«La Syrie aujourd’hui: où en était-elle? Où en est-elle aujourd’hui? Et où va-t-elle?»

Damas 17 avril, manifestation placée sous le slogan «Loi et dignité», pour les conditions de vie, les droits sociaux, contre la corruption… contestée par des soutiens du gouvernement et défendue par la police.

Par Yassin al-Haj Saleh

La Syrie a connu deux révolutions après 2011: une révolution contre le régime dAssad, animée par un esprit démocratique et une profonde dimension nationale et populaire, s’appuyant sur des formes de contestation d’abord pacifiques, puis à la fois pacifiques et armées, dans le sillage du «Printemps arabe». La seconde révolution, apparue en 2012, était de nature salafiste djihadiste. Elle s’inscrivait dans un contexte rappelant la guerre civile en Irak consécutive à loccupation américaine, privilégiant des méthodes d’action élitistes et fondamentalement violentes. Nous parlons de «révolution» dans ce dernier cas car elle aspirait à un changement radical fondé sur la théorie salafiste et la méthode djihadiste. La révolution syrienne était celle de la société, elle émanait de la base, alors que la révolution salafiste djihadiste était une révolution imposée à la société, venue d’en haut. Le Front al-Nosra, puis Daech ont été les deux forces radicales de cette «révolution nihiliste», hostile à l’État, à la société, à lentité syrienne et au monde entier. Toutefois, leur modèle dominant a influencé d’autres formations salafistes, notamment Jaych al-Islam (Armée de l’islam) et Ahrar al-Cham (Mouvement islamique des hommes libres de Cham), qui étaient, il n’y a pas si longtemps, des «frères de doctrine».

Ces deux révolutions ont été vaincues. La révolution syrienne a été écrasée par le régime, à partir de la mi-2012, lorsque le cadre national du conflit syrien a commencé à s’effondrer, puis par les salafistes djihadistes en 2013 et 2014. Toute une génération de révolutionnaires, hommes et femmes, qui avaient pensé la politique et la révolution dans un cadre national et développé une conscience politique et des droits humains, a été tuée, portée disparue, arrêtée, torturée, ou contrainte à l’exil dans des pays proches ou lointains. Les salafistes djihadistes, quant à eux, ont été défaits entre 2016 et 2017. La première année, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), anciennement le Front al-Nosra, a rompu avec Al-Qaïda et entamé des efforts pour se normaliser dans sa zone qu’il contrôlait à Idleb et sur la scène internationale. L’année suivante, Daech a été anéanti par une coalition internationale dirigée par les États-Unis, dont le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde constituait les forces terrestres.

En [décembre] 2024, le régime d’Assad s’est lui-même défait, payant cet échec de sa survie. Les trois principaux acteurs du conflit syrien ont ainsi été vaincus. Qui a donc gagné? « L’Entité sunnite».

L’Entité sunnite

Il s’agit d’une force politico-religieuse qui dominait Idleb et certaines de ses régions, y imposant une forme stricte de régime autoritaire conservateur. Elle s’est cependant distinguée par une discipline relativement forte, un instinct de survie aiguisé et une grande capacité d’adaptation aux bouleversements: accords de désescalade sous l’égide de la Russie et de la Turquie, amélioration des relations avec le voisin turc, et tentatives de rapprochement avec les Américains et les puissances occidentales en rejetant le terrorisme et en épargnant les intérêts occidentaux. Elle a ensuite su tirer parti de l’affaiblissement de l’influence iranienne et de la puissance du Hezbollah à la suite de la guerre israélienne contre ce dernier en 2024.

Depuis un an et quatre mois, la Syrie est gouvernée par une coalition élargie autour de la force centrale de cette entitésunnite: Hayat Tahrir al-Cham. Son style de gouvernance ne présente aucune spécificité radicale qui la distinguerait des autres régimes arabes ou de son prédécesseur, le régime d’Assad. La composition de ce nouveau régime est certes structurellement extrémiste, mais il ne s’agit pas de l’idéologie salafiste djihadiste, mais plutôt de sectarisme sunnite. L’extrémisme consiste pour un groupe social spécifique à chercher à se substituer à tous les autres ou à les annuler politiquement. Le sectarisme (ou confessionnalisme) consiste pour des élites confessionnelles à s’accaparer l’État public, avec tout ce que cela implique de marginalisation des autres. Nous avons donc affaire à un extrémisme aux racines sectaires qui limite le pouvoir aux personnes issues de la «communauté sunnite», plutôt qu’à une idéologie militante se référant au djihad. En cela, aucune différence probante avec l’extrémisme structurel du régime d’Assad.

