L’expropriation financière des ménages dans l’Argentine de Milei

Mobilisation le 21 août 2026 contre les mécanismes financiers d’endettement des ménages liés à la paupérisation croissante.

Par Esteban Mercatante

La difficulté à faire face aux dettes est devenue l’un des aspects les plus pressants de la catastrophe sociale provoquée par la politique économique de Milei. Les banques et les fintechs accaparent une part de plus en plus importante des revenus grâce à des taux usuraires.

Analyse de la dette des ménages

L’endettement des ménages sous le gouvernement de Milei se caractérise par une croissance d’une rapidité sans précédent. À l’heure actuelle, on recense 20,8 millions de personnes ayant contracté au moins un crédit formel dans le pays, dont 5,8 millions accusent un retard de paiement de plus de 90 jours sur leurs mensualités.

Le stock total de la dette des ménages s’élève, selon un rapport récent de l’association regroupant les fintechs, s’appuyant sur les données de la Banque centrale, à 82’800 milliards de pesos. Cela représente, en moyenne, un niveau d’endettement par personne de près de 4 millions de pesos [soit 2275 euros]. Par type de créancier, la dette se répartit comme suit:

  • 81,1% sont concentrés auprès des banques;
  • 11,7% relèvent des fintechs [sociétés utilisant la technologie financière telles que Mercado Pago (le géant des paiements de MercadoLibre), Ualá (banque numérique), Brubank et Naranja X];
  • 7,1% sont détenus par d’autres prestataires non bancaires.

Comme on peut le constater, les banques restent la principale source de financement des ménages, mais les fintechs ont créé un canal de crédit qui était pratiquement inexistant il y a à peine quelques années. Ce qui ressort de ce secteur, c’est qu’en termes de nombre de personnes concernées, son poids est bien plus important que ne le laisse apparaître la comparaison en volume. Alors que les banques comptent 14,3 millions de débiteurs, les fintech en comptent 10,1 millions, et les autres établissements de crédit 5,2 millions. Ces chiffres indiquent qu’il existe un vaste groupe de personnes qui ont simultanément des dettes auprès des banques, des fintechs ou d’autres créanciers. La particularité des fintechs réside dans le fait qu’elles financent un grand nombre de personnes en accordant des montants de prêt par personne plus modestes, comme le montre la comparaison avec le crédit octroyé par le système financier traditionnel.

Parallèlement, bien qu’elles regroupent moins d’emprunteurs et un volume de crédit nettement inférieur, les impayés concernent presque le même nombre de personnes en situation de défaut de paiement auprès des banques et des fintechs: respectivement 2,45 et 2,41 millions de personnes en défaut de paiement. Le secteur restant, où le volume de crédits et d’emprunteurs est moindre, est pourtant celui où les impayés sont les plus importants: 2,7 millions de personnes.

L’encours des prêts au secteur privé, exprimé en pourcentage du PIB, est passé de 5,2% en décembre 2023 à 13,6% en janvier 2026. La dette bancaire moyenne par ménage est passée de 377’664 pesos en 2023 à 5’702’809 pesos  en janvier 2026, ce qui implique une part croissante du salaire moyen annuel.

Contrairement aux cycles précédents axés sur les biens durables ou le logement, l’endettement actuel se concentre sur les dépenses courantes. Selon un rapport de Focus Market publié en avril, 58% des dettes liées aux cartes de crédit concernent l’achat de denrées alimentaires, 15% les vêtements et 11% les carburants. L’origine des dettes bancaires s’explique à 34% par le refinancement de cartes de crédit, à 19% par des crédits personnels, à 14% par des prêts sur gage et à seulement 6% par des crédits immobiliers. Les dettes liées aux obligations de base ont également augmenté: le non-paiement des charges de base est passé de 1,4% à 4,9%, celui des frais de scolarité de 0,7% à 3,1% et celui des services de 2,3% à 5,4%. Près de la moitié des ménages (48%) n’arrivent pas à joindre les deux bouts, et parmi eux, 25% ont dû s’endetter auprès d’établissements financiers ou par le biais de circuits informels.

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«Quelqu’un leur a-t-il mis un pistolet sur la tempe?», s’interrogeait de manière rhétorique Javier Milei il y a quelques semaines à l’adresse des débiteurs, afin de se décharger de toute responsabilité et d’écarter l’idée que son gouvernement puisse intervenir. Les dépenses actuellement financées par le crédit témoignent d’une situation d’enlisement due à la baisse des revenus, qui a laissé une grande partie de la population sans autre choix que de recourir à des emprunts devenus impossibles à rembourser.

