
Par Eyal Weizman
La Convention des Nations Unies sur le génocide de 1948 énumère cinq actes qui constituent un génocide lorsqu’ils sont commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe. Les deux premiers concernent les meurtres de masse et les atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale. Les quatrième et cinquième visent à interrompre la continuité biologique d’un groupe. La troisième interdiction, énoncée à l’article II(c), interdit «de soumettre délibérément le groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle». Cela fait référence aux formes indirectes de meurtre, celles qui ne visent pas les corps humains mais l’environnement qui les soutient. Des «conditions d’existence» suffisantes nécessitent des bâtiments, des hôpitaux, des infrastructures sociales, des réseaux d’assainissement et d’approvisionnement en eau, des réseaux électriques, ainsi que l’agriculture. La destruction ou la dégradation intentionnelle de telles structures sape la capacité d’un peuple à survivre, conduisant à une forme d’anéantissement plus lente et plus tortueuse.
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L’idée selon laquelle l’environnement bâti détermine les conditions de vie d’un groupe rappelle la conception moderniste de l’architecture, dominante lorsque le mot «génocide» a été pour la première fois conçu et défini par le juriste juif polonais Raphael Lemkin dans son ouvrage de 1944, Axis Rule in Occupied Europe: Laws of Occupation, Analysis of Government, Proposals for Redress. L’architecture moderne proposait de calculer et d’améliorer les conditions de vie. Les villes devaient être aménagées selon des principes de santé publique, et les habitations, selon la célèbre définition de Le Corbusier, devaient être des «machines à habiter», calibrées pour maximiser l’approvisionnement en nécessités biologiques – chaleur, hygiène, circulation de l’air, nourriture et même reproduction sexuelle.
Architects’ Data (1936) de l’architecte moderniste allemand Ernst Neufert est encore utilisé aujourd’hui par les architectes à la recherche des dimensions les plus efficaces pour les cuisines, les chambres à coucher ou même les bancs publics. Dans les années 1920, Neufert était l’assistant de Walter Gropius, directeur du Bauhaus. Plus tard, au nom du parti nazi, il supervisa la standardisation de l’industrie du bâtiment allemande, qui reposait en grande partie sur le travail forcé. Plusieurs diplômés du Bauhaus ont conçu des camps de concentration. La dégradation délibérée des conditions de vie a inversé la mission de l’architecture moderne, la faisant passer de l’amélioration de la vie à la production de la mort.
Raphael Lemkin a défini le génocide comme visant «la destruction des fondements essentiels de la vie des groupes nationaux». Il pensait à la manière dont les nazis considéraient les ghettos juifs et les camps de travail forcé comme des moyens d’extermination lente et indirecte. Mais il était également conscient des origines coloniales de ce mode de destruction. Bien que des massacres directs aient eu lieu partout dans les territoires colonisés, ce sont plus souvent les meurtres lents et indirects qui ont servi à anéantir les peuples autochtones. Dépossédées de leurs habitats ancestraux, séparées de la terre dont elles dépendaient pour leur subsistance et leurs rituels, contraintes de vivre dans des réserves, les populations autochtones ont été détruites afin de libérer les meilleures terres pour la colonisation européenne.
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Deux ans et demi après le 7 octobre 2023, la majeure partie de la bande de Gaza – villes, camps de réfugiés, écoles, universités, mosquées, infrastructures sanitaires, agriculture, puits et le sol lui-même – a été détruite et rendue toxique par les bombes, l’artillerie, les obus de chars et les démolisseurs. La destruction la plus systématique a été causée par des bulldozers D9 fabriqués par la société américaine Caterpillar. Ces machines blindées géantes ont enfoncé leurs lames dans le sol, labourant les champs, abattant les vergers, rasant les maisons, déchirant les routes et labourant les cimetières. La vague de destruction s’est propagée vers l’intérieur depuis les clôtures périphériques de Gaza, repoussant les Palestiniens dans des enclaves qualifiées par l’armée israélienne de «zones de sécurité» et de «zones humanitaires», bien qu’elles n’aient jamais été ni sûres ni humaines. Ces sites littoraux surpeuplés, tels qu’al-Mawasi, avec ses dunes de sable arides, étaient dépourvus de logements, de structures de santé ou d’autres services, et étaient continuellement bombardés depuis les airs et attaqués au sol. Les bulldozers ont transformé les terres agricoles fertiles de l’est de Gaza en un désert monochrome de ciment gris broyé mélangé à la terre jaunâtre de la région. Des villes entières comme Rafah, des localités comme Beit Hanoun et des camps de réfugié·e·s comme Jabalia ont été rayés de la carte. Lorsque des bâtiments sont bombardés ou rasés au bulldozer, leurs débris – plastiques, câbles, solvants, isolants, amiante – libèrent des substances chimiques toxiques dans le sol. Certaines bombes pénètrent dans le sol avant d’exploser et libèrent des métaux lourds ou des métalloïdes – tels que l’uranium, le plomb et l’arsenic – profondément sous terre. Bon nombre de ces substances se décomposent lentement et affecteront la composition du sol pendant des décennies. Un paysage habité a été transformé en ce qu’un ancien général israélien, Giora Eiland, a décrit comme un lieu «où aucun être humain ne peut exister».
