Brésil. Querelles au sein et autour du Tribunal suprême fédéral. Quelle instrumentalisation par l’extrême droite?

Flavio Dino, André Mendonça et Alexandre de Moraes. (Capture de vidéo BBC)

Par Marcelo Aguilar (São Paulo)

Les querelles au sein et autour du Tribunal suprême fédéral (STF) accaparent l’attention de la campagne électorale au Brésil, à quelques jours du premier tour (le 4 octobre) d’élections cruciales pour toute la région.

Le débat électoral est accaparé par les nouveaux rebondissements de la guerre ouverte qui fait rage au sein du Tribunal suprême fédéral (STF). Lundi 7 septembre, jour de la fête nationale brésilienne – et, depuis quelques années, jour de mobilisation d’extrême droite –, les partisans de Bolsonaro sont descendus dans la rue pour réclamer un «nettoyage» du Tribunal, exigeant le départ du juge Alexandre de Moraes, qui s’oppose au sein de la STF à l’évangéliste André Mendoça [1]. Alexandre de Moraes est le méchant par excellence pour le bolsonarisme, qui s’efforce depuis des années de l’associer directement à Luiz Inácio Lula da Silva, avec un certain succès. «Celui qui vote pour Lula vote pour Alexandre de Moraes», a déclaré lundi 7 septembre Flávio Bolsonaro, candidat à la présidence de l’extrême droite, lors d’un rassemblement sur l’avenue Paulista à São Paulo.

Guerre interne

De Moraes et Mendonça sont aux prises dans un affrontement de plus en plus virulent dans le cadre du scandale de la Banco Master – affaire dont Mendonça est le rapporteur au STF –, dont le personnage principal est le banquier Daniel Vorcaro, emprisonné pour des fraudes se chiffrant en millions de dollars et qui tenait dans ses mains la moitié du système politique et judiciaire du pays. Porté par la mobilisation de lundi, André Mendonça a ordonné, mardi 8 septembre, la destitution d’Andrei Rodrigues de son poste de directeur général de la Police fédérale [PF-nommé à ce poste lors du dernier mandat de Lula en 2023] ainsi que celle du chef des renseignements, Leandro Almada [depuis 2024, antérieurement délégué à la Police fédéral dès 2008].

Selon ses explications, la décision de Mendoça s’explique par le fait que la PF a rédigé un rapport utilisé par Alexandre de Moraes pour l’attaquer, lui, ainsi que le procureur général de la Nation, Jorge Messias, lui aussi évangélique. Onze membres de la haute direction de la PF ont pris la défense de leur directeur et ont remis leur démission. Le mercredi 9 septembre au matin, un autre juge du STF, Flávio Dino [nommé à ce poste par Lula en novembre 2023], a annulé la décision de Mendonça, réintégrant Rodrigues et Almada à leurs fonctions. Et dans l’après-midi, le président du STF, Edson Fachin [depuis septembre 2025], a annulé les décisions de Mendonça et de Dino, a écarté Alexandre de Moraes de l’enquête sur une célèbre affaire de fausses informations qui a éclaté en 2020 [2] et a convoqué une séance plénière de la Cour le mardi 15 septembre afin d’examiner une plainte déposée par Mendonça contre De Moraes pour ses liens avec Vorcaro. «Au-delà de toute considération de fond quant à la séparation ou non des pouvoirs, qui sera examinée en temps voulu, il convient d’empêcher une situation de conflits et de chevauchements procéduraux qui, en eux-mêmes, constituent une atteinte à l’ordre public et à l’intégrité de ce tribunal», a écrit Edson Fachin dans son arrêt.

Comme l’a déclaré à Brecha Pedro Serrano, professeur de droit constitutionnel à la PUC-SP – l’université catholique de São Paulo –, les deux juges avaient tous deux outrepassé leurs fonctions, mais André Mendonça a agi de manière illégale en ordonnant l’ouverture d’une enquête sur Alexandre de Moraes sans l’autorisation de l’assemblée plénière. «On ne peut exposer un magistrat à une remise en cause publique de sa conduite sans avoir la moindre certitude qu’il ait commis des actes illicites. Aucun magistrat au Brésil n’est soumis à une situation telle que celle du ministre Alexandre de Moraes.» La décision d’Edson Fachin était la bonne, a estimé Pedro Serrano: c’est à l’assemblée plénière du STF de trancher.

