Bolivie-dossier. «Rodrigo Paz parvient à débloquer les routes de Bolivie après plus de 50 jours de conflit» (1)

Rodrigo Paz et Mario Argollo de la COB signent «un accord», un jour avant l’annonce de l’état d’exception.

Par Caio Ruvenal

Le 20 juin, le correspondant de El Pais écrivait : «L’optimisme suscité vendredi  19 juin en Bolivie par un accord de paixentre le gouvernement et les manifestants qui réclament depuis plus de 50 jours la démission du président Rodrigo Paz s’est rapidement évanoui. Aux premières heures du samedi 20 juin, quelques heures après la signature du document visant à mettre fin à une crise qui a fait 14 morts – selon le Défenseur du peuple – le chef de l’État a décrété l’état d’exception pour une durée de 90 jours, autorisant le déploiement des forces armées afin de «rétablir l’ordre public». Cette décision fait suite au refus du mouvement paysan et autochtone, l’un des piliers des manifestants, de participer aux négociations de paix avec le gouvernement engagées par une autre des forces motrices des manifestations, la Centrale ouvrière bolivienne (COB).»

 Il faut noter que la très large majorité des barrages était organisée par le mouvement paysan autonome (à La Paz et El Alto, entre autres) et par le mouvement dit des «cocaleros» dans la région de Cochabamba, région du Chapare. L’initiative gouvernementale en direction de la COB impliquait de fragmenter le mouvement de protestation, d’autant plus qu’elle se combinait avec l’imposition de l’état d’exception. Le 23 juin, le correspondant de El Pais établit  le «bilan suivant». (Rédaction A l’Encontre)

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La Bolivie entre enfin dans une phase de retour à la normale après plus de 50 jours de crise sociale. L’Administration bolivienne des routes (ABC) a annoncé ce mardi 23 juin que les routes du pays étaient à nouveau praticables après avoir été bloquées pendant près de deux mois par des paysans et des mouvements populaires qui exigeaient la démission du président Rodrigo Paz. Le chemin vers la pacification s’est ouvert vendredi 19 juin avec la signature d’un accord entre ceux qui avaient initialement appelé à la mobilisation, à savoir les syndicalistes ouvriers, et le gouvernement. Les mouvements indigènes, autre pilier des manifestations, se sont immédiatement prononcés contre cet accord et, avec la même rapidité, Rodrigo Paz a décrété l’état d’exception tôt samedi matin 20 juin..

Il n’y a eu ni «bain de sang» ni «résistance» de la part des manifestants, contrairement à ce qu’avaient laissé entendre les leaders des manifestations, parmi lesquels l’ancien président Evo Morales. L’opération menée par la police et les forces armées n’a rencontré pour l’essentiel que des barricades abandonnées sur les routes au cours du week-end. Le ministre de la Défense, Ernesto Justiniano, a assuré que le déploiement de ce important contingent relevait davantage «d’un travail de nettoyage que d’un déblocage, car nous avons trouvé des monticules de terre et de pierres, mais il n’y a réellement eu aucune forme de résistance».

L’atmosphère sereine qui a régné lors du dégagement des routes a été constatée par le Défenseur du peuple, qui a souligné dans son rapport de mardi que «la plupart des opérations se sont déroulées sans recours significatif à la force» et avec un «retrait des secteurs mobilisés eux-mêmes».

Cette même institution fait état de 14 morts suite aux conflits et de pertes se chiffrant en millions dans les secteurs productifs, sans compter la pénurie dans les villes, principalement à La Paz, siège du gouvernement, où la viande et les légumes ont atteint jusqu’à quatre fois leur prix habituel. Les files d’attente pour le carburant, qui peuvent s’étendre sur quatre jours dans cette ville, se poursuivent en ce début de semaine.

Le ministre des Hydrocarbures, Marcelo Blanco, a justifié ce phénomène par un goulot d’étranglement dans la distribution dû aux camions-citernes bloqués sur les routes et qui doivent encore subir un contrôle de qualité [étant donné la mauvaise qualité de l’essence déjà constatée]. Garantir un approvisionnement en essence et en diesel de bonne qualité figurait parmi les engagements pris par le gouvernement dans le document signé avec les syndicats manifestants. Il s’agissait également d’indemniser financièrement les propriétaires de véhicules endommagés par le carburant de mauvaise qualité que l’exécutif a reconnu avoir distribué plusieurs semaines après la suppression de la subvention.

