Débat: «La Silicon Valley se prépare à l’émergence d’une classe défavorisée permanente»

(Capture d’écran)

Par Jasmine Sun

La plupart des personnes que je connais dans le secteur de l’intelligence artificielle pensent que le citoyen lambda est «foutu», et elles ne savent absolument pas comment y remédier. Je vis à San Francisco, au milieu de jeunes chercheurs touchant des revenus de plusieurs millions de dollars et de fondateurs de start-ups rivalisant pour créer la prochaine licorne [start-up valorisée plus d’un milliard de dollars et avec moins de dix ans d’existence]. Alors que la Silicon Valley met en garde depuis longtemps contre le risque d’une IA hors de contrôle, elle a récemment pris conscience d’un cauchemar plus terre-à-terre: celui où beaucoup de personnes lambdas perdent leur pouvoir d’achat à mesure que leurs emplois sont automatisés.

Que vous discutiez avec des ingénieurs, des investisseurs en capital-risque, des fondateurs ou des dirigeants, ou encore avec des prophètes de malheurs, des accélérationnistes, des militants de gauche ou des libertariens, le prétendu «consensus de San Francisco» sur l’impact de l’IA pour les salarié·e·s est sombre [ce consensus repose sur la conviction selon laquelle dans un délai de trois à cinq ans, de nombreuses activités de programmation, de calcul seront automatisés grâce à l’IA]. Beaucoup sont convaincus que l’IA avancée dépassera bientôt les capacités humaines. Cela entraînerait une croissance et des avancées scientifiques considérables, mais entraînerait également la suppression de millions d’emplois, car moins d’humains seraient nécessaires pour faire fonctionner l’économie. Cette technologie freinera la mobilité économique et aggravera les inégalités, tout en transférant le pouvoir et la richesse vers les entreprises d’IA et les détenteurs actuels du capital.

Cette prémonition n’est pas un secret bien gardé. Elle transparaît dans les déclarations publiques du PDG d’Anthropic, Dario Amodei, qui évoque un «bain de sang» parmi les cols blancs, ainsi que dans les conversations Signal à message éphémère où des dirigeants du secteur technologique se vantent des fonctions qu’ils prévoient d’automatiser. On la ressent dans l’inquiétude des jeunes diplômés qui postulent à des centaines d’emplois sans décrocher un seul entretien. On l’entend dans l’humour noir des ingénieurs en informatique qui plaisantent sur le fait de se faire remplacer par Claude Code [d’Anthropic].

Certains vont même jusqu’à croire que l’intelligence artificielle générale, ou IAG, créera une sous-classe permanente [de salarié·e·s]. Aux États-Unis, le terme «sous-classe» s’est répandu dans les années 1960 pour décrire les ouvriers d’usine laissés pour compte par le boom de l’automatisation de l’après-guerre. Aujourd’hui, il a été remis au goût du jour en tant que terme viral pour désigner une théorie selon laquelle les gens disposeraient d’un laps de temps limité pour s’enrichir avant que l’IA et la robotique ne soient suffisamment avancées pour remplacer entièrement le travail humain. À ce stade, nous serons figés dans nos positions de classe actuelles: les riches pourront déployer des machines superintelligentes pour exécuter leurs ordres, tandis que tous les autres seront rendus inutiles et inemployables, condamnés à vivre des miettes de l’aide sociale.

Exagéré? Peut-être. Mais même ceux qui considèrent l’idée d’une classe défavorisée permanente comme exagérée me disent que ce mème contient un fond de vérité. Yash Kadadi, fondateur d’une start-up âgé de 23 ans et ancien étudiant de Stanford ayant abandonné ses études, a résumé le sentiment de ses pairs: «Ce n’est qu’une question de temps avant que le GPT-7 ne sorte et ne phagocyte tous les logiciels, rendant impossible la création d’une entreprise de logiciels. Ou que la meilleure version de Tesla Optimus [robot humanoïde pour tâches répétitives et dangereuses] fasse son apparition», et puisse également effectuer tous les travaux physiques. Dans ce monde, cette année est la «dernière chance pour un être humain de prendre part à l’innovation».

La plupart des économistes et des experts en IA ne s’attendent pas à ce scénario, mais la persistance de l’idée d’une classe défavorisée permanente devrait nous préoccuper tous. Premièrement, car cela montre l’ampleur des dommages collatéraux que les entreprises d’IA sont prêtes à tolérer dans leur course vers l’IA générale. Et deuxièmement, car la création d’une classe sociale défavorisée relève d’un choix politique. Au lieu d’attendre que les conséquences se manifestent, nous devons réfléchir sérieusement – dès maintenant – à la manière dont nous comptons soutenir les travailleurs et travailleuses face aux bouleversements liés à l’IA.