Crise de légitimité

Le président Lula da Silva, le mercredi 9 septembre, à écrit: «Quelle que soit la personne concernée, et quoi qu’il en coûte, le Brésil mérite de connaître la vérité […]. Le peuple brésilien a besoin d’explications et de mesures immédiates pour faire face à la crise institutionnelle qui s’est emparée du pouvoir judiciaire. Il faut davantage de transparence et non des fuites sélectives qui affectent la campagne électorale.» Il a ainsi demandé que les enquêtes sur l’affaire Master, qu’il a qualifiée de plus grand crime financier de l’histoire du pays, soient rendues publiques sans délai. Pedro Serrano lui-même, qui estimait il y a quelques semaines que tout devait être révélé une fois le premier tour des élections passé, afin de ne pas interférer avec celles-ci, pense désormais que reporter cette divulgation après le 4 octobre serait néfaste. «Cette crise affecte la justice car elle l’implique indûment dans une lutte électorale, alors qu’elle ne devrait pas s’impliquer dans ce type de lutte de pouvoir, et elle affecte l’élection car on cesse de débattre de ce qui devrait l’être dans le cadre du processus électoral, à savoir les projets pour le pays. Personne ne parle du projet économique de chaque candidat, ni de son projet politique, et cela nuit à la démocratie.» Pedro Serrano a ensuite analysé le contexte: «Ils ont transformé le Tribunal suprême en un terrain d’affrontements politiques. Ce n’est pas nouveau, cela remonte à une vingtaine d’années. Les forces politiques ont désormais pris l’habitude de régler leurs différends au sein du Tribunal suprême. De plus, les juges fédéraux sont désormais plus connus que n’importe quel homme politique. La crise que nous traversons aujourd’hui est le fruit de cette politisation excessive et inappropriée, et il est important d’y remédier rapidement afin qu’elle ne se transforme pas en crise de légitimité.»

Offensive d’extrême droite

La guerre menée par l’extrême droite brésilienne contre le STF remonte à près d’une décennie, en 2018, lorsque Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro – emprisonné pour tentative de coup d’État – et frère de Flávio, a déclaré qu’il fallait «deux caporaux et un soldat» pour liquider le Tribunal. Le 8 janvier 2023, les partisans de Bolsonaro ont tenté se s’en prendre aux institutions à Brasilia afin d’empêcher l’investiture de Lula, qui, quelques semaines auparavant, avait battu Jair Bolsonaro dans les urnes. Les querelles actuelles à propos de Mendonça et De Moraes ont relégué aux oubliettes les liens politiques avérés entre Daniel Vorcaro [le propriétaire de Banco Master] et le clan Bolsonaro. C’est ce banquier qui, à la demande de Flávio Bolsonaro, a financé un film hagiographique sur Jair Bolsonaro. Personne ne semble plus se souvenir que Flávio avait dit à Vorcaro: «Je suis et je serai toujours à vos côtés», ni qu’il l’avait surnommé «irmãozão» (grand frère). Ni qu’il avait d’abord nié que Vorcaro ait financé le film sur son père [3].

Lors du meeting de lundi dernier à São Paulo, Flávio Bolsonaro a clairement indiqué que l’un de ses objectifs, s’il remportait l’élection, serait d’obtenir une majorité conservatrice dans le STF. Quatre de ses membres actuels ne seront plus en fonction en 2030, et il appartient au président de désigner leurs successeurs. «Je vais nommer des hommes et des femmes qui s’opposent à l’avortement, à la drogue, à l’idéologie du genre dans les écoles […]. Nous ne pouvons pas permettre à Lula de nommer quatre autres Alexandre de Moraes au Tribunal suprême.»  (Article publié par l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] André Mendonça a été ministre de la Justice et de la Sécurité publique du gouvernement Bolsonaro du 29 avril 2020 au 29 mars 2021, nommé par Bolsonaro au Tribunal suprême fédéral en 2021. (Réd. A l’Encontre)