Le taux de défaut de paiement des ménages, qui avoisinait les 3% lorsque Milei a pris ses fonctions [décembre 2023], a atteint 12,8% en juin 2026, selon le rapport de la BCRA (Banque centrale de la République argentine). Il s’agit du niveau le plus élevé depuis que la BCRA dispose de données comparables. Par type de produit, en juin 2026, les prêts personnels affichaient un taux de défaut de paiement de 16,4%, les cartes de crédit de 12,6%, les prêts garantis par nantissement (sur gage) de 7,9% et les prêts hypothécaires de 1,6%. Les fintech affichent un taux de défaut de paiement de 22%.

Le cycle d’endettement sous Milei se distingue des précédents à trois égards. Premièrement, la rapidité: le taux de défaut de paiement actuel est passé de niveaux historiquement bas à des sommets inégalés depuis deux décennies en à peine 16 à 19 mois. Deuxièmement, la destination des crédits: les crédits actuels financent la consommation contrainte (alimentation, services, charges) dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, et non l’investissement productif ni le logement comme lors de la période de l’UVA [Unidad de Valor Adquisitivo: outil financier qui s’ajuste régulièrement pour suivre l’inflation et protéger le pouvoir d’achat, ce qui était particulièrement important pour le paiement des prêts hypothécaires]. Troisièmement, l’hétérogénéité selon les circuits: le crédit non bancaire affiche des taux de défaut de paiement bien supérieurs à ceux de la banque traditionnelle, ce qui reflète le fait que les secteurs aux revenus les plus faibles recourent à des crédits plus coûteux et moins réglementés, faute de pouvoir accéder au système financier traditionnel. L’«inclusion financière» vantée par les fintechs a contribué à amplifier la rapidité et l’ampleur sans précédent de la crise d’endettement dont souffrent les ménages.

La danse des vampires

Ces derniers jours, les taux d’intérêt extrêmement usuraires (un adjectif qui reste en deçà de la réalité) pratiqués par les fintechs sur les crédits accordés ont fait grand bruit. Elles peuvent aller de 400% à 1000% par an (en tenant compte du coût financier total) et varient en outre considérablement selon le bénéficiaire du prêt, selon les mêmes critères indéchiffrables (sauf pour les propriétaires de l’algorithme) qui font qu’un même produit peut apparaître à des prix différents sur les rayons de Mercado Libre selon la personne qui navigue sur le site.

Le coût de financement scandaleux facturé par les fintechs a permis aux taux pratiqués par les banques de paraître raisonnables, même si celles-ci facturent aujourd’hui un taux de 120% (coût financier total) pour un prêt personnel. Autrement dit, le taux appliqué par les banques équivaut à 3,5 fois l’inflation annuelle selon les derniers chiffres disponibles (33,8%).

Les banques traditionnelles participent, tout autant que les fintechs, à ce que l’on pourrait définir, à l’instar de Costas Lapavistas, spécialiste du secteur financier, comme une «expropriation financière». L’auteur a utilisé ce terme pour désigner ce qui se produit lorsque les banques ou d’autres entités tirent des bénéfices financiers directement des revenus personnels des travailleurs et travailleuses ainsi que d’autres personnes. Il cherche à établir une distinction entre ce qui a constitué la source principale des banques depuis leur origine, à savoir leur activité principale consistant à prêter aux entreprises, et ce qui découle d’une extension de leurs activités, dans laquelle le crédit aux particuliers prend davantage d’ampleur et se présente sous des formes plus variées. Dans le cas du financement des entreprises, la source d’où provenait le profit de l’intermédiation financière était clairement une proportion de la masse de la plus-value que la classe capitaliste, considérée dans son ensemble, extrayait de la force de travail. Lorsqu’ils contractaient un crédit, les entrepreneurs devaient en supporter les coûts en prélevant une partie de leurs bénéfices. Mais la situation change lorsque le crédit bancaire aux particuliers prend une ampleur massive. Dans ce cas, les établissements financiers peuvent tirer des bénéfices significatifs directement des salaires et des rémunérations. Cela impose une charge supplémentaire sur le salaire, qui ne servira plus uniquement à couvrir les besoins de la main-d’œuvre, mais également à rembourser le montant emprunté, majoré des intérêts. Ce bénéfice que l’intermédiation financière tire au détriment du salaire est ce que Lapavitsas appelle «l’expropriation financière».