Qu’est-ce qui caractérise cette communauté sunnite aujourd’hui? Le fait qu’une grande partie d’entre elle est l’héritière d’une expérience de déracinement [déplacement] violente, prolongée et traumatisante, qui a touché des millions de personnes dans toutes les régions du pays: de Hauran au sud, aux quartiers les plus pauvres de Damas, à ses banlieues et campagnes, en passant par Homs (ville et campagne), les zones rurales de Hama,  d’Alep-est et ses campagnes, jusqu’à Raqqa et Deir ez-Zor. S’en trouvent exclues les classes moyennes supérieures des villes (certaines villes, pas toutes). Il ne s’agit pas systématiquement d’un déracinement géographique, même si celui-ci est massif (plus de deux millions de déplacés dans le Nord, plus d’un million dans des camps, sans compter les réfugiés dans les camps d’Al-Tanf en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Turquie, et les millions d’autres exilés à travers le monde). Bien au-delà de la géographie ce déracinement se traduit par une vulnérabilité politique, sociale, sécuritaire et psychologique extrême, qui est le fruit des conditions de guerre, de l’absence de services, de l’effondrement de l’éducation et de l’aggravation de la pauvreté. Cette situation a perduré 12 ans, de la seconde moitié de 2012 (lorsque certaines régions ont échappé au contrôle du régime) jusqu’à sa chute fin 2024. Ces années correspondent à la durée de la scolarité pré-universitaire en Syrie. Il y a aujourd’hui trois millions de jeunes «ensauvagés», qui ont atteint l’adolescence et l’âge adulte sans éducation, dans un pays où prolifèrent les armes et, bien souvent, le captagon [médicament transformé en drogue produit et exporté par le régime d’Assad, ce qui en faisait un narco-Etat]. On pourrait résumer la condition sauvage de larges pans de la population syrienne, majoritairement sunnite, par la combinaison entre la testostérone, le captagon et les armes. La violence devient alors l’exutoire à de multiples privations, et le clan offre un cadre pour cette violence et pour la «solidarité tribale» (Al-Faz’a).

L’Entité sunnite compte d’autres composantes que cette frange livrée à elle-même. La plus en vue est bien sûr Hayat Tahrir al-Cham elle-même (anciennement le Front al-Nosra), dont les membres occupent les postes de pouvoir dans le régime post-Assad. Viennent ensuite les secteurs socialement conservateurs, patriarcaux et machistes, qui, pour la plupart, n’ont pas subi le déplacement et l’exil, ayant vécu sous l’autorité du régime d’Assad ou lui étant restés fidèles jusqu’à sa chute. La surenchère religieuse sert ici à masquer un passé politique discutable. En définitive, le sectarisme sunnite qui imprègne l’État aujourd’hui est le produit de dynamiques combinées (du sommet et de la base): la nature des nouveaux dirigeants et de leurs ralliés d’une part, et le besoin d’un vaste public vulnérable qui cherche à exister, à obtenir réparation et à inspirer la peur d’autre part.

Transition d’où, transition vers où?

Tout cela se déroule alors que le pays traverse une phase de transition, doté d’institutions fragiles et englué dans un effondrement économique, social et psychologique. En Syrie, on ne fait pas la distinction de sens entre «transition» et «phase de transition». Le premier sens désigne objectivement ce qui commence après un bouleversement politico-social tectonique consécutif à des catastrophes prolongées. La transition est ici un «départ de», défini par ce qui a précédé. Le second sens est institutionnel et juridique, la transition y est alors un «aller vers», défini par l’avenir.

Nous sommes incontestablement dans une phase de transition: un ordre socio-politique qui a duré plus de deux générations s’est effondré dans une société très jeune dont la majorité n’a rien connu d’autre. Vers quoi nous dirigeons-nous? Nous savons du moins vers quoi nous n’allons pas. Certainement pas vers une Syrie démocratique, en raison de la combinaison de l’écrasement de la composante démocratique de la révolution et des racines idéologiques du groupe dominant (des théocrates farouchement hostiles à la démocratie il y a encore quelques années). Ni vers un système de libertés publiques et un État de droit, en raison de la composition sociale du pouvoir actuel (déracinement et ensauvagement, nature complexe du pouvoir, et effacement des frontières entre ce pouvoir et de larges pans de la communauté sunnite). Le régime dispose d’une abondance de partisans déracinés et vulnérables, qui pourraient constituer une armée de réserve répressive, des milices faciles à mobiliser. C’est peut-être pour cela que l’équipe au pouvoir n’a pas besoin d’imposer une conscription obligatoire: elle dispose d’un vivier inépuisable de volontaires sunnites sans autre perspective. Ce n’est pas sans rappeler la situation des Alaouites après l’indépendance, alors que les Sunnites des villes préféraient le commerce et les professions libérales et que ceux des campagnes voyaient en l’État une force d’occupation hostile qui les enrôle de force et les maltraite. Le régime d’Assad avait ses hommes de main, «les Chabihas».