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Si on la laisse faire, la Silicon Valley risque de créer une classe sociale défavorisée permanente par le biais de sa propre logique de marché. Si vous pensez que l’IA remplaçant l’humain est inévitable, alors chaque entreprise devrait se précipiter pour être celle qui la développera – et revendiquer une valorisation boursière équivalente à celle de l’économie, voire plus.

Les nouveaux modèles d’IA sont évalués en fonction de leurs performances par rapport à un ensemble de critères de référence – essentiellement des tests standardisés pour le système. De plus en plus, ces évaluations mettent l’accent sur l’utilité économique dans le monde réel, ce qui signifie que les développeurs visent directement à remplacer les capacités humaines.

L’indice de productivité de l’IA benchmark [analyse comparative] mesure les performances des modèles de pointe dans quatre métiers: assistant en banque d’investissement, consultant en gestion, collaborateur dans un grand cabinet d’avocats et médecin généraliste. OpenAI a établi le benchmark GDPVal, qui examine 44 professions [intégrant 1300 tâches de ces dernières], allant de l’agent immobilier à l’analyste de l’actualité. Ces mesures reflètent les progrès de l’IA, mais orientent également les chercheurs qui visent les meilleures notes.

«Lorsque nous avons initialement publié le GDPVal, il y a seulement quelques mois, aucun des modèles n’était encore à la hauteur des experts humains», a déclaré Tejal Patwardhan, qui dirige les évaluations de pointe chez OpenAI. «Quelques mois plus tard, nous affichons un taux de réussite supérieur à 80% par rapport aux professionnels humains», a-t-elle ajouté. À titre d’exemple, elle a cité une collègue chercheuse qui travaillait auparavant comme employée de banque et qui «ne cesse d’être stupéfaite de voir à quel point les modèles sont capables d’accomplir une grande partie de son ancien travail».

Les dirigeants d’entreprise accélèrent les licenciements et ralentissent les embauches, car ils ne veulent pas que leur entreprise soit à la traîne. Après avoir licencié près de la moitié des employés de son entreprise en mars, le PDG de Block [services financiers entre autres], Jack Dorsey, a déclaré à Wired que des agents de codage tels qu’Opus 4.6 d’Anthropic et Codex 5.3 d’OpenAI «offraient la possibilité de transformer radicalement la structure de n’importe quelle entreprise, et certainement la nôtre». Les investisseurs ont réagi par une hausse de 25% du cours de l’action lors des transactions après la clôture.

Parfois, les licenciements ont lieu avant même que les dirigeants ne sachent comment, ni même si, l’IA remplacera ces postes. Lorsque les PDG «affirment qu’ils suppriment des emplois à cause de l’IA, d’autres ont l’impression qu’ils doivent en faire autant», a expliqué Zoë Hitzig, une économiste qui travaillait auparavant chez OpenAI. «Cette dynamique pourrait précipiter les changements avant que l’efficacité ne l’exige.»

De leur côté, les travailleurs du secteur technologique se ruent sur les emplois lucratifs liés à l’IA dans l’espoir d’assurer leur indépendance financière – même lorsqu’ils nourrissent des réticences d’ordre éthique. «Les gens ont l’impression qu’il n’y aura plus beaucoup d’opportunités de gagner de l’argent à l’avenir», a déclaré Steven Adler, ancien employé de l’équipe de sécurité d’OpenAI qui rédige désormais une lettre d’information sur la politique en matière d’IA. «Même si certains trouvent personnellement déplaisant de gagner de l’argent en développant une technologie dont les entreprises affirment qu’elle pourrait littéralement tuer tout le monde, beaucoup de gens ne sont que des rouages dans la machine.»

Cette apparente dissonance peut se justifier si l’on considère que la trajectoire du progrès technologique est inéluctable. Par exemple, les fondateurs de Mechanize, une start-up autrefois très en vogue dont la mission était de «permettre la pleine automatisation de l’économie», ont fait valoir dans un article de blog (6 octobre 2025) que «le seul véritable choix consiste à décider si nous devons précipiter nous-mêmes cette révolution technologique, ou attendre que d’autres la déclenchent en notre absence».

