«La solidarité internationale est notre seule issue pour rester debout, pour transcender le “campisme“ et rester fidèle aux peuples opprimés»

Leila Hosseinzadeh, Bourse du travail de Paris, 10 avril 2026.

Par Leila Hosseinzadeh

[Transcription de l’intervention de Leila Hosseinzadeh lors d’une réunion publique «pour l’arrêt de la guerre en Iran et au Moyen-Orient», organisée par la CGT, la FSU, l’Union syndicale Solidaires et Solidarité socialiste avec les travailleurs en Iran (SSTI), le 10 avril à la Bourse du travail de Paris.]

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Bonjour tout le monde,

Je voudrais d’abord remercier les syndicats français pour leur soutien constant aux luttes populaires et ouvrières en Iran, et les saluer pour avoir organisé cet événement.

Avant toute chose, je condamne l’agression militaire des États-Unis et d’Israël contre le territoire de mon pays ainsi que leurs multiples crimes de guerre contre les peuples d’Iran, de Palestine et du Liban.

Mes propos porteront principalement sur l’Iran et le régime de la République Islamique.

Au moment où je vous parle, quarante jours de guerre ont engendré la destruction d’une partie des infrastructures du pays, notamment dans les secteurs de l’énergie, des transports et de l’industrie.

A ce jour, environ deux millions de personnes se retrouvent au chômage; de nombreux travailleurs/euses du secteur privé ont été mis.es en congé sans solde. L’inflation a privé de nombreuses personnes des moyens de satisfaire leurs besoins élémentaires, et encore si le cessez-le-feu se maintenait, il faudrait s’attendre, d’ici un ou deux mois, à l’émergence de crises de subsistance encore plus graves, issues de la guerre.

En effet, l’essentiel des coûts de reconstruction des maisons détruites pèse directement sur les gens eux-mêmes. Simultanément, de nombreuses activités économiques, en particulier celles fondées sur les réseaux sociaux ou exercées à domicile, ont été de fait anéanties par les longues coupures d’Internet. Les peuples d’Iran ont vécu un sentiment d’isolement et de détresse profonde à cause de la coupure prolongée d’Internet, au point que même la possibilité de prendre des nouvelles de la santé de leurs proches est devenue extrêmement limitée.

Le black-out numérique a également étouffé les voix des différentes strates de la société iranienne, condamnant au silence les récits de l’ensemble de la population face au fracas de la guerre. Le deuil des enfants et des citoyennes et citoyens tué.es par les bombes américaines et israéliennes vient s’ajouter à celui de plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées par la République islamique lors des dernières protestations, à un moment où la population iranienne ne parvient à percevoir aucun horizon clair pour l’avenir.

Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) a pratiquement pris le contrôle des affaires du pays. Dans les points de contrôle, les gens sont arrêtés même pour le simple fait de se connecter à Internet. Les arrestations d’activistes se sont intensifiées et les exécutions politiques se sont multipliées. Le régime iranien n’a même pas restitué à leurs familles les corps de six prisonniers politiques exécutés ces derniers jours.

Un discours quasi campiste s’est répandu parmi une partie des forces progressistes mondiales. Celles-ci considèrent la République islamique comme un élément de résistance face à l’impérialisme. Du fait que le régime iranien ne s’est pas effondré, et que le coût de cette guerre est considérable pour Israël les États-Unis, ces forces présentent le régime iranien comme une sorte de vainqueur de cette guerre.

Ce discours contient en lui l’une des erreurs d’analyse les plus fatales de notre époque:

  • Premièrement, parce que ce discours est incapable de voir qu’à notre époque il n’existe plus aucun camp ni pôle présentant ne serait-ce qu’une légère distinction du point de vue de sa nature politico-économique. En conséquence, ces guerres doivent être analysées dans le cadre d’un régime global unique de guerre, qui fait partie des mécanismes logiques de la concurrence entre impérialismes.
  • Deuxièmement, ce discours est incapable d’appréhender la nature de ces guerres du point de vue de la classe ouvrière mondiale.

Pour assurer sa survie dans une telle guerre, le régime de la République islamique a investi, pendant un demi-siècle entier, l’essentiel de la richesse accumulée issue du travail des travailleurs iraniens dans son industrie de guerre, transformant un pays aussi vaste que l’Iran en un véritable entrepôt de missiles. Ainsi, lorsque nous parlons des missiles et des drones iraniens, il faut prendre en compte que c’est déjà un demi-siècle de vie de la classe ouvrière iranienne d’Iran qui a été englouti par ces armes.

