Russie et Ukraine: des sociétés transformées par la guerre

Manifestation à Kyiv contre une décision gouvernementale concernant les instances anti-corruption, juillet 2025.

Par Anna Colin Lebedev

Lorsque je réfléchis aux parcours à la fois entremêlés et divergents de la Russie et de l’Ukraine, je repense souvent à l’histoire de l’une des personnes que j’ai interrogées, Slava. J’ai rencontré Slava pour la première fois en 2015 à Kyiv, dans le cadre d’un projet de recherche sur les vétérans ukrainiens de la guerre soviétique en Afghanistan. Né dans le Donbass industriel, fils d’un ouvrier sidérurgiste et d’une ingénieure qui s’étaient rencontrés en Russie, il est entré à l’école militaire de Kyiv en 1981 et est devenu officier dans les forces spéciales soviétiques. Il faisait partie des militaires qui ont vu les dernières colonnes de véhicules blindés quitter l’Afghanistan durant les dernières années de l’URSS. À l’effondrement de l’Union soviétique, alors que son unité était stationnée en Ouzbékistan, il a quitté l’armée et est rentré en Ukraine.

Dans le contexte chaotique des années 1990, Slava a été contraint d’assurer la survie de sa famille. Il a trouvé un emploi dans une entreprise important des pelleteuses mécaniques de Chine. Pour un ancien officier d’élite, cela représentait une crise profonde et une perte totale de statut social. Il a néanmoins persévéré, gagné suffisamment pour acheter un appartement dans la banlieue de Kyiv et s’est progressivement orienté vers de nouvelles voies professionnelles, pour finalement devenir écrivain et musicien. Depuis 2014, sa ville natale d’Alchevsk [dans l’oblast de Louhansk] est occupée par des forces pro-russes et a ensuite été annexée par la Russie.

Interrogé sur son identité, il a avoué que, bien qu’il ait des origines mixtes – russes, ukrainiennes et biélorusses –, il s’était longtemps considéré comme russe. Cependant, il a peu à peu pris conscience du peu qu’il savait de l’histoire de l’Ukraine, le pays où il est né et celui qu’il avait choisi. Il s’est alors mis à lire abondamment, réévaluant l’histoire de sa famille – en particulier leur déportation en Sibérie pendant les répressions soviétiques. Sa sœur, qui s’était installée en Russie, ne partageait pas ce point de vue: «Elle est entièrement russe», a fait remarquer Slava.

Au moment de notre premier entretien en 2015, il écrivait et chantait exclusivement en russe; pourtant, lorsque nous avons repris contact quelques années plus tard, il était passé entièrement à l’ukrainien. Depuis le début de la guerre dans le Donbass, Slava s’est beaucoup investi bénévolement pour soutenir les forces armées ukrainiennes, se rendant fréquemment sur la ligne de front pour se produire devant les troupes. «Alchevsk est une ville ukrainienne», a-t-il récemment publié sur les réseaux sociaux à propos de sa ville natale, «et nous la libérerons de l’occupation».

Le parcours de Slava illustre parfaitement la complexité des destins soviétiques et post-soviétiques dans cette partie de l’Europe: des identités hybrides, des vies entremêlées, une histoire douloureuse et des moments de transformation radicale. Bien que frappante, son évolution d’officier militaire soviétique à auteur-compositeur ukrainien est très représentative des changements plus larges observés au sein de l’espace post-soviétique.

Comparaison entre la Russie et l’Ukraine

La Russie et l’Ukraine partagent une partie – mais seulement une partie, point sur lequel je reviendrai – de leur passé. Ce contexte commun a façonné des sociétés qui se ressemblent à bien des égards. Avant le conflit armé, un voyageur de passage dans ces deux pays aurait pu observer des similitudes évidentes dans l’architecture et les modes de vie. Ces similitudes étaient également d’ordre institutionnel. Contraintes de mettre en place rapidement leurs cadres législatifs et institutionnels après l’indépendance, la Russie et l’Ukraine post-soviétiques ont suivi des voies parallèles, mêlant l’héritage soviétique à des adaptations aux nouvelles conditions.