Cette condition structurelle reflète dans les deux cas l’échec de la construction de l’État: hier, nous manquions d’un État, et cette carence se reproduit aujourd’hui. D’ailleurs, cette condition de «précarité» touche aujourd’hui aussi de larges secteurs de la communauté alaouite, qui est peut-être le groupe social syrien le plus vulnérable déjà sous l’ère Assad (avec la militarisation de générations aujourd’hui désœuvrées et la dépendance totale à l’emploi public désormais précaire). Cela les rend plus vulnérables aux déplacements, aux intempéries et aux migrations (y compris leur retour forcé vers les zones rurales) que quiconque aujourd’hui. Une situation similaire a été observée en Irak après l’occupation américaine et la chute de Saddam Hussein, dont Daech fut l’un des fruits empoisonnés.

Par ailleurs, nous ne nous dirigeons pas non plus vers un régime islamique ou un État fondé sur la charia, en raison de la défaite des salafistes djihadistes et de la volonté de ses anciens partisans de s’en distancier (allant jusqu’à rejoindre la Coalition internationale contre Daech). Cela n’empêche pas, çà et là, des tentatives d’instaurer des gouvernances locales basées sur la charia. Il est évident que l’environnement régional ne tolérera ni un régime islamique ni une démocratie. La communauté internationale ne veut pas non plus d’un pouvoir islamique, et la démocratie est aujourd’hui dans une phase de faiblesse mondiale la plus critique depuis la Seconde Guerre mondiale.

Vers quoi allons-nous donc? Vers un régime autoritaire conservateur, fondé sur un sectarisme sunnite actif, s’efforçant de ressembler aux autres pays arabes, ou à leur image publique. L’Arabie saoudite a été la porte d’entrée vers la normalisation en lien avec le monde arabe, et les Etats-Unis vers la normalisation à l’international; deux normalisations qui favorisent également la formule d’un pouvoir autoritaire conservateur.

Il convient ici de s’arrêter un instant sur le livre Transformed by the People: Hayat Tahrir Al-sham’s Road to Power in Syria [Hurst Publisher, août 2025] de Patrick Haenni et Jérôme Drevon. Il semble inexact de n’expliquer la trajectoire modérée d’Ahmed al-Charaa (Abou Mohammad al-Joulani) et de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) que par la volonté du «peuple». L’élément le plus déterminant réside dans la prise en compte des obstacles internationaux et régionaux au projet djihadiste (qui se met à dos le monde entier et de nombreux Syriens dont beaucoup de sunnites) pour répondre au besoin de normalisation et d’adaptation à l’environnement. L’abandon par ce groupe de la révolution salafiste djihadiste au profit d’une modération au sens classique du terme – ne pas provoquer les puissants, diluer l’élément idéologique dans la politique, et faire preuve de pragmatisme – tend à confirmer cette interprétation. La transformation s’est faite d’un extrémisme absolu et idéologique vers un extrémisme structurel non idéologique (sectarisme), renvoyant aux conditions de déracinement et d’ensauvagement mentionnées plus haut. Les auteurs s’approchent de cette conclusion vers la fin de leur ouvrage.

Néolibéralisme djihadiste

Il semble qu’il existe un domaine de substitution à la religiosité salafiste djihadiste vers lequel se tournent les élans militants des dirigeants de HTC et de leurs partisans: l’économie. Ce sont des néolibéraux djihadistes. Tout est sujet à privatisation: la santé, l’éducation, les transports, les services, sans parler des secteurs de production. S’y ajoutent des pratiques mafieuses d’expropriation, fondées sur l’abus de pouvoir, l’exploitation du passé djihadiste ou la loi du talion, particulièrement au détriment des Alaouites. Tout cela s’accompagne d’une atrophie dramatique du sens social et de la responsabilité sociale de l’État. Ainsi le nihilisme social du néolibéralisme remplace le nihilisme politique et juridique du salafisme djihadiste.