De nombreux employés du secteur de l’IA sont en fin de compte motivés par la vision d’un magnifique avenir: une terre promise où les biens sont bon marché, où les maladies sont guéries et où l’abondance de main-d’œuvre robotisée libère les humains pour qu’ils puissent profiter d’une vie de loisirs infinis. Mais de plus en plus, ils s’inquiètent également de déclencher une apocalypse de l’emploi en cours de route. «Certaines personnes se soucient de l’emploi et des inégalités parce qu’elles se soucient vraiment des gens. D’autres pensent que cela va conduire à l’instabilité, à l’insurrection et à la révolution, et que c’est mauvais pour les affaires», a déclaré un chercheur ayant travaillé dans deux laboratoires de pointe en IA, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat par crainte de représailles professionnelles. (En général, les sources issues du secteur technologique ont exprimé des inquiétudes plus vives concernant les répercussions de l’IA sur le marché du travail lors de conversations privées – mais sont soudainement devenues optimistes dès que j’ai allumé le micro.)

Les trois principaux laboratoires d’IA – OpenAI, Anthropic et Google DeepMind – ont mis en place de nouvelles équipes chargées d’évaluer et de communiquer sur les impacts économiques de cette technologie. Tous trois prévoient d’adopter une position politique plus active au cours de l’année à venir. Mais lorsque j’ai discuté avec les chercheurs techniques, les économistes et les experts en matière de politique chargés de cette tâche, je n’ai pas été rassuré. Ce que j’ai découvert, c’est un puits d’inquiétudes, de bonnes idées et des engagements limités de la part d’acteurs privés dont le modèle économique repose précisément sur les bouleversements contre lesquels ils mettent en garde.

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Depuis ses débuts, OpenAI est convaincu que l’IA générale (IAG) transformera l’économie mondiale et générera une richesse incommensurable pour ses créateurs. La direction estimait que l’action des pouvoirs publics serait essentielle pour aider les gens à faire face aux bouleversements causés par l’IA. Dans un article de blog publié en 2021, le directeur général de l’entreprise, Sam Altman, a prédit que d’ici quelques décennies, des systèmes d’IA «imparables» seraient capables d’accomplir presque toutes les tâches qu’un être humain peut effectuer, et qu’ils transféreraient ainsi le pouvoir de la main-d’œuvre vers le capital. La solution qu’il proposait consistait à taxer massivement les actifs: les terrains et les actions des entreprises d’IA. «Si les politiques publiques ne s’adaptent pas en conséquence, la plupart des gens se retrouveront dans une situation pire qu’aujourd’hui», a écrit Sam Altman.

Mais lorsque le lobbyiste chevronné Chris Lehane a rejoint OpenAI en avril 2024, il a présenté un scénario économique plus optimiste. Selon plusieurs sources, lui et son équipe semblaient délaisser les projets de recherche susceptibles de produire des résultats peu flatteurs, notamment les études sur les impacts environnementaux de l’IA, les inégalités entre hommes et femmes et le fossé entre zones urbaines et rurales dans l’utilisation de ChatGPT, sur la manière dont ChatGPT oriente les décisions de carrière des utilisateurs, ainsi que sur les prévisions économiques à long terme. Au lieu de cela, Chris Lehane a axé le discours économique de l’entreprise sur les avantages concrets de l’IA, tels que les nouveaux emplois et la croissance du produit intérieur brut que les investissements d’OpenAI dans les centres de données permettraient de créer.

«Chaque fois que quelqu’un rédigeait un article évoquant un aspect négatif de l’IA, il disait: “Nous ne publierons rien sur un problème tant que nous n’aurons pas trouvé de solution”», a déclaré un employé ayant travaillé avec Chris Lehane, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat pour évoquer les délibérations internes. Chris Lehane a présenté son approche différemment: il souhaitait que les économistes de l’équipe des affaires internationales d’OpenAI «contribuent à l’élaboration de politiques publiques élcairées», et non qu’ils mènent des recherches universitaires «de niche». «Nous voulons faire de la physique appliquée, pas de la physique théorique», a-t-il déclaré lors de notre entretien en mars.

Ce printemps, alors que les craintes de pertes d’emplois induites par l’IA devenaient impossibles à ignorer, OpenAI a commencé à proposer des solutions. En avril, l’entreprise a publié un livre blanc présentant une «Politique industrielle pour l’ère de l’intelligence» («Industrial Policy for the Intelligence Age: Ideas to Keep People First», April 2026) qui proclame la nécessité de politiques ambitieuses de type New Deal pour lutter contre la concentration de la richesse et du pouvoir dans des entreprises telles qu’OpenAI. Selon Chris Lehane, l’industrialisation «a véritablement bouleversé cette relation entre le capital et le travail» et a facilité la montée du «fascisme et du communisme».