La législation militaire en est une excellente illustration. Alors que le système soviétique reposait sur un modèle d’armée de masse, les deux pays ont mis en place un modèle hybride après l’effondrement de l’URSS, combinant la conscription et le personnel militaire professionnel. Tous deux ont conservé l’infrastructure de conscription et les institutions militaires héritées du passé. Un observateur entrant dans un bureau de recrutement en Russie ou en Ukraine au cours des années 1990 aurait eu du mal à distinguer ces deux institutions. Des points communs similaires existaient dans des domaines tels que le logement, les soins de santé et l’éducation, parallèlement à des références culturelles partagées. Cela englobe non seulement des figures canoniques classiques comme Alexandre Pouchkine, mais aussi, et surtout, le tissu de la culture quotidienne: comptines, musique pop, cinéma emblématique et télévision.

Néanmoins, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en 1991, la Russie et l’Ukraine formaient déjà deux sociétés distinctes. Fondamentalement, la Russie avait fait office de centre de l’URSS, tandis que l’Ukraine se situait en périphérie. De plus, l’histoire de l’Ukraine était bien plus complexe que ne le reconnaissait l’historiographie soviétique. Enfin, chaque pays post-soviétique était façonné par des caractéristiques géographiques distinctes, des ressources naturelles et économiques uniques, ainsi qu’une position géopolitique différente.

Le discours de l’État russe sous Vladimir Poutine a systématiquement nié la souveraineté et l’existence même de l’Ukraine en tant que société distincte. Ce point de vue a été explicitement formulé dans l’essai du président russe de 2021, «De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens», qui affirmait que l’Ukraine était un État fantoche et une nation artificielle. Depuis le début de la guerre, cependant, la résistance ukrainienne n’a cessé de démontrer le contraire. S’interroger sur ces points communs ne signifie pas pour autant adhérer à la lecture que fait le Kremlin de l’histoire ou du présent. L’analyse des héritages partagés met en lumière les divergences et, plus précisément, les voies divergentes qu’ont empruntées ces deux sociétés depuis la dissolution de l’Union soviétique, en particulier depuis le début des hostilités en 2014 [Crimée].

Selon l’idée communément admise, la guerre est profondément transformatrice: elle modifie la logique sociale tout en forgeant de nouveaux statuts sociaux, de nouvelles pratiques et de nouvelles relations avec l’État. Bien sûr, cela est vrai à bien des égards. Il n’y a rien d’ordinaire à vivre sous les bombardements, à prendre les armes ou à vivre dans une société relativement mobilisée. Cependant, la sociologie des sociétés en guerre démontre que les comportements en temps de guerre sont fortement ancrés dans les dynamiques sociales en temps de paix. Les transformations en temps de guerre sont profondément enracinées dans les expériences sociales, l’histoire et les valeurs préexistantes.

Les analystes s’appuient souvent sur des schémas binaires familiers lorsqu’ils comparent la Russie et l’Ukraine: autoritarisme contre démocratie, un cercle restreint vieillissant autour de Poutine contre une jeune direction ukrainienne, agression contre résistance, et répression contre mobilisation. Mon analyse adopte une perspective différente, en explorant trois dimensions clés qui façonnent l’évolution de ces deux sociétés: l’importance de l’adaptation en tant que compétence sociale fondamentale; la relation des citoyens à l’État; et l’évolution des perceptions de soi et de l’autre.

Les deux facettes de l’adaptabilité

La première dimension à prendre en compte est l’adaptabilité. S’adapter à un environnement hostile est une aptitude dans laquelle les acteurs sociaux russes et ukrainiens excellent. La résilience et les pratiques informelles constituaient des compétences bien ancrées chez les citoyens soviétiques, développées dans un contexte de pénuries chroniques, de pressions idéologiques et d’inefficacités systémiques. Les citoyens soviétiques devaient constamment jongler entre les discours idéologiques et les réalités du quotidien.

Cette expertise est devenue cruciale après la dissolution de l’Union soviétique. Au cours de la transition chaotique vers l’économie de marché et de la désintégration des politiques sociales, il était impératif de survivre dans des conditions imprévisibles. Ceux qui ont persévéré – dans les deux pays – ont fait preuve d’une innovation remarquable: évoluer dans des économies criminalisées, créer des entreprises, apprendre à survivre indépendamment de l’État et contourner les normes imposées par celui-ci. À l’inverse, ceux qui n’ont pas réussi à s’adapter ont rapidement éprouvé de la nostalgie pour le régime soviétique, qui offrait des conditions sociales stables ainsi qu’un sentiment de fierté et d’appartenance.

Ces compétences ont permis aux Russes et aux Ukrainiens de tenir bon tout au long des rudes décennies post-soviétiques. La corruption, que les observateurs extérieurs considèrent souvent comme un dysfonctionnement, était fréquemment perçue localement comme un mécanisme d’adaptation à des conditions dans lesquelles il était tout simplement impossible de diriger une entreprise en toute transparence.