L’idée selon laquelle le régime d’Assad était «socialiste» et «anti-islam (sunnite)» semble répandue dans ces cercles, faisant ainsi du «fondamentalisme de marché» et du culte de la privatisation la politique officielle de l’ «Entité sunnite». Implicitement, il y a une volonté de tourner la page baassiste de l’histoire du pays, pendant laquelle les milieux sunnites avaient perdu le pouvoir et le leadership économique. Cela se fait par des personnes dont les origines sociales ne diffèrent pas de celles des baassistes; ils sont simplement plus avides et plus pressés d’amasser des richesses.

L’idéologie religieuse, utilisée pour faire main basse symboliquement sur le pays (changement des noms d’écoles, des espaces publics) et contrôler les comportements (apparence des femmes, alcool), sert surtout à encadrer et à absorber le mécontentement social potentiel des anciens déracinés dont sont issus les défenseurs de cette nouvelle équipe. Quant à la lame de fond «takfiriste» de la religion [dimension d’excommunication], elle est dirigée contre les intellectuels, les militants politiques et les artistes, potentiels opposants. Cela rappelle «l’ouverture économique» (Infitah) de l’Égypte sous Sadate: une volonté de liquider totalement le passé récent, de brûler les étapes sans se soucier des conséquences sociales, avec l’ascension fulgurante d’une classe rapace dépourvue de toute retenue dans sa soif de pouvoir, tout en utilisant la religion à la fois comme idéologie de terreur d’un côté, et de pacification sociale de l’autre.

À travers ce glissement du salafisme djihadiste vers le néolibéralisme djihadiste, la «richesse» remplace la «révolution». Les survivants des révolutionnaires de 2011 sont écartés au profit d’opportunistes de tous bords, dont certains étaient d’anciens loyalistes d’Assad. Il y a une logique à cela: les anciens soutiens d’Assad sont dociles (soit par habitude de soumission, soit parce qu’ils doivent leur survie à leurs nouveaux maîtres); on n’attend d’eux qu’obéissance, contrairement aux anciens révolutionnaires qui ne nourrissent aucun complexe d’infériorité face aux puissants d’aujourd’hui.

Une «Restauration» syrienne

Le rejet de la spécificité radicale de la situation syrienne actuelle lui laisse-t-elle la moindre spécificité? Les choses sont-elles aussi banales que le suggèrent les lignes précédentes? Pas tout à fait ni définitivement. Si les analyses précédentes sont proches de la vérité, il existe une spécificité riche et complexe, qui ne contredit pas notre estimation selon laquelle le pari du pouvoir actuel est de devenir un régime arabe ordinaire, semblable à ses homologues conservateurs. L’équipe au pouvoir a endossé costumes et cravates en un temps record, bien que leurs corps et leurs vêtements semblent encore mal assortis.

Premièrement, cette équipe est composée de quadragénaires qui étaient des salafistes djihadistes il y a peu (certains les accusent de l’être encore). Leurs personnalités clés ont un passé (qui perdure?) personnel fascinant, sans équivalent dans le monde arabe ou ailleurs, et elles font tout pour prouver que tout cela appartient au passé.

Deuxièmement, ces hommes sont arrivés au pouvoir après une révolution (qu’ils veulent enterrer dans l’oubli), une guerre civile (dont ils sont sortis vainqueurs, monopolisant les armes pour contrôler d’éventuelles répliques) et des interventions internationales de toutes sortes (avec lesquelles ils cherchent des accords). C’est-à-dire après une série de conflits dont la Syrie est sortie affaiblie et presque à l’agonie.

Troisièmement, il existe une demande générale des Syriens pour la guérison, le retour à la stabilité et la reconstruction.

Mais l’élément le plus important qui confère une spécificité à la situation actuelle est sans doute ce climat politico-psychologique de «Restauration» ou «retour à la propriété»: le retour du pouvoir à ses propriétaires «légitimes». Cela ressemble à ce qu’a connu la France pendant 15 ans après Napoléon, ou à l’Espagne entre 1874 et 1931. Les différences sont grandes entre le retour des Bourbon au pouvoir dans ces deux pays après un bouleversement majeur, qu’il soit révolutionnaire, républicain ou impérial, et le retour du pouvoir aux mains des sunnites en Syrie. Mais celle-ci partage avec ces deux pays européens la volonté de mettre le passé entre parenthèses, voire de l’effacer. Or, ce projet est voué à l’échec.

Par nature, les Restaurations – qui recyclent d’anciens droits au lieu d’en produire de nouveaux – ont tendance à être des périodes de transition tourmentées qui échouent plus ou moins rapidement. Cela est d’ailleurs inscrit dans l’idée même de «l’Entité sunnite», concept le moins syrien et le plus extrémiste que le pays ait connu en un siècle. À ce propos, si cette Restauration syrienne devait avoir un théoricien, ce serait Ahmad Muaffaq Zaidan, un journaliste islamiste qui a passé des décennies en Afghanistan et ailleurs avant de s’installer à Idleb quand Al Nosra en a pris le contrôle. Il est l’auteur de l’expression «Entité sunnite» et actuel conseiller média du président de la transition.