Par ailleurs, dans le déséquilibre existant entre les forces engagées dans le conflit actuel:

– D’un côté les frappes de missiles des Gardiens de la révolution contre les intérêts américains et israéliens dans la région peuvent être considérées comme des “dommages” à l’échelle de la puissance économico-militaire de ces pays.

– De l’autre, l’Iran dans cette guerre, a en réalité été poussé vers la désindustrialisation. On peut à ce sujet parler de destruction, et non de simples dommages.

  • Troisièmement, la force motrice de cette guerre, pour la République islamique, n’a jamais été – et n’est toujours pas – la poursuite d’objectifs d’indépendance, d’émancipation ou la défense de la cause palestinienne; elle réside bien plutôt dans une idéologie fasciste chiite qui soutient l’économie politisée de la République islamique.

Servant de fondement à l’expansion de la domination régionale de ce régime, celle-ci porte en elle-même la négation d’Israël.

Cette négation n’a jamais été fondamentale ni existentielle; elle est restée cantonnée au registre idéologique. C’est pourquoi, dans les années 1980, lors de l’affaire McFarlane [1], la République islamique a même participé à une transaction pour des armes organisée conjointement par les Etats-Unis et Israël. C’est pour cette même raison qu’il est aujourd’hui possible d’envisager un accord dans le cadre duquel Israël et le régime iranien pourraient, de manière implicite, se retrouver côte à côte.

Cette situation de l’Iran doit, une fois encore, être appréhendée dans le contexte de l’arrière-plan du système capitaliste international, au sein duquel les États-Unis recourent à l’intervention militaire pour infléchir les circuits des échanges pétroliers et énergétiques; à la fois cette dynamique et le projet israélien de domination du Moyen-Orient transforment la trajectoire de cette guerre en une voie sans retour, en ce sens que soit se produit une neutralisation complète du régime iranien au service des objectifs d’Israël, accompagnée simultanément du tournant recherché par les États-Unis à travers ce niveau d’action militaire suivi de négociations, soit sont engagées des actions militaires supplémentaires dans cette même direction.

L’élimination physique par les Etats-Unis et Israël de nombre de responsables du régime constitue une forme de purge sélective de la classe dirigeante iranienne. Celle-ci est destinée à faciliter la transition souhaitée, tout en maintenant en place une partie de cette classe afin de préserver la «stabilité» et le consensus. Toutefois, cette épuration pourrait aisément s’étendre davantage.

Il convient de noter que la guerre contre l’Iran revêt, pour Israël et les États-Unis, une nature différente de leurs guerres à Gaza et au Liban: à Gaza et au Liban, la guerre menée par Israël vise la domination de leurs territoires, tandis que la guerre contre l’Iran a pour objectif l’affaiblissement et la reconfiguration de sa position géopolitique.

C’est sur cette base que se révèle à la fois le caractère illusoire de l’espoir placé par les campistes dans la République islamique pour résister aux États-Unis et à Israël, et la vente de chimères opérée par une opposition iranienne inféodée à Israël sous le nom de «renversement de la République islamique par une guerre propre de 48 heures». Le cœur du problème est précisément là: les États-Unis n’ont jamais cherché à éliminer ni à renverser la République islamique; leur objectif a été uniquement de réajuster les relations, avec ou sans la République islamique.

Mais si tel est le cas, comment expliquer qu’une part importante de l’opinion publique en Iran n’ait, dans les faits, manifesté aucune opposition à une attaque des États-Unis et d’Israël, dans l’espoir que la République islamique soit renversée?

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Chères et chers camarades, c’est précisément ici que se situe le problème complexe le plus crucial auquel sont confrontées les forces progressistes en Iran, et c’est avant tout sur ce point que je sollicite aujourd’hui votre aide.

Le problème est le suivant: il n’existe aujourd’hui aucun grand média persanophone relativement indépendant; les grands médias de l’opposition iranienne, financés par des sources budgétaires opaques, fonctionnent dans les faits comme des tribunes explicites de la propagande étatique. L’exemple le plus évident en est la chaîne Iran International, dont le financement est assuré par Israël, qui a à plusieurs reprises mené des entretiens directs avec Netanyahou. Au fil des années, en l’absence de toute alternative, cette chaîne a acquis une hégémonie très forte au sein de l’opinion publique iranienne.