1.1. La stratégie privée d’autoprotection

Si cette capacité d’adaptation commune a joué un rôle central dans la manière dont les deux sociétés ont réagi au conflit, ses effets structurels ont profondément divergé. En Russie, cette capacité d’adaptation permet à la société de résister au choc de la guerre. Sur le plan économique, elle permet aux entreprises de poursuivre leurs activités malgré des sanctions sévères. Les prévisions largement répandues en 2022, qui tablaient sur un effondrement économique rapide de la Russie, ont négligé les stratégies créatives auxquelles les entreprises recouraient couramment: sociétés écrans, intermédiaires et comptabilité parallèle.

Publié en 2022.

Pour les Russes ordinaires, l’adaptation se traduit par une autoprotection à faible risque: devenir invisible aux yeux de l’État, travailler dans l’économie informelle et se procurer des ressources alternatives. Plus important encore, des recherches ethnographiques menées par le Laboratoire de sociologie publique montrent que les Russes utilisent ces compétences pour rendre la guerre invisible à leurs propres yeux. Ils déploient des efforts considérables pour se concentrer sur leur vie privée, se convainquant d’attendre patiemment la fin du conflit. Cette attitude est souvent qualifiée de «fatalisme». Ce terme n’est pertinent que s’il est compris comme une stratégie rationnelle dans un contexte de moyen d’action restreint, plutôt que comme un trait culturel inhérent. Les citoyens russes font des choix au quotidien. S’ils choisissent de s’adapter, c’est parce que cela semble être l’option la plus viable.

Lorsqu’ils étudient la société russe actuelle, de nombreux analystes ont tendance à privilégier la structure au détriment de l’action, en se concentrant principalement sur ce qui est imposé d’en haut par l’État autoritaire, plutôt que sur l’action des citoyens et citoyennes. Bien que cela reflète un débat classique en sciences sociales, il est nécessaire de mieux comprendre l’action quotidienne des acteurs sociaux ordinaires, au-delà des initiatives isolées d’opposition et de protestation.

La capacité d’adaptation permet également aux forces armées russes d’innover sur le terrain et d’en tirer une fierté. Avant la guerre, un ingénieur russe m’avait fait remarquer que les centres de réparation agréés et les services après-vente étaient «pour les faibles». Le véritable savoir-faire consistait à réparer des machines de haute technologie sous licence à l’aide d’un tournevis et d’un fil de fer. Aujourd’hui, cette attitude persiste dans la production militaire, où les ingénieurs tirent une fierté à improviser des contre-mesures face aux innovations ukrainiennes.

1.2. La logique sociale de l’innovation à la base

Dans cette guerre, la Russie est confrontée à une société ukrainienne où les capacités d’adaptation sont encore plus prononcées. Des décennies de faiblesse institutionnelle et d’incertitude ont appris aux Ukrainiens à fonctionner dans des conditions impossibles. Si les médias utilisent fréquemment le terme de «résilience» pour décrire l’Ukraine, ce terme est inadéquat car il suggère une réalité de nature réactive. Au contraire, l’Ukraine fait preuve d’un «art de l’adaptation» actif, animé par une forte composante créative.

L’utilisation de drones sur le champ de bataille est abondamment documentée, mais sa logique sociale sous-jacente – un processus ascendant – est moins bien comprise. Les témoignages que je recueille à partir de mes observations sur le terrain et des rapports d’analystes militaires en première ligne révèlent le niveau d’innovation à la base: des soldats ordinaires expérimentant des drones FPV [grâce à la caméra embarquée à bord, il dispose des images en temps réel comme s’il se trouvait dans l’appareil], des groupes d’amis concevant des armes ou des équipements à faible coût. Les restrictions occidentales et les retards dans la livraison des armes ont encore accéléré cette innovation venue de la base. Les experts militaires opposent cet environnement «de jungle», propice à l’adaptation, au contexte hautement standardisé «de zoo» des forces armées occidentales.

Cette innovation s’étend profondément au sein de la société civile. Par exemple, l’application «Air Alert», largement utilisée, a été développée en seulement 72 heures après l’invasion de 2022 par une entreprise informatique privée cherchant un système d’alerte plus efficace que les sirènes traditionnelles. En l’espace de trois jours, les développeurs ont trouvé un partenaire technique et mis en place un partage de données en temps réel avec le ministère de la Défense. Cette capacité d’adaptation est très appréciée en Ukraine; elle constitue une source de fierté et un élément central de l’identité nationale contemporaine.

