«Ce que Tucker Carlson veut dire lorsqu’il parle d’Israël»: utile mise au point

Nicole Rifkin NYT

Par Peter Beinart

Tucker Carlson [animateur vedette de la réactionnaire chaîne de TV Fox News jusqu’en 2023, puis animateur d’une émission à grande audience Tucker on Twitter, puis Tucker on X, il est un des animateurs de l’aile nationale-conservatrice du Parti républicain, émule de la «théorie» du «grand remplacement»] sait sentir le vent tourner. En novembre 2016, quelques jours seulement après la première victoire électorale du président Trump, il a lancé une émission diffusée en prime time sur Fox News largement consacrée à l’idée selon laquelle les élites libérales étaient en train de remplacer les Américains blancs et les Européens par des immigrants noirs et métis.

Aujourd’hui, alors que de nombreux Américains se détournent d’Israël, il est à nouveau en première ligne. Au cours de l’année écoulée, il est devenu l’un des principaux défenseurs, au sein de la droite, de l’abandon du soutien de longue date apporté par les États-Unis à l’État juif. «Espérons que la première chose que nous ferons, si et quand cette guerre sera terminée, sera de nous détacher d’Israël», a-t-il déclaré à son public début avril.

La vision du monde de Tucker Carlson n’a pas fondamentalement changé. À l’instar d’autres figures de proue de la droite anti-israélienne, il considère toujours l’Occident comme menacé par des civilisations étrangères déterminées à le détruire. Il vient simplement de tourner son attention vers ce qu’il perçoit comme la civilisation étrangère qui peuple l’État juif. Et il l’a fait avec le même penchant pour les théories du complot qui caractérise depuis longtemps ses commentaires publics. Il utilise désormais une guerre destructrice, mal définie et impopulaire pour donner à ces théories une portée encore plus grande.

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Prenons l’exemple d’un monologue prononcé par Tucker Carlson en mars, dans lequel il a avancé une théorie bizarre pour expliquer pourquoi Israël a attaqué l’Iran: cette attaque s’inscrivait, selon lui, dans un projet secret visant à démolir la mosquée Al-Aqsa et à reconstruire l’ancien Temple juif à Jérusalem, ce qui déclencherait alors une guerre de religion mondiale. Les véritables victimes de cette guerre de religion, a affirmé Tucker Carlson, seraient «les pays chrétiens, occidentaux et blancs». La «véritable cible» d’Israël, a-t-il suggéré, «ce ne sont pas les ayatollahs en Iran. C’est nous, comme cela a toujours été le cas.»

La théorie de Tucker Carlson est absurde, mais elle reflète une perspective qui gagne du terrain au sein de la droite états-unienen. Il est à la tête d’une cohorte de commentateurs de droite qui ne se contentent pas de condamner les multiples crimes d’Israël contre les Palestiniens et d’autres peuples du Moyen-Orient. Ils suggèrent également quelque chose de bien plus inquiétant: que les crimes d’Israël découlent de sa judéité, qui, selon eux, menace l’Occident chrétien.

Des commentateurs de toutes tendances idéologiques peuvent confondre Israël et les Juifs, en y incluant les progressistes [de gauche]. Or, lorsque les progressistes cherchent des explications aux méfaits d’Israël, ces derniers évoquent le plus souvent des systèmes – le colonialisme de peuplement, l’impérialisme, l’ethnonationalisme. Ces explications structurelles impliquent de nombreux pays, y compris les États-Unis. En revanche, les critiques conservateurs comme Tucker Carlson ont tendance à rejeter de telles explications, car elles menacent la supériorité morale américaine et chrétienne. Au lieu de cela, ils attribuent fréquemment le problème à la judéité d’Israël.

En mettant l’accent sur l’identité, le discours de la droite sur l’État juif ressemble de plus en plus à son discours sur les groupes terroristes islamistes. Il suffit de regarder les arguments avancés par les États-Unis après le 11 septembre concernant Al-Qaïda et Daech. La gauche avait tendance à considérer ces groupes terroristes comme un produit de l’impérialisme américain dans le monde musulman. La droite les considérait comme le produit de l’islam. Un sondage Pew Research de 2021 a révélé que les républicains étaient deux fois plus nombreux que les démocrates de déclarer: «L’islam est plus susceptible que les autres religions d’encourager la violence parmi ses croyants.»

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Aujourd’hui, les Américains de tous horizons idéologiques se montrent de plus en plus critiques envers Israël. Mais les jeunes conservateurs sont plus enclins que leurs homologues de gauche à associer les exactions d’Israël à son identité religieuse. L’automne dernier, une enquête de l’université de Yale a demandé à des Américains âgés de 18 à 34 ans ce qu’ils pensaient des affirmations selon lesquelles les Juifs américains jouissent d’un pouvoir excessif, sont plus fidèles à Israël qu’aux États-Unis et devraient voir leurs entreprises boycottées pour protester contre la guerre à Gaza. Près des deux tiers des personnes interrogées âgées de 18 à 34 ans qui se définissaient comme «extrêmement conservatrices» étaient d’accord avec au moins l’une de ces affirmations. Parmi les personnes de cette même tranche d’âge se définissant comme «extrêmement libérales», moins d’un tiers partageait cet avis.