Le gouvernement s’est également engagé à ne pas promouvoir la privatisation des entreprises publiques stratégiques, à consulter les organisations sociales pour l’élaboration des lois structurelles et à protéger les prix du panier de la ménagère face à la récession économique et à l’envolée des prix. Les travailleurs agricoles de La Paz ont publié leurs propres revendications, dont beaucoup coïncidaient avec les engagements pris par le président. Mais n’ayant pas obtenu de réponse, ils ont annoncé vendredi soir une intensification des barrages routiers et, quelques heures plus tard, après la proclamation de l’état d’exception, une résistance.

Les fédérations indigènes ont toutefois d’abord déclaré une suspension des activités dimanche à l’occasion de la célébration du Nouvel An aymara, puis ont annulé lundi 22 juin une réunion qu’elles avaient prévue. En revanche, elles ont publié un document appelant leurs membres à une «réarticulation et à une réorganisation afin de mener une analyse approfondie de la situation nationale et de définir des stratégies communes pour la défense des intérêts du secteur paysan».

Il ne restait alors plus que le secteur rural de Cochabamba comme dernier bastion, en particulier la région tropicale et productrice de coca connue sous le nom de Chapare, où Evo Morales se réfugie toujours après que la justice a émis un mandat d’arrêt à son encontre pour ne pas s’être présenté à une audience dans le cadre d’une affaire de traite d’êtres humains. Le dernier obstacle qui entravait encore la circulation totale a été levé lundi après-midi, lorsque Evo Morales, lors d’une conférence de presse et accompagné d’autres dirigeants paysans, a annoncé une suspension temporaire des mesures de protestation. «À cause des dirigeants qui ont signé un accord avec le gouvernement, cette protestation s’est affaiblie, mais le peuple a la mémoire longue et n’oubliera jamais. Ce n’est pas une défaite.»

La fin du conflit ne signifie toutefois pas la fin des pressions contre Evo Morales [voir ci-dessous l’entretien avec Evo Morales]. Paz l’a désigné sans détour comme l’orchestrateur d’un coup d’État manqué financé par le «narcoterrorisme». Bien que l’ancien président n’ait pas été le premier à appeler à ces mesures de pression, il est rapidement devenu l’un des visages les plus visibles de la mobilisation et la cible privilégiée des discours du gouvernement. Le ministère de l’Intérieur a annoncé ces derniers jours que de nouvelles poursuites seraient engagées contre le leader des cultivateurs de coca pour des délits présumés tels que l’organisation d’un groupe criminel et le terrorisme. (Traduction rédaction A l’Encontre)

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«Un soulèvement contre le modèle néolibéral et l’État colonial» (2)

La Razon, 24 juin 2026.

Entretien avec Evo Morales

L’entretien a eu lieu dans le village de Lauca Eñe, après avoir franchi plusieurs postes de contrôle pour rejoindre M. Morales. Des dizaines de partisans du dirigeant cocalero se tenaient aux abords de son refuge, certains munis d’armes rudimentaires. Un mandat d’arrêt pèse sur l’ancien chef de l’État pour une affaire présumée de traite d’une mineur, qu’il nie et dénonce comme une «persécution» politique. Voici des extraits de l’interview, remaniés pour une meilleure compréhension.

Quel est votre bilan des dernières semaines de manifestations?

Evo Morales: Il s’agit d’un soulèvement contre le modèle néolibéral et l’État colonial. Et le résultat, c’est un gouvernement sans autorité. Pour moi, cela va continuer. Cette «mentirocratie» provoque une vive réaction de la part du peuple bolivien.

La fin des barrages routiers est-elle une victoire du gouvernement?

Le gouvernement s’en est sorti grâce à des faveurs accordées à certains secteurs, négociées à huis clos. Il ne reste plus que des barrages ici, dans le Trópico de Cochabamba, où la discipline est de mise. Nous avons déclaré une suspension d’audience (une pause), mais nous ne négocions pas.

Pensez-vous que le gouvernement va intervenir dans le Chapare?

