«Pourquoi l’Amérique du Sud et centrale est essentielle à l’impunité diplomatique d’Israël»

Le président argentin Javier Milei rit aux éclats aux côtés du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, lors d’une séance extraordinaire de la Knesset organisée en l’honneur de M. Milei, à Jérusalem, le 11 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90)

Par Xavier Abu Eid

Le 10 août, trois jours seulement après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement colombien dirigé par le président Abelardo de la Espriella a officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan occupé. Cette annonce était d’autant plus frappante qu’elle intervenait le jour même où la Colombie était confrontée à l’un des plus importants séismes de son histoire récente, qui a fait plus de 300 morts et causé d’importants dégâts dans tout le pays.

Avant même son entrée en fonction, le futur gouvernement de Abelardo de la Espriella avait convenu avec Israël de rétablir pleinement les relations diplomatiques, de transférer l’ambassade de Colombie à Jérusalem, de reprendre les exportations de charbon et de se retirer de la plainte déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de possible génocide, ainsi que du Groupe de La Haye [alliance internationale d’États créée en 2025 pour coordonner des actions juridiques, diplomatiques et économiques afin de faire respecter le droit international concernant le conflit israélo-palestinien]. Abelardo de la Espriella a également annoncé que la Colombie renoncerait à son projet d’ouvrir une ambassade en Palestine, et s’est engagé à «ne jamais cesser de défendre Israël, car c’est le peuple de Dieu».

Ces mesures marquent un revirement diplomatique remarquable. Jusqu’à récemment, la Colombie incarnait l’un des exemples les plus évidents d’une tendance très différente en Amérique du Sud et centrale.

Pendant le génocide israélien à Gaza, plusieurs gouvernements de gauche et sociaux-démocrates ont vivement critiqué les politiques israéliennes, ont rappelé leurs ambassadeurs de Tel-Aviv, se sont joints à la plainte de l’Afrique du Sud devant la CIJ et ont fait pression sur la Cour pénale internationale (CPI) pour qu’elle accélère les enquêtes sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité présumés en Palestine. Certains ont également participé aux réunions du Groupe de La Haye, qui appelait à des mesures coordonnées visant à faire rendre des comptes en réponse aux violations systématiques du droit international par Israël.

Mais les récentes élections ont porté au pouvoir des dirigeants de droite, d’extrême droite et populistes dans un nombre croissant de pays, notamment l’Argentine, le Paraguay, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l’Équateur, la Colombie et le Honduras. Une tradition diplomatique latino-américaine longtemps fondée, du moins formellement, sur le droit international s’oriente vers une politique plus transactionnelle: un alignement plus étroit sur Israël et l’adhésion à ses discours politiques en échange d’une coopération militaire et sécuritaire plus poussée, ainsi que de la perspective de relations plus solides avec Washington.

Des dirigeants tels que l’Argentin Javier Milei, le Colombien de la Espriella et le Paraguayen Santiago Peña ont ouvertement adopté un alignement politique étroit avec le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Le Paraguay, le Honduras et le Guatemala ont transféré leurs ambassades à Jérusalem, tandis que l’Argentine et la Colombie ont annoncé leur intention de faire de même, au mépris du consensus international reflété dans la résolution 478 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Et aux Nations unies, l’Argentine, le Honduras, le Guatemala et l’Équateur se sont de plus en plus alignés sur Israël, les États-Unis et un petit groupe de soutiens diplomatiques traditionnels d’Israël, tels que Tuvalu et les Îles Marshall.

Pour Israël, le moment choisi pour ce revirement est crucial. Si les décideurs israéliens ont longtemps considéré la question palestinienne avant tout comme une bataille pour l’opinion publique internationale, cette bataille est devenue considérablement plus difficile à remporter, alors que le soutien de l’opinion publique à Israël s’effrite dans une grande partie de l’Europe et aux États-Unis.

Pourtant, alors que la destruction de Gaza et l’accélération de l’annexion de la Cisjordanie occupée ont suscité une condamnation internationale croissante et tendu les relations avec ses alliés traditionnels, il existe encore quelques groupes politiques qui restent déterminés à protéger Israël de toute obligation de rendre des comptes: les mouvements d’extrême droite, notamment les sionistes chrétiens et les figures populistes.

Conjugués au soutien politique bien ancré dont bénéficie Israël à Washington et aux gouvernements européens qui lui sont favorables, ces acteurs contribuent à empêcher que cette condamnation ne se transforme en un isolement diplomatique total. L’Amérique du Sud et centrale est aujourd’hui l’un des théâtres les plus évidents où l’on peut observer le déroulement de cette dynamique.