Cela n’a rien de surprenant compte tenu de la rhétorique de certains des commentateurs d’extrême droite les plus influents des États-Unis. Candace Owens, l’une des podcasteuses les plus populaires des Etats-Unis, a soutenu l’affirmation de Tucker Carlson selon laquelle le groupe juif ultra-orthodoxe Chabad utilise la guerre contre l’Iran pour tenter de reconstruire le Temple. Elle a également affirmé que le Talmud dit aux Juifs «que nous sommes des animaux, qu’ils ont le droit de nous posséder, qu’ils ont le droit de nous obliger à les adorer». En 2024, elle a accusé Israël d’accueillir des pédophiles et a établi un lien entre ce comportement et le meurtre rituel de chrétiens en Europe pendant la Pâque. Nick Fuentes [très actif sur internet, a été mêlé à l’attaque du Capitol en 2021, suprémaciste blanc affirmé, de facto néonazi], un raciste et misogyne avoué que Tucker Carlson a récemment reçu pour une interview amicale, a insisté sur le fait que «si vous lisez quoi que ce soit sur le gouvernement israélien, ou même sur le judaïsme talmudique, ce qu’ils disent, c’est: nous n’aimons pas nos ennemis. Ils disent que les non-juifs, nous ne les considérons même pas comme des êtres humains.»

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Tucker Carlson est plus subtil. Mais lui aussi attribue souvent le comportement d’Israël à ce qu’il considère comme sa religion anti-occidentale. En octobre dernier, il a affirmé que «la position israélienne est la suivante: “toute personne vivant à Gaza est un terroriste de par sa naissance, y compris les femmes et les enfants”. Ce n’est pas une vision occidentale. C’est une vision orientale. C’est une vision non chrétienne – c’est totalement incompatible avec le christianisme et la civilisation occidentale.»

Plus tôt cette année, Tucker Carlson a déclaré que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait tenté de punir des membres de la famille de Tucker Carlson parce que Netanyahou «croit en la culpabilité du sang, en Amalek [incarnation de l’ennemi archétypique d’Israël]. Vous savez, quand quelqu’un commet un crime contre vous, vous ne punissez pas seulement cette personne, mais aussi sa famille, sa lignée. Il n’y a pas d’idée moins occidentale que celle-là, plus antichrétienne que celle-là. Les chrétiens rejettent cela.»

Tucker Carlson laisse entendre que la répression infligée par Israël au peuple palestinien découle d’un aspect particulièrement juif – ou «non chrétien» – de ses méfaits. De telles généralisations civilisationnelles sont évidemment fausses; de nombreux dirigeants chrétiens et occidentaux pratiquent la répression collective. Les États-Unis ont été fondés sur le même type de spoliation territoriale qu’Israël commet contre les Palestiniens.

Traduction française parue en 2026.

La lutte contre l’amalgame opéré par la droite anti-israélienne entre Israël et la judéité est rendue plus difficile du fait que les organisations juives américaines pro-israéliennes ont elles aussi confondu ces deux termes.

Mais les progressistes ne doivent pas brouiller la distinction entre considérer Israël comme un État, qui pratique des formes d’oppression et d’agression pouvant se produire dans des États de tout type ethnique et religieux, et considérer Israël comme le produit d’une pathologie spécifiquement juive. On peut comprendre que certains progressistes, qui souhaitent à juste titre mettre fin au soutien américain aux violations des droits de l’homme commises par Israël, puissent être tentés de considérer des personnalités comme Tucker Carlson comme des alliés. Mais la lutte pour la liberté des Palestiniens ne doit tolérer aucune forme de sectarisme. Cela inclut le sectarisme de personnalités comme Tucker Carlson, qui attribuent les crimes d’Israël à sa judéité afin de pouvoir prétendre que l’Amérique et le christianisme sont moralement purs. (Opinion publié par le New York Times le 28 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Peter Beinart est chroniqueur au Times. Il est également professeur à la Newmark School of Journalism de la City University of New York. Il est rédacteur en chef adjoint de Jewish Currents, publication dont nous avons traduit diverses contributions de qualité. Son dernier ouvrage s’intitule Being Jewish After the Destruction of Gaza, Knopf Ed., 2025. A l’occasion de la sortie de son livre en français Etre juif après la destruction de Gaza (Edern Ed., 2026), dans un long entretien conduit par Baudouin Loos, dans le quotidien belge Le Soir, le 25 mars 2026, Peter Beinart souligne entre autres: «Quand Israël a subi les terribles crimes de guerre du Hamas du 7-Octobre, il n’était pas attaqué par un pays étranger mais par des personnes faisant partie d’une population occupée et privée des droits les plus élémentaires. La bande de Gaza était encore sous une stricte occupation israélienne même si les colons israéliens ont été évacués en 2005. Israël n’a cessé ensuite de contrôler les entrées et sorties des personnes et des biens de ce territoire. En réalité, le problème n’est pas militaire mais politique. Quand on maintient une population asservie dans un statut colonial qui suppose l’usage de la violence, on provoque des actes de contre-violence.» A la question de Baudouin Loos «Ce qui s’est passé à Gaza peut être un tournant dans l’histoire des Juifs?», Peter Beinart répond: «Je l’espère. Et que Gaza puisse faire comprendre aux Juifs américains et européens qu’être juif ne doit pas être lié au soutien à cet Etat, Israël, qui incarne un projet suprémaciste ethno-national.» (Réd.)

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