Après la victoire électorale de l’AfD: une OPA inamicale

Conférence de presse de Ulrich Siegmund le 10 septembre 2026. (Capture de vidéo)

Par Gareth Joswig

À peine quatre jours après sa victoire électorale en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund [tête de liste de l’AfD] a déçu. Non pas ses électeurs/électrices, mais tous ceux qui espéraient que la montée au pouvoir imminente de l’AfD au pouvoir en Saxe-Anhalt modérerait l’extrême droite. Après avoir été réélu à l’unanimité à la présidence de son fraction parlementaire, il s’est présenté jeudi 10 septembre devant la presse au Parlement régional de Magdebourg. Interrogé sur sa position concernant l’implantation prévue de l’entreprise israélienne d’armement Elbit à Sangerhausen, Ulrich Siegmund a répondu: «Nous ne diabolisons pas de manière générale la production de matériel d’armement, car nous aurons bien sûr besoin de moyens appropriés lors des futures campagnes de rapatriement et d’expulsion.» [1] Pour que Poutine ne s’inquiète pas, ajoute-t-il, on est toutefois fermement opposé à l’envoi de matériel d’armement dans des «guerres à l’étranger».

Siegmund se montre détendu. Il est entouré – comme toujours – justement des partisans de la ligne dure issus de sa fédération régionale, farouchement nationaliste et populiste, qui devraient bientôt former son cabinet.

Avec son programme misanthrope, l’AfD a obtenu 43,8% des voix aux élections régionales en Saxe-Anhalt. Ce résultat a provoqué une onde de choc, et pas seulement en Allemagne. Pour la première fois depuis 1945, le pouvoir dans un Land est à nouveau à portée de main pour un parti d’extrême droite. Il ne lui manque que trois députés pour obtenir la majorité absolue.

Depuis le soir des élections, l’AfD est grisée par le pouvoir. Lors du débat général au Bundestag mardi 8 septembre, la présidente du parti, Alice Weidel, a lancé à l’adresse du chancelier de la CDU, Friedrich Merz: «Votre heure a de toute façon déjà sonné.» L’objectif à moyen terme de l’AfD, à savoir la destruction de la CDU, semble lui aussi à portée de main.

La promesse d’un basculement

L’AfD a remporté cette victoire électorale en promettant un bouleversement. Son programme électoral prévoit de transformer la Saxe-Anhalt en une enclave illibérale. Non seulement l’extrémiste de droite pro-russe Hans-Thomas Tillschneider [un complice de Björn Höcke 2] a joué un rôle prépondérant dans sa rédaction, mais plusieurs anciens responsables de la «Heimattreuen Deutschen Jugend» (Jeunesse allemande fidèle à la patrie), interdite en 2009, y ont également participé – une organisation qui endoctrinait des jeunes au nazisme et s’inspirait des Jeunesses hitlériennes. Ils pourraient désormais accéder aux leviers du pouvoir.

Le programme des 100 jours que l’AfD entend mettre en œuvre après avoir pris la tête du gouvernement régional prévoit le cantonnement des réfugié·e·s et la création de «classes spéciales» pour les enfants réfugiés dans les écoles. En outre, il est prévu de dénoncer le traité d’État sur les médias, de supprimer des ministères et de retirer tout financement aux initiatives politiquement indésirables. Et bien sûr, les drapeaux arc-en-ciel doivent être remplacés par des drapeaux allemands. La devise du Land de Saxe-Anhalt doit passer de «penser moderne» (modern denken) à «penser allemand» (Deutsch denken).

Alors qu’une partie de ses électeurs/électrices se délecte justement de cette radicalisation raciste, le charismatique tête de liste Ulrich Siegmund a été déterminant pour une autre catérogie. Pendant la campagne électorale, il s’est révélé être un véritable magnétiseur, lançant littéralement un mouvement – y compris un culte de la personnalité. Il a également fait le lien avec des univers mémoriels explicitement est-allemands grâce à des événements tels que les circuits en cyclomoteurs cultes de la RDA [les mobylettes Simson peintes en bleu ciel]. Son slogan «Tout est possible» sonne comme une promesse pour certains; pour beaucoup d’autres, en Allemagne comme à l’étranger, il est perçu comme une menace [ce samedi 13 septembre, plus de 100’000 personnes ont manifesté, dans diverses villes allemandes, contre la montée de l’AfD; depuis les élections, selon certaines études, 175’000 personnes auraient manifesté contre l’AfD – réd. ].