Naturellement, l’adaptation présente un côté plus sombre, car certains citoyens tentent d’échapper à la mobilisation militaire en recourant à des stratégies d’autoprotection similaires à celles utilisées par la société russe, en essayant de se rendre invisibles aux yeux de l’État. Cependant, alors que l’insoumission ou le fait d’ignorer la guerre sont socialement acceptés en Russie, en Ukraine, cela entraîne un coût social élevé et porte atteinte au statut social de la personne. Pour comprendre cette divergence, il faut examiner une deuxième variable essentielle: l’évolution des relations entre les citoyens et l’État.

2. Traiter avec (ou contourner) l’État

La méfiance envers l’État a été une caractéristique commune aux deux sociétés post-soviétiques. Avant 2014, les institutions politiques en Russie et en Ukraine enregistraient systématiquement des taux de confiance inférieurs à 30%, voire parfois inférieurs à 15%, selon les sondages d’opinion.

Dans le système politique concurrentiel ukrainien, tout comme dans le cadre de plus en plus autoritaire de la Russie, les institutions publiques étaient perçues comme des corps étrangers, potentiellement nuisibles aux citoyens. Depuis le début du conflit, cette dynamique a pris deux voies opposées: une forme d’aliénation loyale vis-à-vis de l’État en Russie, et une appropriation critique de l’État par ses citoyens et citoyennes en Ukraine.

2.1. Russie: l’aliénation loyale vis-à-vis de l’État

Les observateurs considèrent souvent la population russe soit comme ardemment favorable au régime, soit comme entièrement victime de la répression. Cela revient à négliger le mode de fonctionnement des régimes autoritaires, qui reposent principalement sur une démobilisation systématique de la population. Les sondages d’opinion favorables au régime, tout comme ceux réalisés par des instituts indépendants, font état de taux de popularité élevés pour Poutine. Paradoxalement, ces chiffres confirment la dépolitisation des citoyens russes: la montée en flèche de la cote de popularité du président est en contradiction avec les faibles niveaux de satisfaction concernant la gouvernance. Il existe un écart persistant de 20 points entre le soutien au président et la confiance accordée au gouvernement, au parlement ou aux partis politiques. Les citoyens affirment faire confiance au président mais rejettent les institutions qu’il contrôle. Des sondages d’opinion indépendants novateurs confirment ce décalage, démontrant que les personnes ayant l’intention de voter pour Poutine en 2024 ne s’attendaient pas à ce qu’il mette en œuvre les politiques qu’elles privilégient.

Cette coexistence entre loyauté et mécontentement est entretenue par un contrat social autoritaire. En échange de la stabilité, de la prévisibilité ou de l’accès aux ressources, les citoyens gardent leurs distances par rapport à la vie politique, laissant les mains libres au régime tout en affichant publiquement leur soutien. Un exemple frappant de cette aliénation loyale s’est produit lors de l’occupation partielle de l’oblast de Koursk par l’Ukraine. Une recherche ethnographique menée sur place par le Laboratoire de sociologie publique révèle que même face à une menace directe, les habitants ne considèrent pas qu’il leur appartienne d’exprimer des opinions ou de prendre des initiatives. Les personnes interrogées ont comparé la guerre à une condition météorologique – hors de leur contrôle, exigeant patience et adaptation. Percevant l’État comme puissant et répressif, les citoyens choisissent de ne pas s’immiscer dans des domaines jugés comme relevant de la prérogative exclusive des autorités.

Les autorités encouragent activement cette posture apolitique, se montrant méfiantes à l’égard de tout activisme autonome, qu’il soit pro- ou anti-Kremlin. Les stratégies de recrutement militaire en sont le reflet, mettant l’accent sur des récompenses financières élevées et le statut social plutôt que sur la mobilisation patriotique. Tout glissement vers une véritable mobilisation politique et militaire ouverte représenterait une rupture totale du contrat social établi au cours des deux dernières décennies.

2.2. Ukraine: l’appropriation critique de l’État

À l’inverse, la relation des citoyens ukrainiens à l’État a évolué davantage vers un sentiment inattendu d’appropriation civique que vers l’aliénation. Si la méfiance a atteint son paroxysme lors de la Révolution de la dignité de 2013-2014, qui a rejeté un appareil d’État corrompu, le tournant a été la menace d’invasion russe qui a suivi, combinée à la faiblesse manifeste de l’État. L’annexion de la Crimée et le conflit qui s’en est suivi dans le Donbass ont été interprétés sans équivoque comme des actes d’agression extérieure contre la souveraineté de l’État. Conscients que les institutions étatiques affaiblies ne pouvaient pas faire face seules à cette agression, les citoyens ordinaires sont intervenus pour combler le vide. Alors qu’un État fort a démobilisé les Russes, un État faible a galvanisé les Ukrainiens.

