
Aux côtés des victimes de la junte argentine ou de la famille de Patrice Lumumba, Wolfgang Kaleck, spécialisé en droit pénal international, se bat contre les injustices. Face aux attaques dont le droit est l’objet, il plaide pour une justice internationale refondée.
Entretien conduit par François Bougon (Mediapart)
Le droit pénal international subit des attaques de toutes parts, même de la part de nations qui ont adopté le 10 décembre 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme à Paris, au palais de Chaillot. Dès son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a imposé des sanctions à la Cour pénale internationale (CPI), dont le siège se trouve à La Haye (Pays-Bas). Une « attaque contre l’État de droit mondial » fragilisant la justice internationale, avaient estimé des expert·es de l’Organisation des Nations unies (ONU).
Depuis près de quarante ans, l’avocat allemand Wolfgang Kaleck, qui a participé à la fondation en 2007 à Berlin du Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR), est engagé au service des droits humains et de la justice internationale. Il a porté le combat des victimes allemandes de la junte militaire argentine et, depuis l’année dernière, assiste la famille de Patrice Lumumba pour obtenir justice et établir les responsabilités de la Belgique dans l’assassinat du dirigeant congolais en 1961.
S’il convient que les vents sont adverses, celui qui a défendu le lanceur d’alerte Edward Snowden plaide, dans un livre à paraître en septembre en anglais, The Power of Law (« La force du droit », OR Books, non traduit), pour une justice internationale qui tire des leçons de ses erreurs. Avec pour objectif qu’elle ne soit plus considérée comme un outil des puissances occidentales.
De passage au festival La Manufacture d’idées, dont Mediapart est partenaire, Wolfgang Kaleck nous a expliqué pourquoi la justice internationale peut répondre, selon lui, aux défis de ces temps incertains.
« Mediapart » : La Cour pénale internationale a récemment été attaquée par l’administration Trump. Sommes-nous entré·es dans un monde où la justice internationale ne fait plus consensus ?
Wolfgang Kaleck : Les droits humains et le droit international n’ont jamais été véritablement acceptés par les grandes puissances. C’est pourquoi j’appelle les acteurs de la société civile, journalistes, avocats, ONG… à comprendre l’importance de cette cause.
Si l’on revient à 1945 et 1948, une période que beaucoup décrivent rétrospectivement comme l’âge d’or des droits humains, on assiste à la création des Nations unies et, peu après, est adoptée la Déclaration universelle des droits de l’homme, suivie d’une série de conventions internationales. Mais dès 1948, le secrétaire aux colonies britannique, Arthur Creech Jones, qualifiait la Déclaration universelle de « source d’embarras », en raison du risque pour le Royaume-Uni, la France et d’autres puissances coloniales européennes partout dans le monde d’être tenues pour responsable des crimes commis.
Et si l’on parcourt les décennies, on trouve de nombreux moments où les puissances occidentales, ainsi que la Chine et la Russie, ont violé les droits humains et tenté de justifier ces actions par le droit. Ces justifications n’étaient souvent pas plus solides que les explications que nous entendons aujourd’hui de la part de l’administration Trump.
Contre la CPI, il existe aussi la prétendue « loi d’invasion de La Haye » [Loi de protection des militaires, qui permet théoriquement aux États-Unis de libérer un ressortissant ou un allié détenu à La Haye – ndlr], adoptée en 2002 sous George W. Bush. Ce fut un moment très important dans l’histoire des États-Unis. Bush est aujourd’hui souvent présenté comme un président républicain relativement rationnel, mais lui et son administration ont été responsables de la guerre en Irak à partir de 2003, qui a coûté environ un million de vies et qui a plongé la région dans le chaos.
Ainsi, les temps n’ont jamais été aussi bons que nous l’imaginons parfois.
Mais deux choses sont frappantes aujourd’hui. Premièrement, les attaques viennent de manière concentrée de la Russie, des États-Unis et d’autres. Deuxièmement, ceux qui ont traditionnellement défendu le droit international et les droits humains, du moins dans une certaine mesure, sont désormais politiquement, économiquement et militairement plus faibles. Cela est particulièrement vrai pour l’Europe occidentale.
Il n’est pas nouveau que le monde soit en désordre ou que les guerres d’agression violent le droit international. Ce qui l’est, c’est à quel point les défenseurs du droit international et des droits humains sont devenus faibles.
Vous parlez de la société civile. Comment pouvons-nous, en tant que citoyen·nes, répondre à ces attaques contre la justice internationale ?