Bon nombre des idées énumérées dans le livre blanc d’OpenAI sont radicalement progressistes: une semaine de travail de 32 heures, une hausse des impôts sur les sociétés et les plus-values, ainsi qu’un «fonds de richesse publique» offrant à tous les citoyens une participation au capital des entreprises d’IA. D’autres correspondent plus clairement aux intérêts de l’entreprise, comme l’accélération de l’expansion du réseau énergétique et l’instauration d’un «droit à l’IA» national qui fournirait des modèles de base aux écoles et aux bibliothèques.

Le document reste toutefois vague quant aux modalités de mise en œuvre et à la question de savoir si OpenAI défendra les politiques répertoriées. Dans une déclaration envoyée par e-mail, un porte-parole d’OpenAI a refusé de fournir des exemples de mesures législatives spécifiques soutenues par l’entreprise, mais a indiqué avoir discuté avec des membres du Congrès et de l’administration Trump de son intention de contribuer à un fonds de richesse publique, entre autres idées.

OpenAI n’a pas toujours tenu ses promesses idéalistes. En 2025, l’entreprise a supprimé un plafond de bénéfices qui limitait auparavant les rendements des investisseurs et des employés à 100 fois leur investissement initial. Le super PAC pro-IA «Leading the Future », financé en partie par le président d’OpenAI, Greg Brockman, a dépensé plus de 2 millions de dollars en publicités contre le candidat démocrate au Congrès de New York Alex Bores, qui a présenté une réglementation en matière de sécurité à destination des grands développeurs d’IA et publié un plan visant à financer des paiements directs aux Américains en taxant l’IA.

J’ai discuté avec Steven Adler, l’ancien employé d’OpenAI, qui a fait part de ses commentaires à Sam Altman concernant ses premières propositions relatives à un fonds souverain et à un impôt foncier. «J’espère qu’OpenAI est disposée à se battre pour ces idées prosociales auprès des décideurs politiques», a-t-il déclaré en référence au nouveau livre blanc. «Le secteur de l’IA est engagé dans une concurrence acharnée autour d’une technologie susceptible de véritablement changer le monde. À moins de modifier leurs incitations, nous ne devrions pas être surpris lorsque les entreprises prennent des raccourcis, même si elles ont tenu des propos appropriés.»

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Et puis il y a Anthropic, qui se présente comme la Cassandre du secteur. Daio Amodei a passé une grande partie de l’année dernière à faire le tour des médias sans relâche pour prédire que 50% des emplois de cols blancs de premier échelon pourraient disparaître d’ici 2030.

Mais ses préoccupations à plus long terme portent sur des questions plus profondes que les pertes d’emploi. Dans un essai d’environ 20’000 mots sur les risques de l’IA publié sur son blog personnel en janvier, il a averti que l’IA pourrait créer «une “classe défavorisée” de chômeurs ou de personnes à très bas salaire» pour les personnes ayant «des capacités intellectuelles moindres». Ce groupe s’élargirait pour englober une part croissante de la population à mesure que les capacités de l’IA lui permettraient de surpasser davantage d’êtres humains. Dans un tel monde, ce ne sont pas seulement les salaires qui sont menacés, mais la démocratie elle-même. «L’équilibre des pouvoirs en démocratie repose sur le fait que le citoyen lambda dispose d’un pouvoir de négociation grâce à la création de valeur économique. Si cela vient à manquer, je pense que la situation deviendra quelque peu inquiétante», a déclaré Dario Amodei l’année dernière à la publication Axios.

Alors que l’IA érode le pouvoir de négociation des travailleurs lambdas, elle pourrait concentrer le pouvoir et la richesse entre les mains des grandes entreprises et du gouvernement américain – deux entités dont les intérêts sont de plus en plus étroitement liés. Les investissements liés à l’IA, tels que les logiciels et les centres de données (data centers), ont représenté 39% de la croissance économique américaine au cours des trois premiers trimestres de 2025, selon une analyse de la Fed de Saint-Louis. Le gouvernement fédéral a donc tout intérêt à soutenir l’essor de l’IA. Dario Amodei reconnaît que cette concentration peut conduire à «la réticence des entreprises technologiques à critiquer le gouvernement américain, et au soutien de ce dernier à des politiques anti-réglementation extrêmes en matière d’IA».

En mars, l’entreprise a créé l’Anthropic Institute afin d’accueillir ses équipes travaillant sur l’économie, l’impact sociétal et la sécurité des technologies de pointe. L’institut est dirigé par Jack Clark, le sympathique journaliste britannique devenu milliardaire de l’IA et cofondateur d’Anthropic, qui semble remplacer Dario Amodei lors de la récente tournée médiatique. Lorsque nous nous sommes entretenus, j’ai demandé à Jack Clark s’il s’attendait lui aussi à ce que l’IA crée une classe défavorisée permanente.