Publié en 2023.

Comme je l’ai souligné ailleurs [Ukraine: la force des faibles, Seuil/Libelle, juin 2025] les Ukrainiens ordinaires ont pris conscience que leurs institutions politiques et leurs forces armées affaiblies ne pouvaient résister à cette agression sans aide extérieure. Alors que certains analystes extérieurs anticipaient un effondrement de l’État, le choc de l’invasion a finalement inversé cette dynamique, les citoyens ayant réalisé que les institutions publiques ne pouvaient réussir seules à défendre le pays.

Les civils qui ont pris les armes en 2014 ont souvent souligné cette distinction lors d’entretiens: «Nous n’avons pas pris les armes pour nous battre pour notre État, mais pour nous battre pour notre pays.» Malgré leur méfiance envers les institutions politiques, ils comprenaient que la construction d’un État solide, capable de résister aux pressions extérieures, exigeait l’engagement direct et soutenu de civils mobilisés. Entre 2014 et 2022, le conflit en cours est devenu le principal moteur de réformes institutionnelles menées de la base vers le haut. Les civils sont intervenus partout où les structures de l’État étaient jugées fragiles. Des personnes sans aucune expérience militaire préalable ont rejoint les forces armées; des initiatives citoyennes ont pris en charge la logistique, l’équipement et les fournitures médicales; des organisations non gouvernementales se sont constituées pour soutenir les anciens combattants, militer en faveur de la transparence institutionnelle ou apporter une expertise technique. Il est important de noter que cette mobilisation s’est étendue au-delà de la défense: les mouvements de lutte contre la corruption et l’émergence de médias indépendants et de grande qualité ont été des conséquences directes de la mobilisation en temps de guerre. La lutte contre les menaces hybrides a également nécessité une coproduction active de la sécurité entre la société civile et les acteurs de l’État. Cette prise en charge temporaire des fonctions de l’État s’est progressivement transformée en un partenariat collaboratif. De nombreux bénévoles et anciens combattants ont rejoint les institutions de l’État ou les ont conseillées afin d’institutionnaliser les réformes.

Au début de l’invasion à grande échelle en février 2022, la relation des citoyennes et citoyens ukrainiens avec l’État était radicalement différente de ce qu’elle était en 2014. La confiance dans l’armée et les autorités locales avait considérablement augmenté, même si la méfiance à l’égard de la classe politique persistait. «L’État s’est rapproché de nous», m’a confié un jeune officier en 2023. Il avait été parmi les premiers civils à se rendre sur la ligne de front en 2014 et était resté un militant très en vue au cours des années suivantes. Immédiatement après avoir dit cela, il a ajouté: «mais cela n’exclut pas certaines nuances», faisant référence aux défaillances de l’État.

Le cœur du modèle civique ukrainien contemporain réside précisément dans ces nuances. Si les citoyens ukrainiens soutiennent et aident aujourd’hui clairement les institutions publiques, il s’agit pour eux d’une forme d’appropriation critique de l’État, qui implique un examen minutieux des erreurs, des échecs et des dysfonctionnements. Comme l’a souligné un autre officier lors d’un entretien: «Nous devons rester vigilants et apporter notre aide, car nous savons qu’il existe toujours un risque que l’État échoue.» Les Ukrainiens ne pouvant se permettre un échec de l’État, ce modèle civique revêt une importance capitale pour toute réflexion future en matière de diplomatie ou d’après-guerre. La résilience institutionnelle de l’Ukraine repose fondamentalement sur sa société civile, et aucun règlement d’après-guerre stable ne peut être mis en place sans son soutien.

3. Une fraternité déconstruite

La troisième dimension concerne l’évolution des perceptions mutuelles entre les sociétés russe et ukrainienne. Deux sociétés profondément interconnectées sont actuellement engagées dans une guerre dont la durée dépasse déjà celle de la Grande Guerre patriotique, terme technique utilisé par l’Union soviétique pour désigner la Seconde Guerre mondiale. La guerre a profondément transformé la manière dont les Ukrainiens et les Russes se perçoivent mutuellement, un fossé qui se creuse de jour en jour. En examinant aujourd’hui des sondages comparatifs passés sur la perception mutuelle, il est frappant de constater la forte sympathie entre Russes et Ukrainiens révélée par les résultats: avant la guerre, en 2013, environ 70% des Russes et 80% des Ukrainiens exprimaient leur sympathie pour l’autre camp, bien que ce que nous ayons observé au cours de ces douze années de confrontation doive nous inciter à la plus grande prudence quant à ce qu’implique cette sympathie.