Un effondrement généralisé n’est pas le scénario le plus probable pour la fin de cette Restauration, bien qu’il ne soit pas à exclure en raison de plusieurs facteurs: l’étroitesse d’esprit et l’incompétence des nouveaux dirigeants dont la soif de pouvoir l’emporte sur leurs compétences en matière de gouvernance; l’expansion du secteur des jeunes «ensauvagés» et souvent violents (les massacres du littoral et de Soueïda sont de leur fait, non des djihadistes) qui sont sources d’instabilité et d’insécurité; la montée du mécontentement social face au népotisme et à la corruption rampante; le facteur israélien puissant et inflexible; et les aléas imprévisibles de l’Histoire sur un pays fragile dominé par une élite vulnérable aux capacités limitées. L’idée même de Restauration, qui consiste à gouverner par un retour en arrière, permettra de tourner la page, peut-être après quelle se soit consumée elle-même, et pas nécessairement sous la forme dun effondrement général imminent.

Les politiques des puissances arabes et internationales semblent conçues pour éviter l’effondrement par crainte de ses conséquences (violences, réfugiés, résurgence du nihilisme djihadiste). Mais ces politiques n’empêchent pas l’aggravation de la question sociale, la confessionnalisation de l’État et l’émergence d’une nouvelle «aristocratie de pacotille». Les risques d’effondrement viendront probablement de ce côté-là: celle du nihilisme néolibéral, et non de l’ancien nihilisme. Même si l’on peut exclure la superposition de ces deux moteurs qui ont causé la chute (la mort) d’Anouar el-Sadate en Egypte après seulement 11 ans de pouvoir.

Une politique démocratique?

Les plus grands perdants parmi les trois sont la génération des révolutionnaires de 2011 qui ont survécu au régime Assad et aux djihadistes. Quel pourrait être le socle d’une politique démocratique renouant avec les aspirations de cette révolution?

À la lumière de l’analyse ci-dessus concernant le néolibéralisme djihadiste et l’extrémisme sectaire, la question sociale devrait être placée au premier plan et ce après un abandon ou presque au cours des décennies précédentes. Il s’agit ensuite d’une politique s’opposant au sectarisme et à la réduction de la Syrie à une entité dominée par les sunnites. Le remède est social: éducation, emploi, services, et tout ce qui peut relever de la «civilisation» (l’ensauvagement étant la perte de la civilité). Le fondement de la résistance au sectarisme provient de l’idée qu’il sape l’identité nationale de l’État, voire abolit l’État lui-même, ce dont la Syrie a souffert pendant des décennies sous le régime d’Assad. La Syrie a besoin d’un État pour devenir une nation car aujourd’hui comme hier elle n’était ni un Etat, ni une nation.

Par conséquent, les piliers d’une politique démocratique en Syrie consistent à se préoccuper de la question sociale pour élever le niveau de vie de la majorité appauvrie, puis à résister à l’extrémisme sectaire et la libération de son emprise sur l’Etat. Sous ce socle se déploie une multitude de piliers.

Il sera peut-être nécessaire de raviver certaines traditions des anciennes organisations politiques: produire une analyse socio-économique riche en données fiables sur la situation actuelle, en clarifiant la distinction entre la répartition des richesses et celle du pouvoir, ainsi qu’un programme politique détaillé qui oriente le travail des militants démocrates potentiels.

Cela dit, la situation syrienne actuelle malgré ses dangers reste plus ouverte qu’elle ne l’était sous le régime d’Assad. (Article publié sur le site Al Jumhuriyah le 13 avril 2026; traduction, de l’arabe, pour alencontre.org par Suzanne Az)

Yassin Al Haj Saleh. Opposant de gauche du régime dictatorial des Assad, il a été emprisonné durant 16 ans (1980-1996) comme membre du Parti communiste syrien. Clandestin, il participera à la révolution syrienne. En 2013 il doit s’exiler et se réfugier en Turquie. Sa femme, dissidente communiste, a été enlevée (par un groupe islamiste) et portée disparue depuis 2013. Il fut un des opposants de gauche les plus connus au régime d’Assad et un critique reconnu du régime «installé» depuis décembre 2024 à Damas .Il contribue régulièrement, outre ses ouvrages, à la publication syrienne en ligne https://aljumhuriya.net

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