Je peux vous expliquer, étape par étape, comment ce média a, dans sa couverture, boycotté l’agentivité des manifestantes et manifestants ainsi que des mouvements sociaux, comment il a censuré la représentation des mobilisations au profit d’une force inféodée à Israël, et comment, enfin, à travers une propagande continue et menée sur plusieurs années, il a inculqué à la population iranienne une forme d’acceptation, voire d’adhésion, aux bombardements.

Etant donné qu’à l’intérieur de l’Iran, le travail collectif et la construction de structures reposant sur l’auto-organisation de la population sont pour l’instant rendus impossibles, l’action médiatique acquiert une importance accrue. En l’absence de liberté d’expression ainsi que de médias critiques et indépendants autochtones, les médias basés à l’étranger se voient conférer un rôle central. Or, un travail médiatique à grande échelle exige des financements considérables, si bien que toute force aspirant à une indépendance vis-à-vis des États a d’emblée perdu la bataille du terrain principal de la politique à grande échelle en Iran. C’est pour cette raison qu’au milieu des clameurs bellicistes provenant de toutes parts, notre voix, notre analyse, ainsi que les efforts patients et continus que nous avons déployés pendant des années pour un travail organisé au sein des mouvements sociaux et de classe en Iran, demeurent inaudibles.

En Iran, au sein des mouvements étudiant, enseignant, ouvrier et féministe, nous avons, ces dernières années, poursuivi la résistance et la lutte malgré une répression parmi les plus sévères. Mais la manière dont les médias dominants nous présentent a malheureusement permis, à chaque fois, soit de passer notre existence sous silence et de la discréditer, soit de la récupérer à leur profit. C’est ainsi que, sur les ruines de Gaza, le slogan Femme, Vie, Liberté a été repris pour faire l’éloge d’Israël, alors même que nos camarades, emprisonné·es pour leur participation à ce mouvement, dénonçaient Israël depuis leur cellule – sans que leur voix soit entendue.

Camarades, nous avons besoin d’élargir les réseaux de solidarité de classe; nous devons développer un soutien et une solidarité matériels et concrets afin de faire face à l’immense appareil de propagande des États. C’est pourquoi nous vous tendons la main, afin de partager expériences et idées sur les moyens de lutter contre la propagande de nos ennemis et de faire entendre une voix indépendante et progressiste.

Il est nécessaire de s’opposer aux propagandes d’État relayées par les médias dominants. Celles-ci trouvent aujourd’hui l’une de leurs expressions les plus dramatiques en Iran: une partie de la population en est venue, de fait, à accueillir favorablement le bombardement de leur propre pays. L’escalade de ces bombardements fait planer la menace du recours à des armes de destruction massive telles que les armes nucléaires et chimiques.

Cette nécessité ne concerne pas uniquement l’Iran. Nous ne sommes pas les seuls à avoir besoin d’une riposte médiatique et de réseaux de solidarité pour faire entendre une voix opposée à la guerre et au militarisme.

La guerre n’est plus une situation exceptionnelle dans notre monde. Elle constitue, d’une part, la stratégie de survie et de domination la plus centrale du régime israélien et, d’autre part, un élément des mécanismes ordinaires des États en tant qu’agents des entreprises multinationales, et non comme représentants des peuples.

La guerre, ici, vise à garantir l’accumulation par le recours à des méthodes non capitalistes, ou à ce que Marx appelait jadis l’accumulation dite primitive. Dans le monde entier, la guerre et le militarisme, en tant que composantes intrinsèques et indissociables du mode de production capitaliste, sont ainsi devenus des instruments ordinaires de pillage des ressources premières et de la force de travail.

Il faut garder à l’esprit que, par exemple en Iran, ce n’est pas seulement le pétrole qui suscite les convoitises; la taille même de la population active entre également en jeu, une population que la République islamique est parvenue, au fil des années, à transformer avec succès en l’une des forces de travail les moins chères du marché mondial. Aujourd’hui, le salaire mensuel d’un travailleur en Iran est inférieur à 200 euros.

Dans de telles circonstances, il est impératif pour nous tous et toutes de surmonter la propagande des États, afin de s’opposer à ce régime mondial de guerre et de pillage. Tout comme l’ouvrier/l’ouvrière d’Iran doit savoir qu’Israël vient pour sa destruction et non pour sa libération, et que les Etats-Unis d’Amérique viennent pour le piller et non pour l’aider; l’ouvrier/l’ouvrière arabe et le/la Palestinien·ne opprimé doivent également voir que la République islamique n’est que l’autre face de cette même médaille de la domination.