«Il s’agit essentiellement d’un choix de société», a-t-il répondu. À l’instar de Sam Altman et de Dario Amodei, Jack Clark considère que la trajectoire par défaut de l’IA est catastrophique: celle où nous «laissons la technologie se développer sans retenue et ne réfléchissons aux effets sociaux qu’après coup». Mais il se montre également optimiste quant à la capacité de développeurs d’IA et de décideurs politiques suffisamment consciencieux pour éloigner le navire de la zone de tempête.

Dans l’utopie future de Jack Clark, la société peut choisir d’«accroître la part du travail humain» dans des rôles relationnels tels que l’enseignement et les soins infirmiers, même si l’IA supprime des emplois dans d’autres secteurs. Par exemple, une personne qui aurait pu devenir agent du service clientèle pourrait suivre une formation pour devenir assistant d’enseignant –un métier qu’il estime plus épanouissant pour de nombreux salarié·e·s, et dans un environnement où la présence humaine revêt une plus grande importance.

Contrairement aux filets de sécurité purement financiers tels que le revenu de base universel, l’approche de Jack Clark préserve le travail en tant que source à la fois d’autonomie individuelle et de sens personnel, même si elle privilégie des professions différentes. «Ce que l’IA devrait nous permettre de faire, c’est de mieux rémunérer ces emplois et d’en multiplier considérablement le nombre»», a déclaré Jack Clark, ajoutant: «Bien sûr, nous et les autres entreprises devons tenir nos obligations financiers.»

Les fonds proviendront de la vente d’agents d’IA d’entreprise, une catégorie de produits dans laquelle Anthropic est actuellement leader du marché. Les agents sont de grands modèles linguistiques capables d’entreprendre des séquences d’actions en vue d’atteindre un objectif – à l’image d’un collègue à distance qui vivrait à l’intérieur de votre ordinateur. Comme les agents tels que Claude Code peuvent travailler sur des projets de manière autonome pendant des heures sans intervention humaine, ils sont au cœur des préoccupations concernant la suppression d’emplois. Les agents d’entreprise d’Anthropic sont si populaires que le chiffre d’affaires annualisé de l’entreprise a bondi à 30 milliards de dollars au rythme actuel, contre 9 milliards à la fin de 2025.

Cependant, les caisses d’Anthropic ne seront probablement pas vidées au profit de programmes publics en faveur de la main-d’œuvre, à moins que les responsables politiques n’obligent l’entreprise à le faire. Anthropic n’a pas encore publié un ensemble de politiques économiques qu’elle soutient, que ce soit dans les grandes lignes, comme dans le livre blanc d’OpenAI, ou en approuvant des textes législatifs spécifiques, comme l’a fait Google lorsqu’elle a sélectionné une liste de 15 projets de loi relatifs à l’évaluation et à la formation de la main-d’œuvre dans le domaine de l’IA. Lorsque j’ai demandé à Jack Clark si l’Anthropic Institute prévoyait de faire pression en faveur des mesures de redistribution auxquelles il fait allusion, il s’est montré réticent, décrivant la promotion de mesures politiques comme «le maillon final d’une très, très longue chaîne de travail». (Anthropic a toutefois versé 20 millions de dollars à un groupe politique soutenant Alex Bores.)

L’ambiance au sein d’Anthropic est tendue. L’entreprise est devenue l’un des employeurs les plus convoités de la ville, alliant un modèle économique en pleine expansion à des principes éthiques nobles. Pourtant, lors de mes conversations avec les employés, je perçois également un sentiment palpable de vertige existentiel face à l’ampleur des changements sociétaux qu’ils sont en train d’initier. De nombreux ingénieurs font tourner plusieurs agents Claude Code simultanément, leur confiant des tâches à accomplir pendant la nuit afin que quelqu’un – humain ou machine – soit toujours à l’œuvre. Ils réfléchissent à l’avenir post-travail tout en effectuant des semaines de travail de 80 heures. Même leurs propres postes ne sont peut-être pas assurés, laisse entendre leur patron: «Il pourrait être envisageable de rémunérer les employés humains bien après qu’ils ne fournissent plus de valeur économique au sens traditionnel du terme. Anthropic examine actuellement toute une série de voies possibles pour ses propres employés», a écrit Dario Amodei.