[2] L’auteur de cet article écrivait en juin 2020 dans Brecha: «On dit que les mensonges ont les jambes courtes. Mais, bien que courtes, au Brésil, elles en comptent des millions. Et elles servent à remporter des élections. Celles de 2018, qui ont porté Jair Bolsonaro à la présidence, en sont un exemple emblématique. Et leurs répercussions se font encore sentir aujourd’hui. Le mercredi 27 mai, le ministre Alexandre de Moraes, de la Cour suprême fédérale (STF), a ordonné 29 perquisitions au domicile de blogueurs, militants, hommes politiques et entrepreneurs bolsonaristes soupçonnés d’avoir formé une association illicite afin de produire en masse des fausses informations, dans le but «d’attaquer les institutions». Dans le texte du mandat judiciaire, on peut lire: «Les preuves recueillies et les rapports d’expertise présentés indiquent la possibilité réelle de l’existence d’une association criminelle désignée dans les témoignages des parlementaires sous le nom de “cabinet de la haine”». Selon la STF, cette organisation se consacrerait à la diffusion de fausses informations «au contenu manifestement haineux» et à des «attaques injurieuses à l’encontre de diverses personnes, autorités et institutions, parmi lesquelles le STF», dans le but présumé de «subvertir l’ordre et d’encourager la rupture de la normalité institutionnelle et démocratique». (Réd. A l’Encontre)

[3] Le 11 septembre, sur BBC Brasil, Luiz Fernando et Marina Rossi écrivent:  «Le Parquet général de la République (PGR) a demandé un recensement de l’ensemble des propositions législatives du sénateur et candidat à la présidence Flávio Bolsonaro (PL) et du député Mário Frias (PL-SP) susceptibles d’intéresser la banque Master et son dirigeant, Daniel Vorcaro.

Selon un document publié en juillet, le PGR a demandé que des investigations soient menées concernant les «propositions législatives présentées ou soutenues par Flávio ou Mário Frias au Congrès national» qui pourraient présenter un intérêt pour la Banque Master ou pour des entreprises qui lui sont liées, ainsi que pour ses dirigeants, en particulier Daniel Bueno Vorcaro.

Le film en anglais «Dark Horse» consacré au parcours de l’ex- président Jair Bolsonaro (interprété par Jim Caviezel).

Le PGR indique vouloir déterminer si l’action parlementaire de Flávio et de Frias pourrait être liée au versement de plusieurs millions effectué par Vorcaro en faveur du film Dark Horse, consacré à l’ancien président Jair Bolsonaro, père de Flávio.

Le texte indique que les enquêtes à cet égard en étaient à un stade très précoce, «nécessitant d’être approfondies, notamment et surtout en ce qui concerne la pratique d’un acte propre à la fonction parlementaire qui pourrait être attribué, selon une logique de cause à effet, au projet cinématographique mentionné».

Le Parquet attire l’attention sur le montant élevé du financement du film, sans perspective de retour financier d’une ampleur équivalente.

Le document a été rendu public jeudi 10 septembre dans la soirée, en même temps qu’une partie de l’enquête relative à l’affaire Banco Master, à la demande du président de la Cour suprême fédérale, le ministre Edson Fachin.

La levée du secret a également révélé au grand public que, dès le mois de juillet, le ministre André Mendonça avait ordonné l’ouverture d’une enquête sur Flávio Bolsonaro pour blanchiment d’argent présumé, corruption et autres infractions éventuelles liées au financement du film Dark Horse [...]

Le rapport de la Police fédérale désormais rendu public indique que Flávio était un «interlocuteur direct» de Vorcaro dans les négociations liées au financement de la production, notamment en ce qui concerne les relances de paiement, les réunions en présentiel et le suivi de l’avancement des tournages.

Les enquêteurs émettent également l’hypothèse selon laquelle l’ancien député fédéral Eduardo Bolsonaro, frère de Flávio, «a supervisé la gestion des ressources [du film] à l’étranger».

Dans ses documents, la Police fédérale (PF) soutient que des messages et des fichiers extraits du téléphone portable de Vorcaro, associés à un rapport de renseignement financier du COAF, indiquent un circuit financier international potentiellement lié à la production de Dark Horse.» (Réd. A l’Encontre)

 

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