3.1. La Russie et l’Ukraine à travers le prisme colonial

À l’époque soviétique, les relations entre les peuples de l’URSS s’inscrivaient officiellement dans le cadre du concept de «fraternité des peuples». Cette fraternité était explicitement inégale. La Russie, en tant que «frère aîné», dirigeait le destin des nations périphériques, supposées inférieures. Derrière l’égalité formelle de tous les citoyens et territoires de l’Union soviétique, une logique de domination et de contrôle exercée par Moscou sur ses périphéries a fonctionné tout au long du XXe siècle. Alors que les premières conceptions institutionnelles structuraient l’URSS comme un «empire de la discrimination positive» [voir Terry Martin, The Affirmative Action Empire. Nations and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Cornell University Press, 2001], les politiques de russification ultérieures ont dégradé le statut des langues, des cultures et des identités locales.

Le discours ukrainien contemporain qualifie cet héritage de colonial, une perspective qui a longtemps été contestée au sein du milieu universitaire occidental. Les chercheurs postcoloniaux ont traditionnellement exclu l’Union soviétique de leur champ d’étude en raison de ses engagements formels en faveur de l’égalité civique, de la reconnaissance formelle des républiques nationales et de sa politique étrangère qualifiée anti-impérialiste. Aujourd’hui, ce prisme analytique est validé par la rhétorique contemporaine des élites russes, qui nient ouvertement l’existence même de l’Ukraine. Par conséquent, la guerre actuelle est de plus en plus qualifiée de guerre coloniale par les Ukrainiens, une vision soutenue par d’éminents chercheurs tels que Timothy Snyder.

Cette interprétation est renforcée par les mouvements de minorités nationales en exil issus de la Fédération de Russie, qui expriment leur solidarité avec l’Ukraine, reconnaissant dans cette guerre des schémas familiers d’effacement identitaire dont ils ont eux-mêmes été victimes. En Russie même, tout débat sur sa domination sur les périphéries est inexistant, car il est jugé dangereux pour la stabilité du régime. Par conséquent, les Russes ordinaires ont sincèrement du mal à comprendre pourquoi l’Ukraine rejette activement la langue et la culture russes, ne les percevant pas comme des armes de domination.

Ce cadre a de profondes implications pour toute résolution potentielle de la guerre. Alors que les analystes politiques affirment parfois que tous les conflits armés se terminent par un accord et des concessions mutuelles, il convient de se demander si les guerres de décolonisation suivent la même logique. Est-il justifiable de suggérer qu’un peuple colonisé réponde aux exigences du colonisateur? L’adoption d’un cadre décolonial – en harmonie avec les débats ukrainiens contemporains – nous oblige à repenser la conclusion potentielle de cette guerre en des termes entièrement différents.

3.2. Le piège de l’identité

L’histoire de l’Ukraine est complexe, fracturée et profondément ancrée dans le destin tragique de l’Europe du milieu du XXe siècle. Historiquement, certaines parties de l’Ukraine actuelle appartenaient à l’Empire russe. Par la suite, l’est et le centre de l’Ukraine ont passé 70 ans sous domination soviétique, tandis que l’ouest de l’Ukraine n’a été intégré que pendant un demi-siècle, à la suite de son occupation par l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette nuance a son importance pour les Ukrainiens. Les traces et les cicatrices laissées par les changements de frontières, la répression et la violence n’ont jamais été effacées de la mémoire des familles pendant les années soviétiques. Si des Ukrainiens comme Slava se souviennent des déportations de leurs grands-parents en Sibérie, c’est parce que ces souvenirs se transmettent de génération en génération. Pour l’Ukraine, la Seconde Guerre mondiale incarne à la fois la tragédie de l’Holocauste et le sort des Ukrainiens de Pologne pris entre deux puissances agressives: l’Union soviétique et l’Allemagne nazie. Elle représente une époque de choix impossibles, de collaboration et de violence profondément enracinée, tant infligée qu’endurée.