La première étape consiste à analyser ce qui se passe. Pendant des décennies, même dans des circonstances politiques difficiles, nous étions convaincus que la démocratie, l’État de droit et les droits humains, du moins dans notre partie du monde, ne seraient jamais fondamentalement remis en question. Nous critiquions la réalité de ces principes en raison de leurs échecs et de leurs contradictions. Mais nous ne nous attendions pas à ce que l’extrême droite et d’autres forces politiques commencent à remettre en question la démocratie elle-même.
Dans le même temps, nous devons être conscients des ambiguïtés du droit en général, du droit international en particulier, et même des droits humains. Cela requiert une sorte de gymnastique intellectuelle : vous défendez quelque chose que vous critiquez également, pour le transformer. Ces institutions doivent être reconstruites non seulement pour les rendre plus inclusives, mais aussi mieux équipées pour défier le pouvoir. Mais cette capacité à vivre avec la complexité et la contradiction est quelque chose que j’attends, au moins, d’un public de gauche averti.
Je dois aussi dire que les forces de gauche et progressistes n’ont pas été au meilleur de leur forme ces dernières années. C’est l’une des raisons pour lesquelles non seulement la démocratie elle-même, mais aussi le droit international et les droits humains sont attaqués. La démocratie, l’État de droit et les droits humains ne sont pas simplement transmis ou figés dans des normes de manière permanente. Ils doivent être ramenés à la vie encore et encore. C’est notre tâche.
Comment faire pour que la justice internationale ne soit pas perçue simplement comme un outil des pays occidentaux ?
Il nous appartient d’affronter les pays occidentaux. C’est ce que mon organisation, le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains, et des organisations similaires font depuis vingt ans. Nous devons constamment confronter les gouvernements à leurs doubles standards, mais aussi nous rappeler qu’il existe des outils pour les contester.
Si l’on pense aux années 1990, c’était encore principalement les États, les Nations unies et quelques gouvernements partageant les mêmes idées qui cherchaient à établir des tribunaux internationaux, comme ceux pour la Yougoslavie et le Rwanda.
Ensuite, la société civile, les avocats et les mouvements de droits humains de pays comme le Chili et l’Argentine ont commencé à porter des affaires en Europe. L’arrestation d’Augusto Pinochet, en octobre 1998 à Londres, a été une prise de conscience pour nous tous.
Si vous regardez une carte du monde d’il y a trente ans, vous voyez qu’il n’y avait presque aucune réponse à la violence de masse et aux crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, dans de nombreuses parties du monde, il n’y a toujours pas de réponse, mais dans beaucoup d’autres, au moins quelque chose s’est produit.
Ce n’est pas une justice absolue. Le droit pénal international ne peut à lui seul réparer le monde, mais il joue un rôle essentiel pour les survivants et les communautés touchées dans le processus de confrontation avec les crimes du passé. Mais entre le silence et l’absence quasi totale de justice que nous avions auparavant et la situation d’aujourd’hui, nous avons fait quelques pas.
C’est aussi quelque chose que je veux réitérer : ne pensez pas seulement en termes d’échec ou de victoire. Nous devons accepter que, de notre vivant, nous parviendrons peut-être à accomplir seulement certaines choses, plutôt que tout ce que nous souhaiterions. Mais ces avancées peuvent être extrêmement importantes pour les droits humains en général, et en particulier pour les communautés touchées.

Dans votre livre, vous soutenez que la décision de l’Afrique du Sud de saisir la Cour internationale de justice contre Israël montre que la justice internationale peut aussi être utilisée par les pays du Sud.
Oui. Au cours de la dernière décennie, la justice internationale – la CPI en particulier – a été vivement critiquée par les États africains. Dans de nombreux cas, ces gouvernements étaient dirigés par des personnes qui risquaient d’être traduites en justice.
Mais si vous parlez aux organisations de la société civile et aux mouvements de droits humains dans de nombreuses parties de l’Afrique, ils vous diront : oui, nous savons que l’Occident applique des doubles standards, mais nous voulons toujours que les responsables de crimes contre l’humanité soient jugés. Et s’ils viennent d’Afrique, alors ils viennent d’Afrique.
La société civile fait donc face à deux conclusions possibles. L’une est de devenir cynique. L’autre est de faire tout son possible pour traduire les auteurs en justice. Je pense que de nombreuses communautés affectées, mouvements sociaux et autres acteurs dans le monde ont choisi la deuxième option.
L’Afrique du Sud a joué un rôle très ambivalent. À un moment donné, elle a même menacé de se retirer de la Cour pénale internationale. Finalement, elle ne l’a pas fait, sous la pression de sa propre société civile.
L’affaire de génocide qu’elle a portée contre Israël devant la Cour internationale de justice a été extrêmement importante, même si les attaques d’Israël continuent non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. Ce n’était pas seulement l’action juridique elle-même qui comptait, mais aussi la manière dont elle a été présentée. La performance a eu un impact très fort. À cet égard, l’Afrique du Sud a aidé à faire évoluer le récit mondial autour de la prétention d’Israël d’agir uniquement en autodéfense.