Comparées à celles d’OpenAI, les équipes de recherche d’Anthropic semblent moins craindre de mettre en avant les aspects négatifs aux côtés des aspects positifs: ce que ses chercheurs appellent les «ombres et lumières» de l’IA. En janvier, Anthropic a publié un article révélant qu’une fraction restreinte mais croissante des utilisateurs de Claude délègue ses décisions les plus personnelles et les plus lourdes de conséquences à l’IA – un choix qu’ils regrettent souvent par la suite. «Tu m’as poussé à faire des bêtises», a déclaré l’un de ces utilisateurs à Claude. Dans une autre expérience, les chercheurs d’Anthropic ont constaté que les ingénieurs débutants qui s’appuyaient sur des agents de codage IA non seulement ne terminaient pas leurs tâches beaucoup plus rapidement, mais comprenaient également moins bien leur travail lorsqu’on les interrogeait à ce sujet par la suite. Les implications pour le marché du travail sont sombres. Alors que les jeunes professionnels sont en concurrence avec l’IA pour les emplois, ils risquent de freiner leur propre développement de compétences en recourant de manière excessive aux outils d’IA.

Certains employés cherchent à aller au-delà de leur travail quotidien pour atténuer les méfaits de l’IA, allant de la perte d’emploi au bioterrorisme. Les membres du personnel d’Anthropic se sont engagés à verser des milliards de dollars en dons individuels à des organisations à but non lucratif de leur choix, dont de nombreuses organisations vouées à la prévention des conséquences catastrophiques de l’IA.

Ainsi, bien que les employé·e·s d’Anthropic insistent sur le fait qu’un avenir positif pour l’IA est possible – sinon ils ne s’emploieraient pas à la développer –, ils semblent souvent incertains quant à la probabilité d’un tel monde, ou quant à savoir s’ils y contribuent personnellement.

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Le soir du 25 février, plusieurs dizaines d’employés du secteur de l’IA et de défenseurs de la société civile se sont réunis dans un entrepôt reconverti du quartier endormi de Dogpatch, à San Francisco, pour écouter le sondeur et stratège démocrate David Shor. L’événement, intitulé «Comment préparer notre politique à l’IA générale», servait également de collecte de fonds pour un nouveau «sprint de six à neuf mois» visant à rallier les politiciens démocrates autour du thème de campagne du remplacement des emplois par l’IA.

Sous une sphère disco, une eau pétillante LaCroix à la main, des travailleurs et travailleuses du secteur technologique étaient assis sur des bancs et des poufs tandis que David Shor présentait une série de sondages d’opinion mettant en lumière les craintes économiques des Américains concernant l’IA. Une diapositive montrait que 79% des électeurs s’inquiètent du fait que «le gouvernement n’ait pas de plan pour protéger les travailleurs», et 72% craignent que l’IA «fasse baisser les salaires de personnes comme vous».

Alors que la population des Etats-Unis hésite généralement à soutenir des politiques de gauche telles que la garantie d’emploi ou un système de santé à payeur unique, l’IA semble élargir la fenêtre d’Overton politique. «À l’heure actuelle, l’argument est le suivant: “Vous êtes tous sur le point de perdre votre emploi, et le choix est soit de ne rien obtenir et de mourir de faim, soit de faire quelque chose d’équitable”», a déclaré Shor. «Les gens ne veulent pas faire partie d’une classe défavorisée permanente.»

Toutes les politiques ne se valent toutefois pas. Le revenu universel de base est impopulaire, mais la garantie fédérale d’emploi a du potentiel, a constaté David Shor. Les électeurs et électrices américains ne se soucient pas de battre la Chine, mais ils sont enthousiasmés par l’idée que l’IA puisse guérir des maladies. Et, surtout, le populisme fait recette. Dans l’une des publicités politiques les plus performantes que la société de données de David Shor a testées, le narrateur anonyme déclare: «Nous faisons en sorte que les entreprises et les milliardaires qui tirent profit de l’IA paient leur juste part.» La publicité conclut: «Ils travaillent pour les robots. Nous travaillons pour vous.»

La présentation s’est terminée par un appel au public: «700 milliards de dollars par an sont dépensés» pour la transformation par l’IA, a déclaré David Shor. «Pour moins que ce que l’industrie dépense en une heure», les donateurs peuvent équiper les politiciens démocrates des messages de campagne gagnants – slogans, concepts publicitaires, grandes lignes politiques – pour faire face aux bouleversements professionnels qu’il estime inévitables.

Au cours de la séance de questions-réponses, un membre du public a évoqué le risque de «crier au loup» concernant les bouleversements de l’emploi liés à l’IA. Et si cela se produisait plus lentement que prévu? David Shor a rétorqué avec dédain: «Les gens ont des appréhensions bien trop fortes à ce sujet. En fait, si un seul secteur industriel concentré comptant 1000 personnes perdait ses emplois, cela ferait la une des événements du début du siècle.»