Des partenaires «sionistes fiers»

L’intérêt d’Israël à nouer des alliances avec l’extrême droite latino-américaine repose sur un objectif stratégique central: l’impunité.

Se souciant peu du droit international et des droits de l’homme, Israël s’oppose depuis longtemps à ce que son territoire soit limité aux frontières de 1967 et a contesté les mesures politiques européennes refusant un traitement préférentiel aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il a également privilégié des accords bilatéraux mettant l’accent sur la coopération économique et politique, tout en laissant de côté la question du statut juridique des territoires palestiniens occupés.

Les relations d’Israël avec les pays d’Amérique du Sud et centrale ont souvent reflété cette approche. Son accord de libre-échange de 2007 avec le MERCOSUR, le bloc commercial sud-américain créé en 1991, ne contenait aucune référence explicite aux frontières de 1967. La vague de reconnaissances de l’État palestinien par les pays d’Amérique du Sud et centrale entre 2010 et 2012 a changé la donne, plusieurs pays ayant clairement indiqué que leurs relations avec Israël se limitaient à ces frontières.

Ce principe a pris une importance renouvelée pendant le génocide de Gaza et alors qu’Israël s’engageait de plus en plus résolument dans la voie de l’annexion de la Cisjordanie occupée. Le Groupe de La Haye a été créé début 2025 afin de transformer les déclarations de soutien au droit international en mesures exécutoires, principalement en ce qui concerne la Palestine. La Colombie s’est imposée comme l’un de ses principaux participants en Amérique du Sud, tandis que les débats menés ailleurs dans la région, notamment au Chili, ont débouché sur des propositions visant à interdire l’importation de produits provenant des colonies israéliennes.

Conjugués aux débats parallèles menés en Europe, aux États-Unis et au Canada, ces développements laissaient entrevoir que la stratégie diplomatique traditionnelle d’Israël montrait des signes de faiblesse. Ses tactiques habituelles – coopération en matière de sécurité, culpabilité historique liée aux persécutions antisémites et invocation de «droits bibliques» – s’avéraient moins efficaces face aux preuves de plus en plus nombreuses de crimes de guerre majeurs commis à Gaza.

Dans le même temps, le gouvernement Netanyahou défendait ouvertement des positions que la diplomatie israélienne s’était longtemps efforcée de dissimuler, notamment le nettoyage ethnique de Gaza et le refus permanent de reconnaître l’État palestinien.

Mais si de tels arguments restent largement inacceptables en Europe, ils trouvent aujourd’hui un public plus réceptif parmi une nouvelle génération de dirigeants de droite et populistes d’Amérique du Sud, qui semblent prêts à approfondir leurs relations avec Israël, quel que soit son bilan en matière de droits de l’homme ou ses violations systématiques du droit international.

Ce changement est particulièrement visible au Chili, qui abrite l’une des plus grandes diasporas palestiniennes au monde, et dont le nouveau gouvernement a nommé Gabriel Zaliasnik au poste d’ambassadeur en Israël au début de cette année. Avocat de renom, ancien président de la communauté juive du Chili et défenseur déclaré des intérêts israéliens, Gabriel Zaliasnik s’est publiquement identifié comme un «sioniste fier» et a évoqué le renforcement des liens entre «le peuple chilien et le peuple juif» – renforçant ainsi l’idée qu’Israël est un État appartenant exclusivement au peuple juif plutôt qu’à tous ses citoyens à parts égales.

Les diplomates étrangers en poste à Tel-Aviv représentent leurs États auprès d’un pays composé à la fois de citoyens juifs et palestiniens; ils ne sont pas des émissaires interconfessionnels auprès du «peuple juif». De même, entretenir des relations diplomatiques avec Israël n’implique pas d’approuver le sionisme ni les lois et pratiques discriminatoires à l’égard des Palestiniens. Au contraire, ces pays restent liés par les conventions internationales interdisant la discrimination raciale.

La nomination de Gabriel Zaliasnik a été fermement soutenue par le président chilien José Antonio Kast [en place depuis le 11 mars 2026], dont l’ascension politique a elle-même marqué une rupture avec une grande partie de la tradition diplomatique récente du Chili. José Antonio Kast a défendu le défunt dictateur Augusto Pinochet, et son père était membre du parti nazi allemand. Son entourage en matière de politique étrangère comprend également des personnalités entretenant des liens institutionnels de longue date avec des organisations pro-israéliennes, comme le conseiller en politique étrangère de José Antonio Kast, Eitan Bloch, ancien conseiller politique de l’ambassadeur d’Israël au Chili et membre de l’American Jewish Committee.