Il y a un autre développement important : la Cour pénale internationale a ensuite émis des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense, Yoav Gallant. Cela a également été significatif en démontrant que la justice pénale internationale pouvait atteindre des dirigeants politiques de haut niveau alignés sur l’Occident.
Dans votre livre, vous parlez du mouvement féministe comme d’une sorte de modèle ou de lueur d’espoir. Pouvez-vous développer ?
Nous devons comprendre qu’une attaque contre le mouvement écologiste est aussi une menace fondamentale contre le droit de protester et la liberté d’expression. Une attaque contre le mouvement de solidarité avec la Palestine est une attaque contre la liberté d’expression et le droit de protester, ainsi que contre la liberté des arts et la liberté académique. Nous devons adopter une position davantage fondée sur des principes, ce qui signifie former des alliances malgré nos différences.
À cet égard, le travail organisationnel des activistes du mouvement « Ni Una Menos » (« Pas une de moins ») en Argentine, sous la direction de Verónica Gago, est extraordinaire. Depuis plus d’une décennie, elles ont rassemblé des femmes de toute l’Argentine et mobilisé des centaines de milliers de personnes. Ce qui est politiquement intelligent dans ce mouvement, c’est la manière dont il connecte différentes luttes. Il intègre les questions du travail et de l’exploitation du travail, y compris le travail informel et le travail de soin, et tente d’unir des luttes qui étaient auparavant menées séparément.
Votre livre préconise de réformer la justice internationale tout en la reliant à des questions telles que la justice climatique et la justice économique. Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Il existe des efforts continus au sein des organes de l’ONU pour lutter contre la faim et renforcer le droit à l’alimentation en tant que priorité. Il y a aussi des efforts pour rédiger une convention de l’ONU sur la fiscalité équitable, ce qui est absolument crucial. Et il y a des discussions autour de l’allègement de la dette extérieure pour de nombreux pays.
Ce sont des débuts. Ce qui manque, ce sont des forces politiques qui se manifestent et soutiennent ces efforts. En fin de compte, derrière tout cela se trouvent des demandes qui ont longtemps été associées au Mouvement des non-alignés : la demande d’un nouvel ordre économique international.
Nous n’avons plus le Mouvement des non-alignés, et il n’existe pas de paquet global unique qui puisse simplement être mis en œuvre, comme certaines résolutions de l’ONU dans les années 1970. Mais il y a des bribes et des morceaux qui sont discutés et apportés sur la table dans de nombreux endroits. Nous devons travailler là-dessus parce que, en fin de compte, il s’agit de mener à bien la décolonisation.
Si l’Europe ne change pas son attitude face aux demandes légitimes et nécessaires d’acteurs sérieux du Sud global, et si elle n’est pas disposée à renoncer à ses privilèges, elle perdra.
La dernière question concerne l’affaire en Belgique impliquant la famille Lumumba. Comment le processus avance-t-il ?
Quand nous parlons de l’Europe, l’un de ses échecs les plus profonds est l’ignorance absolue de la gravité du colonialisme.
En 2011, la famille de Patrice Lumumba a décidé de déposer une plainte pénale en Belgique. Le système judiciaire belge a fonctionné, mais lentement. Sur les dix suspects initiaux, neuf sont morts l’année dernière. Un seul restait, Étienne Davignon, une figure marquante : ancien commissaire européen, PDG de grandes entreprises, y compris celles qui ont profité de l’exploitation minière en Afrique.
Et pourtant, il est remarquable que le procureur fédéral belge l’ait inculpé pour crimes de guerre au printemps. Le tribunal a accepté l’inculpation. Nous attendions le procès, puis il y a quelques mois, Davignon est mort. Mais ce qui compte, c’est que nous avons maintenant une inculpation qui déclare clairement qu’il s’agissait d’une campagne pour enlever, torturer et tuer. C’est une avancée. C’est exactement ce qui a manqué partout ailleurs.
Il faut rendre hommage au parquet fédéral belge. Nous disposons désormais d’une base factuelle et juridique solide pour déposer une nouvelle plainte, cette fois contre l’État belge lui-même, afin d’obtenir des réparations. Nous la présenterons dans quelques mois.
Ces démarches ont été suivies de près dans le monde entier, partout où des combats similaires sont menés, comme la lutte pour obtenir des réparations en Haïti et au-delà. Les crimes peuvent remonter à plusieurs décennies. Mais le combat pour la mémoire, la justice et la réparation est, quant à lui, plus que jamais d’actualité. (Entretien publié sur Mediapart le 4 septembre 2026)

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