirchnérisme [dont la figure ultime est Cristina Fernandez de Kirchner (CFK), actuellement condamnée pour corruption et en résidence surveillée – depuis juin 2025 pour six ans – dans son appartement de Buenos Aires]. Aujourd’hui, avec un dirigeant qui brandit le programme par excellence du grand capital, les réserves institutionnelles ont été mises en veilleuse

Les partis sont en proie à une crise des convictions et des valeurs. Ils renient souvent leur propre histoire. Les dirigeants se sentent à l’aise dans une politique à huis clos, faite de secret et de négociations de couloir. L’outil que constituent les réseaux sociaux les asservit.

Ils sortent encore dans l’espace public, comme le pré-candidat Axel Kicillof ce samedi même [il a animé une réunion plénière du Mouvement Droit au futur]. Cependant, ils ont l’esprit tourné vers les stratégies de campagne. Et non vers la transformation sociale et la confrontation avec les puissants.

Le syndicalisme traîne derrière lui une passivité bureaucratique qui se traduit par de l’indifférence envers le sort de ceux et celles qu’il est censé représenter. Au sein de la centrale la plus importante, la CGT, l’orientation vers les affaires et l’accumulation de biens est de plus en plus flagrante.

Nous ne devons pas tenir pour acquise la pérennité des institutions représentatives. Une grande partie du monde des affaires s’oppose farouchement à un retour du kirchnérisme, en cas de victoire électorale en 2027. Ils raisonnent, du moins en public, comme s’ils avaient été confrontés, pendant les années K [les Kirchner: Nestor, président de 2003 à 2010, Cristina présidente 2007-2014 et vice-président de 2019-2023], à un processus du type de la révolution cubaine!

Si l’intention actuelle du pouvoir en place de supprimer ou de suspendre les primaires s’imposait, avec l’aval de «là-haut» et avec CFK mise à l’écart, le scrutin prendrait des allures de farce. Il existe néanmoins des indices forts indiquant une volonté très marquée de tout mettre en œuvre pour garantir l’orientation «pro-marché» du prochain gouvernement.

Le pacte démocratique des années 1980 [sortie de la dictature en 1983 avec Raul Alfonsin créant un «accord social et républicain tacite» entre partis suite à sept ans de dictature militaire] n’a jamais englobé les classes dominantes, ni à l’époque ni par la suite. Elles ne se contentent plus de la préservation assurée du capitalisme. Elles ne veulent même pas le moindre trouble.

Ni sous forme de régulations et de contrôles, ni sous forme de mesures fiscales ou salariales. Elles ne semblent pas se contenter de moins que les pleins pouvoirs. Au mieux, ces pouvoirs seraient exercés par des représentants capables de rallier les suffrages populaires. Dans le contexte actuel, la tentation de maximiser l’influence médiatique, voire de la suppression de ce suffrage, est à nos portes.

Les magnats de la technologie sont déjà en train d’étudier les possibilités de remplacer le système parlementaire par un système corporatiste. Avec de grands groupes d’entreprises non soumis à quelque règle que ce soit, ou seulement à celles qu’ils auront convenu entre eux, sans avoir besoin de médiateur.

Du point de vue de la gauche

La voix énergique, constante et sans demi-mesure n’est de plus en plus que celle de la gauche. Elle s’élève face aux multiples attaques des ennemis de classe, et face aux défections de ceux qui sont censés défendre d’autres visions. C’est elle qui dénonce les exactions du grand capital sous le couvert de «réformes de marché» qui réduisent les droits et détériorent les conditions de vie et de travail.

C’est la seule à s’élever contre le carcan de la dette, la soumission au Fonds monétaire international et les facilités illimitées accordées aux investissements étrangers et locaux. C’est aussi la voix la plus cohérente face à l’extractivisme et à la destruction des habitats et des productions populaires au profit des grandes firmes.

Pour s’enrichir et s’étendre suffisamment, cet héritage de la gauche aura peut-être besoin d’un horizon à moyen terme. Pour le consolider, il est impératif de s’engager dès aujourd’hui sur la bonne voie. Celle du lien indissoluble avec les masses exploitées et laissées pour compte. Celle de la construction d’une alternative politique capable de mener une bataille d’une portée historique à l’échelle nationale. Et avec un rayonnement régional et mondial.

Nous nous trouvons dans une situation internationale, régionale et nationale dont les contours ne sont pas encore bien définis. Rien n’est encore joué. L’horizon est ouvert. La voie de la mobilisation est tracée. Il reste maintenant à l’élargir et à l’approfondir. Il apparaît de plus en plus clairement que cela ne peut se faire que par la gauche. (Article publié sur le site Huella del Sur le 21 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Daniel Campione est professeur à l’Université de Buenos Aires

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[1] La «Marcha de la bronca» renvoie à une chanson populaire composée par le musicien Miguel Cantilo sortie en 1970. Elle traduisait l’opposition à la dictature militaire installée le 29 juin 1966 par le général président Juan Carlos Ongania. Au cours des années 1968-69 se sont manifestées d’importantes mobilisations populaires dont l’expression la plus emblématique fut le soulèvement de la population de Cordoba, soulèvement qualifié de «cordobazo». Ces mouvements ainsi que les actions de guérilla urbaine (PRT-ERP) traduisaient le rejet massif du régime Autoritaire-bureaucratique – qui avait dissous les partis. (Réd.)

[2] Cette initiative a été prise par le FIT-U (Frente de Izquierda y Trabajadores), un front intégré par quatre organisations: le PTS (Partido de los trabajadores socialistas), PO (Partido obrero), IS (Izquierda socialista) et MST (Movimiento socialista de los trabajadores). Le PTS y joue un rôle central et a développé une campagne pour la création de comités, dans la perspective d’un Nouveau Parti des travailleurs, comités dans lesquels le PTS est très présent. Cette structure se profile comme devant étayer une campagne d’une élue et dirigeante du PST, Myriam Bregman, qui dispose, selon les sondages (établis entre le 30 août et le 3 septembre 2025) «d’image positive», de 43% et de 51% «d’image négative». Dans le même sondage fait par Atlas-Intel et Bloomberg, 63% des personnes considèrent la situation économique comme mauvaise, 70% jugent «le marché du travail» mauvais et 49% considèrent que leur situation familiale est déplorable. (Réd.)

[3] C’est au nom de l’inviolabilité de la propriété privée que le gouvernement Milei a envisagé d’abroger la «loi des terres» qui limitait l’acquisition par des capitaux étrangers de terres à un seuil maximal de 15% des terres du pays. Sous la pression des mobilisations populaires, le gouvernement a modifié le projet de loi en fixant un seuil maximal à 25%. Selon diverses études, datant de 2025, quasiment 5% du territoire argentin est déjà aux mains de capitaux non nationaux. Parmi les détenteurs de capitaux poussant à la liquidation de la loi de la terre se trouve Peter Thiel de Palantir, qui vient de s’établir en Argentine, dans un quartier huppé de Buenos Aires. Thiel, au-delà des convergences politico-idéologiques avec Milei, a comme projet la création de méga date centers IA en Patagonie. (Réd.)

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