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Si les entreprises d’IA et les électeurs américains attendent que les décideurs politiques agissent, beaucoup semblent encore paralysés par les données (ou leur absence). Personne ne peut prédire jusqu’où les capacités de l’IA progresseront ni à quelle vitesse elle se répandra. Les économistes sont également en désaccord sur la question de savoir si les inégalitéssalariales vont augmenter ou diminuer, si la demande des consommateurs est élastique ou plafonnée, et si la croissanceéconomique sera linéaire ou exponentielle. En conséquence, nombreux sont ceux qui hésitent à formuler des prévisions audacieuses, même dans des scénarios où une IA avancée dépasserait rapidement les capacités humaines.

Il existe pourtant quelques prévisions sur lesquelles la plupart des analystes s’accordent. Nous observons d’ores et déjà certains impacts sur le marché du travail, avec une baisse de l’emploi chez les jeunes travailleurs occupant des postes fortement exposés à l’IA, tels que l’ingénierie logicielle et le service client. Au cours des cinq prochaines années, davantage de postes dans le domaine du travail intellectuel seront automatisés par l’IA – d’abord parce que de plus en plus d’organisations apprendront à adopter des outils d’IA, comblant ainsi le fossé entre les capacités théoriques et l’utilisation observée, et ensuite parce que les modèles eux-mêmes s’amélioreront.

Si les tendances actuelles se poursuivent, les modèles et agents d’IA seront capables d’effectuer un éventail plus large de tâches intellectuelles à des niveaux de complexité plus élevés. À ce stade, l’IA passera de l’automatisation de tâches individuelles à la prise en charge de fonctions entières. Les embauches pourraient ralentir dans les domaines de la comptabilité, du marketing, du design, du travail administratif et d’autres professions de cols blancs.

La main-d’œuvre s’orientera vers des emplois moins automatisables où les humains conservent un avantage comparatif – tels que la création d’entreprise, les soins, les métiers spécialisés et les secteurs du divertissement comme le sport et les arts du spectacle. Nous verrons également apparaître de nouveaux emplois que nous n’avons pas encore imaginés, en nombre impossible à prédire. De nombreux travailleurs déplacés auront du mal à se reconvertir, comme cela a été le cas lors des précédentes vagues d’automatisation. Les systèmes éducatifs, de santé et fiscaux devront être remaniés si l’emploi de col blanc ne constitue plus une voie fiable vers la stabilité de la classe moyenne.

Au niveau sociétal, l’automatisation de masse entraîne une baisse du pouvoir de négociation des travailleurs et de la part du revenu allant au travail. Cette conclusion est étayée par la majorité des recherches économiques. Des entreprises natives de l’IA plus légères, comptant un petit nombre d’employés humains, pourraient supplanter celles qui emploient davantage de personnel, tout comme le succès des entreprises vedettes à forte intensité technologique a entraîné le déclin de la part du travail aux États-Unis au tournant du XXIe siècle. Les développeurs de modèles d’IA et les entreprises d’infrastructure d’IA verront très probablement leur valeur exploser, en prélevant une commission sur chaque transaction.

Certains analystes, comme l’économiste Anton Korinek, de l’université de Virginie et de l’Anthropic Institute, suggèrent qu’aucun emploi humain n’est à l’abri à long terme, une fois que l’IA sera capable de surpasser les humains dans tous les domaines. D’autres, comme l’économiste du MIT David Autor, soutiennent que de nouvelles industries verront le jour pour répondre à une demande des consommateurs en constante évolution, tout comme nos ancêtres n’auraient pu imaginer les rôles modernes des stewards et des vendeurs de logiciels. En fin de compte, l’ampleur des bouleversements dépendra de la rapidité et de l’étendue de l’automatisation.

Mais le débat sur les scénarios les plus extrêmes masque une menace plus immédiate: même dans le cas le plus modéré, l’IA brisera l’échelle de carrière de millions de travailleurs actuels et futurs, une perspective souvent balayée d’un revers de main à l’aide d’euphémismes tels que «frictions transitoires». L’économiste d’Oxford Carl Benedikt Frey le dit sans détour: «La plupart des économistes reconnaîtront que le progrès technologique peut entraîner certains problèmes d’ajustement à court terme. Ce que l’on note rarement, c’est que le court terme peut durer toute une vie.»

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Une IA puissante peut sembler étrange/inconnue, mais les dilemmes politiques qu’elle soulève ne le sont pas. Certains experts en politique économique prédisent que l’IA ressemblera à une version accélérée et étendue de la désindustrialisation. Mais plutôt que d’externaliser des emplois vers des travailleurs étrangers, les entreprises les externaliseront vers des agents IA. «Le choc chinois s’est déroulé sur plusieurs années, alors que cela pourrait se produire en deux ans», a déclaré Bharat Ramamurti, ancien directeur adjoint du Conseil économique national à la Maison Blanche sous Biden. «Ces entreprises ont dépensé tellement d’argent pour développer des modèles qu’elles subiront une pression immense pour générer des revenus grâce à une adoption rapide.»