Ni les scandales de népotisme [référence à l’engagement de proches pour des salaires de 6000 euros et plus], ni les candidats de l’AfD qui participaient à des fêtes du solstice et chantaient des chants de la Jeunesse hitlérienne [Der Spiegel, 23 juillet 2026] n’ont dérangé les partisans de Siegmund. Pas plus que le scandale autour d’un député qui aurait frappé à coups de batte de baseball un adolescent de 14 ans [taz.de 17 août 2026]. Les arguments politiques et économiques n’ont pas non plus convaincu. L’électorat de l’AfD, dont 65% se considéraient comme en situation économique précaire selon les sondages post-électoraux, souhaitait faire partie d’un mouvement porteur d’espoir qui promet le paradis ethnonational sur terre, une «bonne vieille Allemagne». Peu importe que cela n’ait jamais existé ainsi.

Loin des discours politiques rationnels depuis longtemps

Outre la crainte d’une perte de statut social, le gouvernement fédéral impopulaire a constitué un autre catalyseur. Selon un sentiment largement répandu, beaucoup de choses doivent changer en profondeur en Allemagne. Tous les autres partis ont déjà eu leur chance.

Le résultat électoral de l’AfD révèle un schéma bien connu: le parti séduit là où l’aliénation politique est répandue, où la confiance dans les institutions est faible et où subsistent d’importantes inégalités socio-économiques et géographiques. C’est là que l’extrême droite a mobilisé en masse des électeurs qui n’avaient pas voté lors des dernières élections régionales de 2021 – soit 42% des électeurs de l’AfD en Saxe-Anhalt.

Le politologue Claus Leggewie n’est guère surpris par ce récent succès électoral. Dans un entretien accordé au quotidien «taz», il cite trois facteurs qui ont été déterminants. Premièrement, le parti aurait réussi à recentrer entièrement son programme politique sur la question de l’immigration. L’extrême droite a ainsi détourné l’attention de deux thèmes plus pertinents: le changement climatique et la guerre.

Deuxièmement, il serait important de comprendre que l’AfD et ses électeurs se seraient depuis longtemps éloignés de tout discours politique rationnel. «Le mensonge remplace la vérité – comme dans le système de Poutine: rien n’est vrai, et tout est possible.» Il est donc d’autant plus difficile de venir à bout d’une «troupe endurcie de diffuseurs de faits alternatifs» à l’aide de faits certifiés et d’arguments.

La violence de jeunes hommes

Un troisième problème sous-estimé est en outre la radicalisation des jeunes hommes: «Les jeunes hommes se sentent marginalisés et privés de quelque chose, construisent un masculinisme en réaction à l’émancipation des femmes. C’est pourquoi ils se laissent séduire par des personnages qui, pour l’essentiel, leur procurent du plaisir: qu’il s’agisse d’un amusement brutal et sadique ou de divertissement au sens de l’amusement public», explique-t-il. «Siegmund se contente en effet de s’asseoir sur sa mobylette et de sourire. Cela fait mouche dans une société qui raffole des images et s’informe – ou plutôt se désinforme – via les réseaux sociaux.»

Même au sein de l’AfD, on ne s’attendait pas à ce que le résultat des élections régionales soit aussi élevé. Siegmund a d’abord semblé vaciller le soir du scrutin: Il souhaitait rallier à sa cause des transfuges de la CDU afin de gouverner avec une «majorité stable», a-t-il déclaré – sinon, il faudrait simplement organiser de «nouvelles élections». Avant le scrutin, il avait encore affirmé ne vouloir gouverner qu’avec une majorité absolue de l’AfD.

La direction du parti a toutefois exigé, dès le soir des élections, qu’Ulrich Siegmund, après toutes ses promesses, tienne ses engagements et accepte désormais la mission de former un gouvernement. Le porte-parole fédéral Tino Chrupalla [ancien de la CDU, député AfD au Bundestag depuis 2017, coprésident de l’AfD avec Alice Weidel depuis 2021, à la tête d’une petite entreprise de BTP] a même déclaré qu’en Saxe-Anhalt, un gouvernement minoritaire constituait également une option.