Considérer Israël comme une exception risque de porter atteinte aux principes mêmes de citoyenneté, d’égalité et de non-discrimination qu’ils prétendent défendre ailleurs. Et la normalisation des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et de l’annexion affaiblit également un système international sur lequel les États d’Amérique du Sud et centrale se sont historiquement appuyés pour défendre leur propre souveraineté et leur intégrité territoriale.

Des Accords d’Abraham aux «Accords d’Isaac»

En avril 2026, Netanyahou et le président argentin Javier Milei ont lancé les «Accords d’Isaac», un nouveau cadre de coopération entre l’Argentine, Israël et ce que leur déclaration commune qualifie de «nations partageant les mêmes valeurs» dans l’hémisphère occidental. Cette initiative invoque explicitement les descendants d’Isaac et une «tradition judéo-chrétienne» commune.

Ces accords pourraient apporter à Israël ce qui lui faisait jusqu’alors défaut en Amérique du Sud et centrale: un cadre politique permettant d’approfondir la coopération avec Israël au-delà des relations bilatérales existantes. Cette initiative s’inspire des Accords d’Abraham conclus entre Israël et les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn. Ces accords ont démontré qu’Israël pouvait étendre ses liens régionaux et son intégration économique sans pour autant résoudre la question palestinienne.

Les accords «Isaac» et «Abraham» partagent donc une caractéristique structurelle importante: ils offrent à Israël une forme de normalisation diplomatique largement dissociée du respect du droit international. Bien qu’ils ne parviennent pas à faire rendre compte Israël de ses actes, les États membres de l’UE, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, l’Australie et le Canada continuent d’insister sur le fait que le droit international fournit le cadre permettant d’aborder la question de l’occupation israélienne. Plus récemment, le Royaume-Uni, le Canada, la France et d’autres pays ont annoncé des sanctions à l’encontre des colonies israéliennes, mesures que l’Espagne, l’Irlande, la Belgique et les Pays-Bas avaient déjà prises.

En présentant Israël comme faisant partie d’une civilisation «judéo-chrétienne» commune [voir sur le «slogan» de civilisation «judéo-chrétienne» l’ouvrage de Sophie Bessis La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Ed. Les liens qui libèrent, 2025], les accords d’Isaac vont d’ailleurs au-delà des accords d’Abraham en adoptant explicitement une idéologie religieuse. Un tel cadrage peut trouver un écho auprès de dirigeants tels que Milei et Kast ainsi qu’auprès des électeurs sionistes chrétiens, mais il est loin de faire l’objet d’un consensus en Amérique du Sud et centrale. Il s’accorde également mal avec l’inquiétude croissante des communautés chrétiennes face au traitement réservé par Israël aux chrétiens palestiniens.

L’idéologie n’explique toutefois qu’une partie de ce revirement. Certains dirigeants populistes d’Amérique du Sud et centrale semblent également estimer que des relations plus étroites avec Israël peuvent leur ouvrir la voie à une plus grande influence à Washington.

Mais il n’est pas certain que ce calcul serve réellement les intérêts de leurs pays. L’ancien ambassadeur chilien Jorge Heine a décrit ce danger de manière succincte dans une interview accordée à Responsible Statecraft: «Dès l’instant où vous vous alignez sur l’une des grandes puissances en concurrence, vous devenez un subordonné. Et vous êtes alors traité comme tel.»

L’expérience récente ne montre guère que l’alignement politique garantisse un traitement favorable de la part de Washington. L’Argentine, le Panama et le Chili ont tous subi des pressions états-uniennes concernant leurs relations économiques avec la Chine, malgré leurs efforts pour s’attirer les faveurs de l’administration Trump. Le Chili, par exemple, a été frappé en juillet par un droit de douane des Etats-Unis supplémentaire de 12,5% sur bon nombre de ses exportations.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël – comme l’ont fait le Honduras, le Guatemala et le Paraguay en y installant leurs ambassades – marque également une rupture significative avec la tradition diplomatique d’après-guerre de l’Amérique du Sud et centrale. La région a généralement défendu le principe selon lequel un territoire ne peut être légalement acquis par la force. Même les conflits territoriaux les plus âpres, de la crise du canal Beagle entre l’Argentine et le Chili au conflit entre le Pérou et l’Équateur, ont finalement été résolus par la médiation, des mécanismes conventionnels et le recours au droit international plutôt que par une annexion unilatérale.