Pour Lapavitsas, l’ampleur atteinte par l’expropriation financière résulte d’une transformation structurelle dans laquelle ont convergé, d’une part, les besoins des établissements financiers d’étendre la portée des crédits aux particuliers face à l’affaiblissement du dynamisme d’autres sources de profits (telles que le financement des entreprises productives) et, d’autre part, «la participation croissante des travailleurs aux mécanismes de financement destinés à satisfaire des besoins fondamentaux, tels que le logement, l’éducation, la santé et la prévoyance vieillesse» [1].

Il ne s’agit pas simplement d’un type différent d’emprunteur, mais d’une relation économiquement asymétrique dont les banques peuvent tirer profit. Les institutions financières disposent d’avantages en matière d’information et de pouvoir qui leur permettent de traiter les particuliers différemment des entreprises capitalistes. Lorsqu’il s’agit d’entreprises d’une certaine envergure, celles-ci disposent d’un accès raisonnable à l’information et ne se trouvent pas en situation d’infériorité face aux institutions financières en termes de pouvoir social et économique. Les services financiers dont elles bénéficient sont nécessaires à la production et à la circulation de la valeur et de la plus-value. Les tarifs de ces services se situent généralement dans des limites déterminées, à chaque période, par la disponibilité du capital prêté et la rentabilité de l’accumulation réelle. Si tel n’était pas le cas, les entreprises capitalistes pourraient, en principe, contourner les mécanismes financiers existants; par exemple, en recourant davantage au crédit commercial (auprès de fournisseurs ou de clients) ou en mettant en place des mécanismes alternatifs à partir de zéro. En d’autres termes, les entreprises capitalistes qui recourent au financement effectuent des calculs économiques régis par la logique du cycle de leur propre capital. Par conséquent, et en moyenne, la rémunération perçue par les établissements financiers dans le cadre de leurs opérations avec les entreprises productives et commerciales s’aligne sur les exigences du capital social total. Cela ne s’applique bien sûr pas à une grande partie du secteur des PME, dont l’accès au crédit dans des pays comme l’Argentine est très limité, une situation qui s’aggrave d’autant plus que leur échelle de production est réduite.

En revanche, le financement destiné aux revenus personnels vise principalement à satisfaire des besoins fondamentaux: logement, retraites, consommation, assurances, etc. Il diffère qualitativement des financements orientés vers la production ou la circulation capitalistes. De plus, les travailleurs et autres personnes qui cherchent à satisfaire leurs besoins fondamentaux par le biais de la finance disposent de peu d’options pour contourner ou remplacer les mécanismes du système financier. C’est pourquoi les revenus individuels peuvent devenir l’objet d’une expropriation financière.

Plus les travailleurs ont été contraints de dépendre des institutions financières, plus ils ont permis à ces dernières de tirer parti de leurs avantages inhérents en matière d’information, de pouvoir et de motivation pour orienter les transactions à leur propre profit.

En raison de la fragilité du système financier argentin, conséquence des crises successives traversées depuis les années 1970 et de la préférence des banquiers pour les opérations de prêt au Trésor ou à la Banque centrale plutôt qu’aux particuliers, l’ampleur de ces phénomènes en Argentine a été plus limitée qu’ailleurs. Cela ne signifie pas pour autant que les banques n’aient pas engrangé d’importants bénéfices aux dépens de la main-d’œuvre. Mais ce n’est qu’avec le développement récent des fintechs que ce phénomène a pu atteindre une ampleur supérieure. L’«inclusion financière», présentée comme un étendard de la «démocratisation» en raison des facilités créées pour percevoir des fonds et effectuer des opérations, y compris des investissements (en cryptomonnaies), en contournant les banques, révèle ainsi son caractère pervers. Loin de devenir un mécanisme d’émancipation ou d’égalisation, elle a permis à un nouveau secteur de participer, aux côtés des usuriers traditionnels du système financier, à l’exploitation de la main-d’œuvre.

Dette abusive

En ce qui concerne la dette souveraine, il existe une doctrine de la dette odieuse. Celle-ci fonde le droit des États à répudier la dette publique extérieure, lorsqu’il existe des preuves manifestes que celle-ci a été contractée par un gouvernement contre les intérêts de son peuple, sans son consentement et en toute connaissance de cause de la part des prêteurs. La dette émise dans ces conditions n’est pas nulle dès l’origine, et le droit de la répudier est justifié pour défendre les intérêts du peuple, au détriment des créanciers coresponsables de la création d’une dette frauduleuse.