Après les élections, l’AfD de Saxe-Anhalt comptait en réalité attirer à ses côtés des candidats de la CDU ayant fait défection en leur proposant des postes au gouvernement, afin d’obtenir ainsi la majorité parlementaire par des moyens détournés. Cependant, le parti est devenu si fort que plusieurs des transfuges de la CDU initialement prévus n’ont même pas réussi à entrer au Landtag. Et 14 des 15 députés de la CDU élus au Parlement régional ont déclaré cette semaine qu’ils ne comptaient en aucun cas changer de camp. Seule exception: le député de la CDU Lars-Jörn Zimmer, qui n’a pas répondu aux questions à ce sujet, notamment celles du quotidien «taz».

Au besoin, sans majorité

Mais comme il manque trois voix pour obtenir la majorité au Parlement régional, l’AfD a également envoyé des invitations à des discussions exploratoires à tous les groupes parlementaires. Seul le BSW (Bündniss Sahra Wagenknecht) y a donné suite et a d’ores et déjà annoncé qu’il soutiendrait l’élection d’un président du Parlement régional issu de l’AfD. Lors de ces discussions, on souhaite désormais échanger sur «l’approvisionnement énergétique, l’éducation et la politique de paix», a indiqué mercredi 9 septembre le parti de Wagenknecht. Le Kremlin sort donc gagnant, d’une manière ou d’une autre.

Torben Braga, un stratège radical proche de Björn Höcke, a quant à lui plaidé pour gouverner, au besoin, sans majorité: l’AfD n’aurait pour cela rien d’autre à faire que de présenter un candidat au poste de ministre-président au Parlement régional; selon la Constitution régionale, le troisième tour de scrutin ne nécessite en effet pas la majorité absolue, mais seulement la majorité simple, à portée de main: «Pas de tolérance, pas de compromis boiteux pour accéder au pouvoir», exige Torben Braga, «car même un ministre-président élu seulement au troisième tour, sans majorité stable, ne serait pas l’otage du Landtag, comme certains le prétendent aujourd’hui».

Selon Torben Braga, un gouvernement Siegmund dirigerait l’administration et la protection de la Constitution même sans majorité parlementaire. Il occuperait les postes clés, déterminerait les programmes scolaires, la gestion du personnel et le travail de la police, serait la voix du Land au Bundesrat [Chambre haute] et élaborerait la politique migratoire: expulsions, détention en vue de l’expulsion, prestations en nature et carte de pré-paiement, obligations de résidence, durée de l’obligation de séjour dans les centres d’accueil initiaux, programmes d’accueil régionaux et commission chargée des cas de rigueur. «Tout cela relève de la compétence de l’exécutif, rien de tout cela n’est réservé au seul Parlement régional», insiste Torgen Braga.

Contrairement à ce que beaucoup espèrent désormais, l’AfD ne semble pas craindre de se «décridibiliser». Il semble plutôt qu’elle veuille accéder au pouvoir à tout prix, et au besoin même sans majorité législative, afin de transformer la Saxe-Anhalt en un laboratoire politique dont elle entendra ensuite étendre les résultats à l’échelle nationale.

Aucune crainte d’une perte de crédibilité

En coulisses, les stratèges de l’AfD affirment qu’il faut simplement, une fois au pouvoir, mettre en œuvre ce qui a été annoncé. De toute façon, cela fera des vagues. À l’objection selon laquelle une grande partie du programme de l’AfD est illégale, on répond en substance: si les tribunaux ou le gouvernement fédéral déclarent que cela n’est pas possible, l’AfD en assumera les conséquences. On pourra toujours affirmer: «Vous voyez, c’est la faute de Berlin, ils s’opposent à la volonté du peuple.» On n’entend pratiquement jamais parler d’une volonté de modération, ni même de la crainte d’une perte de prestige.

Jeudi, Siegmund a déjà annoncé «cinq belles années pour tout le monde en Saxe-Anhalt». Sauf pour ceux qui, selon lui, «sont venus ici pour abuser du système. Ceux-là devraient dire que ce furent cinq années difficiles», a déclaré Siegmund. Et il a alors esquissé un sourire! (Publié par la TAZ le 13 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Elbit fournit à l’armée israélienne entre autres des équipements terrestres et des drones utilisés dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza. (Réd.)

[2] Björn Höcke, selon Le Monde du 4 septembre 2024, assume des propos décomplexés sur l’héritage du nazisme, teintés de révisionnisme et a qualifié le Mémorial de l’Holocauste de Berlin de «monument de la honte»]. (Réd.)

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