Cette complexité historique n’est pas reconnue dans la Russie contemporaine, où l’historiographie officielle a légalement interdit toute discussion publique sur les moments où la Russie ne se trouvait pas du bon côté de l’histoire. L’Holocauste occupe une place marginale dans les manuels d’histoire russes. Les événements de septembre 1939, lorsque l’Union soviétique et l’Allemagne nazie ont toutes deux envahi la Pologne – y compris certaines parties de l’actuelle Ukraine occidentale –, sont absents de l’histoire soviétique de la Seconde Guerre mondiale. L’Holodomor, une famine artificielle imposée à l’Ukraine par les autorités soviétiques et qui a causé la mort de millions de personnes, est pratiquement inconnu des Russes. Ignorer ces angles morts historiques permet à «l’opinion publique» russe de rejeter plus facilement toute la responsabilité sur le camp ukrainien.

Aller au-delà de la manipulation de l’histoire par le régime russe ajoute encore à la complexité. L’histoire de la Russie du XXe siècle est celle d’un territoire plus isolé que nous avons tendance à le penser, et certainement plus isolé que ses anciennes périphéries. Même si l’Union soviétique s’est soigneusement efforcée de réduire au minimum les contacts entre les citoyens soviétiques et les pays voisins, les populations frontalières des républiques soviétiques ont néanmoins conservé des histoires communes et des liens transfrontaliers – comme les Kazakhs avec la Chine, les Azerbaïdjanais avec l’Iran, les Biélorusses et les Ukrainiens avec la Pologne, et les Moldaves avec la Roumanie.

La Russie soviétique, en revanche, comptait beaucoup moins de frontières extérieures, en particulier sur son territoire européen densément peuplé, où elle ne partageait une frontière qu’avec deux voisins non soviétiques: la Finlande et la Norvège. Les frontières de la Russie se trouvaient principalement avec ses républiques soviétiques russifiées. En tant que pivot central du système soviétique, la Russie est devenue insensible à la diversité historique de ses voisins, minimisant les différences sociales entre les républiques soviétiques tout en mettant l’accent sur la construction d’une «nation soviétique» commune. La pluralité d’un pays multinational fut réduite à des références à un folklore archaïque. La seule nation soviétique autorisée à faire enseigner son histoire millénaire aux écoliers était la Russie, l’histoire des autres groupes nationaux n’étant prise en compte qu’en relation avec celle des Russes. Depuis la chute de l’Union soviétique, la population russe peine à comprendre les expériences de ses anciennes périphéries – ainsi que celles de ses propres minorités – et à prendre conscience de la mesure dans laquelle les identités de ses voisins ne sont pas seulement post-soviétiques, mais également liées à d’autres espaces culturels et politiques.

De plus, la Russie post-soviétique peine à définir sa propre identité sans ses anciennes périphéries. Comme le souligne l’historienne Marlene Laruelle [voir Les idées politiques de la Russie poutinienne, PUF, 2026], l’autoreprésentation nationale de la Russie est intrinsèquement impériale, renvoyant à un territoire plus vaste que les frontières contemporaines de l’État. Ce que les Ukrainiens exigent aujourd’hui des Russes va bien au-delà du simple retrait de leur soutien au régime ou de la condamnation de la guerre. Ils demandent aux Russes de se libérer de cette mentalité impériale et de toute volonté d’ingérence dans les affaires intérieures de leurs voisins. En substance, ils appellent la Russie à redéfinir son identité même. Il s’agit là, pour les Ukrainiens, d’une condition fondamentale à toute réconciliation et à tout dialogue futurs. Mais cela pourrait également constituer une chance offerte à la société russe de se réconcilier enfin avec le fardeau de son passé soviétique.