Pour certains gouvernements populistes, cependant, le respect de ces principes semble de plus en plus secondaire par rapport à d’autres préoccupations immédiates: l’accès, par l’intermédiaire d’Israël, à la cybersécurité et aux technologies militaires afin d’alimenter leurs propres mesures répressives internes.

Ces dernières années, cependant, des pays arabes, notamment le Qatar et l’Arabie saoudite, ont également développé leurs échanges commerciaux et leurs investissements à travers l’Amérique du Sud et centrale, en particulier dans les domaines de la logistique, des transports et des infrastructures. Les échanges bilatéraux entre l’Amérique du Sud et centrale et le Conseil de coopération du Golfe ont dépassé les 32 milliards de dollars en 2022, dont plus de 21 milliards provenaient des exportations latino-américaines vers le Golfe. À titre de comparaison, le volume total des échanges entre Israël et l’Amérique du Sud et centrale s’élevait à environ 6 milliards de dollars cette année-là.

Les liens de l’Amérique du Sud et centrale avec d’autres puissances du Moyen-Orient se sont également développés rapidement. À lui seul, le commerce de la Turquie avec l’Amérique du Sud et les Caraïbes a atteint 16,4 milliards de dollars en 2025, s’accompagnant d’une expansion diplomatique remarquable: Ankara a fait passer le nombre de ses missions dans la région de six en 2022 à vingt aujourd’hui, tandis que les liaisons aériennes directes et la représentation commerciale se sont développées parallèlement.

Il n’y a donc aucune justification économique évidente à subordonner la politique d’un pays au Moyen-Orient aux préférences israéliennes. Les États arabes possèdent un poids économique considérable, tandis que les importantes communautés arabes et palestiniennes d’Amérique du Sud et centrale revêtent une importance politique, commerciale et culturelle qui leur est propre.

Une stratégie à long terme?

Alors qu’Israël renforce sa présence en Amérique du Sud, l’Autorité palestinienne (AP) semble dépourvue d’une stratégie régionale comparable. Les organisations de la société civile et les communautés palestiniennes peuvent se mobiliser contre les tentatives de normalisation des crimes de guerre israéliens, mais elles ne peuvent se substituer à une approche diplomatique palestinienne plus large à l’égard de l’Amérique du Sud.

Une telle stratégie nécessiterait une coordination beaucoup plus étroite avec les États arabes et musulmans, en particulier ceux qui développent déjà leurs échanges commerciaux et leurs investissements dans la région. À tout le moins, les dirigeants palestiniens pourraient nommer un envoyé spécial pour l’Amérique du Sud et collaborer avec les gouvernements arabes afin de mettre en place un groupe de travail diplomatique permanent dédié à cette région.

Cela impliquerait également de s’opposer aux gouvernements qui contribuent à normaliser l’annexion par Israël des territoires arabes occupés, notamment Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les gouvernements arabes et musulmans sont en droit de se demander pourquoi des États tels que le Paraguay, la Colombie, le Guatemala et le Honduras devraient bénéficier d’une représentation diplomatique dans les capitales arabes et musulmanes sans en subir de conséquences politiques après avoir reconnu ou légitimé les revendications unilatérales d’Israël sur les territoires occupés.

La résistance nationale à un resserrement des relations avec Israël ne cesse de croître dans certaines régions d’Amérique latine, en particulier là où les gouvernements sont perçus comme normalisant des crimes de guerre. La vague actuelle de dirigeants de droite et populistes ne définira pas à jamais l’Amérique du Sud.

Il n’est pas non plus certain que ses efforts visant à normaliser le déni des droits des Palestiniens survivront aux futurs cycles électoraux. Le calendrier politique à venir pourrait s’avérer décisif: Israël doit organiser des élections le 27 octobre, suivies peu après par les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre. Ces deux événements pourraient redéfinir les coalitions politiques qui soutiennent la stratégie diplomatique actuelle d’Israël.

Les gouvernements d’Amérique du Sud et centrale pourraient alors devoir décider si les avantages à court terme d’un alignement l’emportent sur l’intérêt national à long terme consistant à préserver les règles internationales dont dépendent en fin de compte leur propre souveraineté et leur sécurité. (Publié sur le site israélien +972 le 15 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Xavier Abu Eid est politologue et auteur de Rooted in Palestine: Palestinian Christians and the Struggle for National Liberation 1917 – 2004. Ancien conseiller auprès de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), il est titulaire d’un doctorat en religion, théologie et études sur la paix du Trinity College de Dublin.

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