«J’ai interrogé de nombreux étudiants qui sont extrêmement inquiets quant à ce que l’avenir leur réserve, et leur discours est exactement le même que celui des ouvriers du centre du pays», a déclaré Molly Kinder, chercheuse senior à la Brookings Institution qui étudie le travail et l’automatisation. Selon Molly Kinder, les discours des entreprises d’IA sur l’abondance reprennent les mêmes promesses fallacieuses que celles de la mondialisation. «Notre économie a connu une croissance extraordinaire et les prix ont baissé, mais il y a eu des perdants évidents.»

En ce sens, les vastes capacités de l’IA favorisent une rare solidarité de classe entre les cols blancs et les cols bleus. Lorsque des ingénieurs en informatique d’une vingtaine d’années à San Francisco parlent d’échapper à la classe défavorisée permanente, je les entends exprimer des inquiétudes quant à leur propre précarité: que se passera-t-il si la main invisible du marché décide que mes compétences n’ont plus de valeur? Qui me rattrapera si je tombe? Pour une fois, une classe d’employés privilégiée – ceux qui ont l’habitude d’être les automatiseurs, et non les automatisés – prend conscience de sa potentielle obsolescence.

Ce n’est pas comme si les États-Unis n’avaient jamais connu auparavant de problèmes d’inégalité des richesses, de baisse de la part du travail dans l’économie ou de chocs technologiques sur l’emploi. Mais cette fois-ci, nous pourrions enfin agir, maintenant que certains des plus privilégiés sont vulnérables. [Une question: en quoi cela peut-il modifier l’organisation du «bloc de soutien» à la classe dominante? – réd.]

«Je pense que vous allez assister à une bataille d’idées lors de la prochaine élection présidentielle», a déclaré Molly Kinder. Selon les données de sondage de David Shor, l’importance de l’IA aux yeux des électeurs et électrices a augmenté plus rapidement que celle de tout autre sujet au cours de l’année écoulée. Et les démocrates devraient être particulièrement vigilants: leurs électeurs, plus jeunes et plus diplômés, sont davantage exposés à l’IA que ne le sont les républicains. Le sénateur démocrate Mark Kelly et le représentant démocrate Ro Khanna ont annoncé des programmes ambitieux en matière d’IA. Cette technologie offre une opportunité aux politiciens audacieux – en particulier aux candidats populistes en lice dans une primaire présidentielle très disputée de 2028 – de promouvoir des idées généralement trop radicales pour être acceptées par les électeurs et électrices modérés.

La capacité de la société à amortir les bouleversements causés par l’IA pourrait déterminer si nous pourrons ou non en récolter les fruits. Sans filet de sécurité ni stratégie de transition, un protectionnisme brutal constitue la réponse rationnelle des travailleurs face à l’automatisation. Si l’on vous dit que l’IA va créer une classe défavorisée permanente, vous ferez tout pour l’empêcher. Partout aux États-Unis, de nouvelles propositions visent à interdire la construction de centres de données, les voitures autonomes et les chatbots destinés à un large usage grand public, comme la thérapie et le droit. À l’extrême, la rage populiste peut se transformer en violence. En avril, un agresseur a tenté de lancer une bombe incendiaire sur le domicile de Sm Altman, et un autre est accusé d’avoir pris pour cible un conseiller municipal d’Indianapolis qui avait approuvé un projet de centre de données local.

Et si nous n’agissons pas? Et si nous «laissons la technologie faire son chemin»? Et si des millions de personnes perdent effectivement leur emploi au profit de l’IA, et que personne ne débloque les fonds ou ne propose de solutions politiques pour les aider? En mars, le directeur général de Palantir, Alex Karp, s’est exprimé lors d’une table ronde avec le président du syndicat Teamsters, Sean O’Brien. «Le plus grand défi pour l’IA dans ce pays, c’est l’agitation politique», a déclaré Alex Karp. «Si j’étais ici en privé avec mes pairs, je leur dirais que le pays pourrait exploser politiquement et qu’aucun d’entre nous ne gagnera d’argent si le pays explose.» (Opinion publiée par le New York Times le 30 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Jasmine Sun écrit sur l’IA et la culture de la Silicon Valley sur Substack et en tant que collaboratrice pour The Atlantic. Elle a précédemment travaillé dans des start-ups et dans le domaine des politiques relatives à l’IA.

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