Malgré la remarquable résistance des Ukrainiens face à la guerre des interprétations menée par la Russie, le Kremlin a, d’une manière ou d’une autre, réussi à porter atteinte à l’identité des Ukrainiens. La présentation par la Russie de la guerre actuelle comme une atteinte à la souveraineté ukrainienne a eu un effet à double tranchant. D’une part, la constance de la résistance ukrainienne aujourd’hui ne laisse aucun doute quant à l’existence d’une nation ukrainienne. L’Ukraine a fièrement gagné sa place sur la carte mentale du monde, comme l’a formulé Karl Schlögel [rapport de Karl Schögel le 7 mai 2026 intitulé «Ukraine’s return to the mental map of Europe», Brookings] dans cette même salle, une place qu’elle n’occupait pas auparavant. Elle est aujourd’hui associée à la bravoure, à la résistance, à l’innovation et à la force. D’autre part, l’accent mis sur la souveraineté, imposé à l’Ukraine par la guerre russe, risque d’enfermer le pays dans la catégorie étroite d’un État-nation et d’une identité nationale rigide. On en voit aujourd’hui les signes en Ukraine dans la mise en avant de tous les symboles nationalistes, dans les références à un parcours mythique et dans la légitimation de toutes les luttes historiques menées au nom de la nation ukrainienne, malgré leurs aspects sombres. La célébration très récente d’Andriy Melnyk [voir «En Ukraine, la “mémoire sélective” de l’héritage du XXe siècle», par Clara Marchaud, Mediapart, 21 juin 2026], l’un des principaux dirigeants nationalistes du milieu du XXe siècle, ainsi que le fait de donner à une unité militaire le nom d’un groupe armé nationaliste ukrainien sont des symptômes de ce rétrécissement de l’horizon historique.

La mémoire des mouvements nationalistes du milieu du XXe siècle a fait l’objet de nombreux débats en Ukraine depuis son indépendance. Pour certains, ces groupes étaient considérés comme des combattants pour la libération de l’Ukraine, violemment réprimés par l’Union soviétique en raison de leur hostilité envers Moscou. Cependant, des membres de ces mêmes mouvements ont commis des actes de violence à la fois contre des Polonais et des Juifs et ont collaboré avec les nazis. De nombreuses sociétés possèdent des cultures de la mémoire complexes. La France est toujours aux prises avec la mémoire des violences commises par ses soldats pendant la guerre d’Algérie. En Ukraine, la guerre actuelle rend ce travail de mémoire très difficile. L’Ukraine contemporaine ne réhabilite pas le régime nazi et n’est ni antisémite ni anti-polonaise. Cependant, la résistance ukrainienne actuelle face à l’agression russe confère une légitimité renouvelée à toutes les luttes historiques contre Moscou, faisant de la confrontation avec la Russie le cœur de l’identité nationale du pays. Pourtant, la nouvelle encourageante est que d’autres perspectives historiques ont vu le jour, des perspectives centrées sur une histoire mondiale de l’Ukraine. Celles-ci ne se limitent pas à un cadre national étroit, mais englobent les expériences incroyables des divers peuples qui ont vécu sur le territoire de l’Ukraine contemporaine.

Conclusion

«Je suis ukrainien.» Telle était l’inscription sur le t-shirt que Slava, cet officier devenu auteur-compositeur, portait sur ses dernières photos publiées sur les réseaux sociaux. La prochaine fois que nous nous verrons à Kyiv, je lui demanderai sans doute ce que signifie pour lui le fait d’être ukrainien. Quelle place reste-t-il dans cette identité pour son enfance soviétique dans le Donbass industriel? Pour ses années de service en tant qu’officier d’élite dans l’armée soviétique, ses doutes et son ignorance passés, sa lutte pour la survie, sa décision d’embrasser le destin de l’Ukraine, et le choix de sa sœur d’adopter la Russie? Il n’existe pas d’histoires familiales simples dans la Russie et l’Ukraine contemporaines. L’enchevêtrement des expériences constitue le tissu social de ces deux sociétés. Pourtant, je n’oserais pas souligner cette complexité aujourd’hui auprès de mes amis, collègues et contacts ukrainiens. Ma merveilleuse collègue ukrainienne Olesya Khromeychuk, autrice d’un livre dans lequel elle raconte la perte de son frère [The Death of a Soldier Told by His Sister, Monoray, 2022], a fait part de sa colère en voyant son ouvrage classé dans la catégorie «littérature russe» dans une librairie: «La seule chose de russe dans mon livre, c’est le fait que mon frère ait été tué par un soldat russe.» La guerre a profondément divisé les deux sociétés, creusant un fossé qu’il faudra des générations pour combler. (Conférence donnée le 22 juillet 2026 publiée en anglais par la Brookings Institution; traduction rédaction A l’Encontre)

Anna Colin Lebedev est maître de conférences et chercheuse, Institut des sciences sociales et politiques – Université Paris Nanterre. Elle publie régulièrement les «Carnets d’Anna Colin Lebedev» sur son site https://colinlebedev.fr/. Auteure de Jamais frères? Ukraine et Russie: une tragédie postsoviétique, Seuil, 2022, La force des faibles, Seuil, juin 2025; avec Pierre Haski, Russie, Ukraine, deux sociétés face à la guerre – Une guerre sans fin?, à paraître en octobre 2026, Eyrolles.

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