C’est sur cette base que je sollicite votre aide pour briser la propagande israélo-américaine en Iran; je suis convaincue que nous avons besoin d’un vaste réseau de solidarité internationale contre ce régime de guerre, un réseau qui surpasse les analyses géopolitiques et la propagande étatique.

Certains de nos camarades en Allemagne sont en train de former des comités contre la guerre et le militarisme. Je pense que l’une de nos tâches les plus essentielles est d’étendre ces comités partout, peu importe leur nom, mais en adoptant une approche solidaire et unifiée.

Il y a deux jours, alors que Téhéran s’apprêtait à accueiller la suspension des bombardements [cessez-le-feu temporaire du 8 avril], Beyrouth a été dévastée, tandis que Gaza finit parfois par être oubliée sous ses propres ruines. Dans de telles circonstances, la solidarité internationale est notre seule issue pour rester debout. Elle ne trouve son véritable sens que lorsqu’elle transcende le «campisme» et la géopolitique pour rester fidèle aux peuples opprimés, où qu’ils soient.

Un militant ayant combattu le régime Pahlavi a critiqué et rejeté autrefois une certaine approche de la gauche qu’il qualifiait de «furieuse contre l’impérialisme, terrifiée par la révolution». Il semble qu’une partie des forces progressistes mondiales soit aujourd’hui retombée dans ce travers:  elles se proclament anti-impérialistes en dehors de toute approche révolutionnaire, ce qui signifie qu’elles ne restent pas fidèles aux peuples dominés.

C’est pour cette raison que non seulement elles occultent le rôle de la République Islamique dans la consolidation de l’état de guerre dans la région. Mais elles font mine aussi d’ignorer les crimes de ce régime contre son propre peuple, afin de promouvoir une image de «résistance» d’un régime aussi réactionnaire. C’est précisément pourquoi il est impératif aujourd’hui, tout en s’opposant à la folie criminelle des États-Unis et d’Israël, de dénoncer le rôle de la République Islamique dans l’incitation à la guerre dans la région: de son soutien au maintien du régime d’Assad en Syrie, jusqu’à la formation du «Croissant chiite». La République Islamique n’a fait qu’accroître son pouvoir régional au fil des années à travers le militarisme et la guerre.

Par conséquent, Israël et la République Islamique sont les deux faces d’une même pièce: celle de la guerre et de l’extrémisme en Asie de l’Ouest. Il est d’ailleurs frappant de constater que seuls deux groupes d’Iraniens sont aujourd’hui mécontents d’un cessez-le-feu: les Bassidjis et les partisans de Pahlavi, ces derniers agissant comme les proxys (supplétifs) d’Israël au sein de l’opposition iranienne.

Si, au milieu de tout cela, nous sommes furieux contre l’impérialisme, nous ne pouvons pas pour autant fuir la nécessité de s’engager en faveur de la révolution, en nous abritant sous l’ombre de forces réactionnaires. Notre seul refuge est de saisir les mains nues et blessées de celles et ceux qui partagent notre destin au Liban, en Palestine, en Irak, en Afghanistan et à travers le monde entier, au sein d’une solidarité internationale révolutionnaire. (Traduction de l’intervention en farsi par Echo d’Iran. Les différentes interventions seront publiées dans le numéro 30 d’Echo d’Iran)

Leila Hosseinzadeh, opposante iranienne et ancienne prisonnière politique.

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[1] Au début de l’année 1985, le directeur du Conseil national de sécurité (NSC), Robert C. McFarlane, a organisé la vente de missiles antichars et antiaériens à l’Iran, croyant qu’une telle transaction permettrait d’obtenir la libération des otages américains au Liban, détenus par le Hezbollah. Cette vente, ainsi que plusieurs autres ventes d’armes à l’Iran en 1986 – en cherchant à utiliser Israël comme intermédiaire dans la transaction –, contredisaient directement la politique officiellement déclarée du gouvernement américain, qui consistait à refuser de négocier avec des terroristes ou d’aider l’Iran dans sa guerre contre l’Irak, une politique fondée sur la conviction que l’Iran était un commanditaire du terrorisme international. Une partie des 48 millions de dollars que l’Iran avait versés pour ces armes a été détournée par le NSC et remise aux Contras (Iran-Contra-gate) dans leur combat contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua. (Réd.)

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