Lorsque la dette personnelle, loin d’être un recours volontaire, devient pour des millions de personnes le seul moyen de s’en sortir pour affronter les dépenses essentielles, et lorsqu’il devient inévitable, pour y parvenir, de supporter des taux exorbitants – dont les prêteurs eux-mêmes ne peuvent ignorer qu’ils rendent les prêts qu’ils accordent impossibles à rembourser –, peut-on considérer cela comme une simple question «entre particuliers», comme le soutient le gouvernement?

Il ressort de l’analyse effectuée jusqu’à présent qu’il s’agit d’une dette pouvant être classée dans une catégorie analogue – bien que non identique – à celle de la dette odieuse pour les États souverains. Tout comme une dette souveraine peut être contestée lorsqu’elle a été contractée contre les intérêts d’un peuple, sans son consentement effectif et en toute connaissance de cause de la part des créanciers, une dette des ménages peut être remise en cause lorsqu’elle trouve son origine dans des conditions matérielles qui vident de son sens la liberté contractuelle: baisse des salaires, chômage, inflation, hausse des prix des denrées alimentaires, des tarifs, des loyers et des médicaments, ainsi que démantèlement des protections publiques. Dans de telles circonstances, le crédit n’exprime pas un choix libre de consommation ou d’investissement, mais constitue un moyen de survie. Faute d’un terme plus approprié, on pourrait parler de dette contractée dans des conditions abusives, voire tout simplement d’usure,

Le parallèle avec la dette odieuse repose donc sur trois éléments. Premièrement, le dommage social prévisible: la dette est contractée pour couvrir des besoins essentiels et non pour accroître les capacités économiques du débiteur. Deuxièmement, l’absence de consentement de fond: même en cas de signature ou d’acceptation numérique, le besoin immédiat et l’absence d’alternatives transforment le consentement formel en une souscription sous contrainte économique. Troisièmement, la connaissance du créancier: les banques, les fintechs et les sociétés de crédit disposent d’informations suffisantes sur les revenus, les impayés, les mensualités, les taux effectifs et la capacité de remboursement. Dès lors, si elles prêtent à des taux rendant l’insolvabilité prévisible, ou si elles transforment les impayés en source de rentabilité, elles ne peuvent se présenter comme des tiers innocents. Dans le langage de Costas Lapavitsas, il s’agit d’une relation d’expropriation financière: la captation des salaires et des revenus populaires par le biais d’intérêts, de frais, de refinancements et de garanties, plutôt que d’une relation de crédit orientée vers le développement des capacités productives.

Le gouverneur de la Banque centrale, Santiago Bausili [en fonction depuis décembre 2023 sur la recommandation du conseiller économique de Milei, Luis Caputo], a fait part de son intention de voir le problème des impayés résolu par une «digestion lente» gérée par les établissements financiers et les fintechs. Cela revient à aggraver l’étouffement économique de millions de personnes livrées à elles-mêmes, tout en étant harcelées par leurs créanciers. Cette dette abusive exige une réponse systémique qui libère les débiteurs du piège dans lequel ils sont pris. C’est pourquoi le projet de loi présenté au Congrès par Nicolás del Caño [député du PTS et Front de gauche-FIT] et d’autres députés du Front de gauche prévoit un dispositif d’aide directe, d’annulations de dettes et de refinancements obligatoires, conçu pour soulager la situation des personnes ayant contracté des dettes de consommation (prêts personnels, cartes de crédit ou autres prêts à la consommation) depuis le 1er janvier 2024.

Une dette issue de la reproduction forcée de la vie, recouvrée à des conditions usurières et prévisiblement impossible à rembourser, est dépourvue de la légitimité économique et sociale qu’elle prétend tirer de sa simple validité contractuelle. (Article publié le 22 août 2026 sur le site Ideas de Izquierda, animé par le PTS; traduction rédaction A l’Encontre)

Esteban Mercatante est économiste. Membre du Partido de los Trabajadores Socialistas. Auteur, entre autres, des ouvrages Rojo fuego. Reflexiones comunistas frente a la crisis ecológica (2025), El imperialismo en tiempos de desorden mundial (reeditado 2025).

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[1] Costas Lapavistas, «Financialised Capitalism: Crisis and Financial Expropriation», Historical Materialism, volume 17, numéro 2, 2009).

 

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