Il n’y a aucune raison d’intervenir, il n’y a pas de barrages. Ils savent qu’il y aura des problèmes ici, nous sommes bien organisés. Ils savent que nos camarades vont se défendre, qu’ils vont nous défendre. Nous ne voulons pas qu’il y ait de morts ni de blessés.

Que ferez-vous s’il tente de le faire?

Avec toute cette politique néolibérale et cet État colonial, ils poussent à une guerre civile. Celui qui négocie sa survie n’est pas digne. Je n’ai jamais négocié. Défendre la feuille de coca, c’est défendre la souveraineté et la dignité du peuple. La guerre de la coca va bien au-delà de la guerre pour l’eau ou pour le gaz. Face à toute intervention militaire ou policière, (les paysans) résisteront.

Que répondez-vous à l’accusation de trafic présumé de mineurs?

C’est une affaire montée de toutes pièces. Ils ne trouvent rien concernant le trafic de drogue ni la corruption. C’est une affaire purement politique. Comme Evo n’est pas corrompu et n’est pas lié au trafic de drogue, ils essaient d’utiliser l’argument du «pédophile». Cela fait rire les gens.

Comment envisagez-vous les prochains mois en Bolivie?

Si le problème structurel, à savoir la question économique, n’est pas résolu, n’importe quel secteur pourrait se mobiliser à tout moment. S’il n’y a pas de plan pour relancer l’économie nationale, les soulèvements et les troubles continueront.

Soutenez-vous la revendication de démission du président Paz?

Cette revendication s’est généralisée. J’ai dit qu’une issue politique constitutionnelle pourrait peut-être consister à convoquer des élections. Mais nous n’avons jamais demandé sa démission. Ici, il s’agit d’empêcher la privatisation de l’électricité, de l’eau, des télécommunications, des ressources naturelles, de la santé et de l’éducation. Telle est notre revendication. (Publié dans La Razon Digital Bolivia le 25 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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«Négociations au sommet. Déclaration des organisations autoconvoquées d’El Alto face à la trahison de la Centrale ouvrière bolivienne» (3)

Manifestation à El Alto.

Par la rédaction de La Izquierda Diario

Face à une nouvelle trahison de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), qui a signé un accord avec le gouvernement de Rodrigo Paz à la veille (19 juin) de la proclamation de l’état d’exception visant à lever les barrages routiers, les organisations autoconvoquées d’El Alto, des districts 5, 7, 8 et 14, ont publié une déclaration dans laquelle elles expriment leur «rejet le plus profond» à l’égard de la direction de la COB qui a trahi la mobilisation et qui se place aujourd’hui à la tête de la collaboration avec le gouvernement en promouvant des «tables de négociation» [tables rondes].

Au cours des plus de 50 jours de barrages routiers qui ont secoué la Bolivie, marqués par une véritable rébellion paysanne, indigène, ouvrière et populaire réclamant la chute du gouvernement de Rodrigo Paz, des conseils et des assemblées spontanées ont vu le jour dans différentes régions du pays face à la passivité des directions. Dans de nombreux endroits, les dirigeants des différentes organisations – qui refusaient de descendre dans la rue pour se battre ou qui se montraient enclins au dialogue avec le gouvernement de Rodrogo Paz – ont été mis en cause. Par ailleurs, il régnait toujours dans l’atmosphère une saine méfiance à l’égard de la direction de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) et de la figure de Mario Argollo, qui avaient déjà trahi le mouvement en janvier 2026 lors de la lutte contre la hausse du prix de l’essence et le méga-décret néolibéral de Rodrigo Paz. L’un des secteurs où ces expressions antibureaucratiques et ces assemblées autonomes se sont le plus développées a été celui de certains quartiers de la ville d’El Alto [qui surplombe La Paz], notamment les quartiers 5, 7, 8 et 14.

Le temps a donné raison aux militant·e·s antibureaucratiques. Tout comme en janvier, la direction de la COB a de nouveau trahi le mouvement et mis en place une «table de dialogue» avec le gouvernement de Rodrigo Paz, ce qui a permis à ce dernier de décréter l’état d’exception afin de militariser le pays et de lever les barrages.

Face à cette trahison, les organisations autoconvoquées des districts 5, 7, 8 et 14 d’El Alto ont publié une déclaration dans laquelle elles dénoncent le fait que ces bureaucraties tournent à nouveau le dos au peuple travailleur et se dressent contre lui. Elles dénoncent ces prétendues «tables rondes» car «elles ne visent pas à résoudre les problèmes des majorités, mais à légitimer des accords entre le gouvernement et une direction qui a depuis longtemps cessé de représenter les travailleurs». De même, elles refusent d’y participer car «nous ne cautionnerons pas des instances destinés à enterrer notre lutte et à négocier avec le sang de nos morts».

Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de la déclaration.

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Déclaration des auto-convoqués.

«Déclaration. La direction vendue de la COB ne nous représente pas. Nous ne négocions pas avec nos morts»

Les districts, les organisations, les comités de lutte, les mouvements de jeunesse, ainsi que les travailleurs des campagnes et des villes des districts 5, 7, 8 et 14 de la ville d’El Alto [au.dessus de La Paz] rejettent toute tentative visant à utiliser notre lutte pour légitimer les accords conclus entre la direction de la COB et le gouvernement [passés le 19 juin 2026].

Nous dénonçons le fait que ces bureaucraties aient une nouvelle fois négocié dans le dos du peuple et à son détriment. Les dites « tables de dialogue » (tables rondes) ne visent pas à résoudre les problèmes des majorités, mais à légitimer des accords entre le gouvernement et une direction qui a depuis longtemps cessé de représenter les travailleurs. Nous ne participerons ni n’approuverons aucune initiative visant à enterrer notre lutte et à négocier au prix du sang de nos morts.

Nous dénonçons le fait que les directions de la COB n’aient jamais lancé de véritable grève générale ni mis en place de véritables mécanismes démocratiques pour décider de l’orientation de la lutte. Ce sont nous, les bases organisées, qui avons résisté dans les rues et nous sommes exposés au danger, en affrontant la répression, les arrestations et la persécution politique.

Nous réaffirmons que notre lutte ne vise ni des postes ni des privilèges ; elle vise à défendre nos biens communs naturels, contre l’austérité, la crise économique, le chômage, la hausse du coût de la vie et la détérioration des conditions d’existence du peuple travailleur. Nous n’accepterons pas que ce soient les familles de travailleurs qui paient la crise par davantage de sacrifices et de spoliation.

Nous condamnons énergiquement l’état d’exception raciste, la militarisation de nos quartiers et de nos communautés, ainsi que la persécution de nos sœurs et de nos frères. Ces mesures visent à semer la peur, à criminaliser la contestation et à empêcher l’organisation populaire par la base.

Nous ne luttons pas pour des miettes. Nous luttons pour une Bolivie digne, souveraine et au service de ceux qui produisent la richesse de ce pays. Nous appelons à l’unité des travailleurs des campagnes et des villes. Nous appelons les districts combatifs, les organisations populaires, les syndicats de base, les étudiants, les jeunes et les travailleurs à s’organiser à partir de la base et à défendre une issue indépendante pour les travailleurs et le peuple.

C’est pourquoi, les secteurs signataires déclarent publiquement que :

– Nous ne participerons pas aux tables rondes convoquées par la COB ni par le gouvernement.
– Nous ne reconnaissons pas politiquement les accords conclus dans le dos de la base.- Nous refusons que nos organisations soient utilisées pour légitimer cette trahison.
– Nous défendons l’organisation démocratique par la base, à travers des conseils de quartier, des assemblées, des comités de lutte et des délégués élus par la base.
– Nous exigeons la libération immédiate de toutes les personnes détenues pour avoir lutté, la fin des persécutions politiques et le respect sans restriction des droits de l’homme.

Car la lutte n’est pas terminée! La dignité ne se négocie pas! La force réside dans les bases organisées!
Dehors les militaires et les policiers de nos territoires!
Les dirigeants vendus de la COB ne nous représentent pas!
On ne négocie pas avec nos morts!
Pour l’unité de la classe ouvrière des campagnes et des villes, et de tout le peuple travailleur!
Pour une organisation venue d’en bas, démocratique et combative!
Pour une véritable grève générale jusqu’à ce que les revendications du peuple soient satisfaites!
Ni bureaucratie syndicale, ni pactes avec le gouvernement!
Faites confiance à vos propres forces ! Seul le peuple sauve le peuple!
L’Alto debout, jamais à genoux!

(Publié par La Izquierda Diario le 24 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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