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Raphael Lemkin considérait que les conditions de vie comprenaient non seulement les infrastructures permettant l’existence biologique, mais aussi la continuité sociale et culturelle: édifices religieux, écoles, bibliothèques, sites patrimoniaux. À Gaza, la plupart de ces éléments ont également été systématiquement démolis. La Convention sur le génocide ratifiée en 1948 ne mentionnait pas le «génocide culturel» que Lemkin estimait devoir y figurer. Des sections entières ont été exclues de la convention. Les puissances impériales telles que la Grande-Bretagne, la France, la Belgique et les Pays-Bas, qui tentaient alors de réprimer les soulèvements anticoloniaux, voulaient que le génocide soit défini d’une manière qui ne restreigne pas leurs activités. Les États coloniaux de peuplement – l’Australie, les États-Unis et le Canada – qui avaient détruit le patrimoine matériel, la culture et la langue des peuples autochtones s’y sont également opposés. Mais la vie culturelle et la vie biologique ne sont pas des domaines distincts lorsqu’il s’agit de la survie nationale. À Gaza, la dévastation systématique de l’environnement – champs, sources d’eau et industrie de la pêche – a détruit la capacité de la société à se nourrir. Les attaques contre les écoles et les mosquées ont réduit sa capacité à s’organiser et à offrir une aide mutuelle pour atténuer les pires effets de la pénurie, aggravant ainsi la famine. La destruction simultanée d’un secteur amplifie les dommages causés à l’autre.
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Le 13 octobre 2023, six jours après l’attaque du Hamas contre les colonies et les bases israéliennes autour de Gaza, Israël a ordonné l’évacuation de la ville de Gaza, envoyant les Palestiniens du nord de Gaza vers la frontière sud avec l’Égypte. Un document préparé par le ministère israélien du Renseignement et divulgué par journal en ligne +972 en expliquait la raison: il recommandait l’expulsion totale des Palestiniens de la bande de Gaza vers le Sinaï égyptien, arguant que cela «produirait des résultats stratégiques positifs à long terme pour Israël». La destruction des conditions de vie visait à précipiter le départ des Gazaouis. La plus grande campagne de bombardements aériens de l’histoire s’est abattue comme un tapis de feu du nord au sud.
L’expulsion massive des Palestiniens de Gaza vers l’Égypte est un objectif des gouvernements israéliens depuis décembre 1948, date à laquelle l’armée a tenté pour la première fois, sans succès, de nettoyer cette dernière enclave restante le long de la côte méditerranéenne de la Palestine. Elle a tenté à nouveau dans les années 1950 et a intensifié ses efforts après la guerre de 1967, lorsque Israël a occupé à la fois la bande de Gaza et le désert du Sinaï. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a offert une nouvelle occasion à Israël. Les plans d’expulsion ont été largement médiatisés par les responsables politiques et les porte-parole des médias israéliens. Benyamin Netanyahou a confirmé qu’il cherchait activement à transférer les Palestiniens hors de Gaza. Des responsables israéliens et certains responsables des Etats-Unis ont commencé à faire pression sur l’Égypte pour qu’elle accepte un grand nombre de réfugié·e·s. Pendant huit mois, l’armée israélienne s’est abstenue d’occuper la zone frontalière près de Rafah, laissant ouverte la sortie vers l’Égypte.
De nombreux Palestiniens, se souvenant des conséquences du déplacement massif de 1948, ont refusé de quitter leurs foyers. Ils sont restés dans les ruines de la ville de Gaza malgré les bombardements et malgré le refus de l’aide. L’Égypte a surveillé étroitement la frontière et a refusé de laisser entrer les Palestiniens en masse, n’autorisant l’entrée qu’à ceux qui pouvaient payer des sommes exorbitantes. Incapable d’atteindre son objectif, Israël a cherché alors à concentrer les Palestiniens dans une zone de plus en plus réduite de la bande de Gaza jusqu’à ce que la prochaine occasion de déplacement se présente. En dehors de ces zones, la destruction totale visait à empêcher leur retour dans les zones d’où ils avaient été expulsés.
La destruction était la plus complète près des clôtures de Gaza. L’armée israélienne appelle la zone frontalière avec Israël une «zone tampon». C’est une zone interdite aux Palestiniens, une shetah hashmada, qui signifie en hébreu «zone d’anéantissement»: tout Palestinien qui y pénètre, ou parfois même qui s’en approche, est abattu à vue. Parmi les victimes figuraient des Palestiniens, dont de nombreux enfants, qui voulaient voir ce qu’ils pouvaient sauver des ruines de leurs maisons, récupérer l’aide alimentaire larguée par parachute, ou qui s’étaient simplement perdus dans un paysage devenu inconnu. Le rasage de toutes les structures dans la zone tampon visait, entre autres, à éliminer toute cachette et à exposer les Palestiniens aux tireurs d’élite.
Avant octobre, la zone mesurait entre 300 et 500 mètres de large. Deux semaines après le début de la guerre, elle a été étendue à un kilomètre. Au printemps 2025, elle mesurait deux kilomètres de large; peu après, elle atteignait trois kilomètres, et tout ce qui s’y trouvait était systématiquement rasé au bulldozer. La zone tampon couvrant désormais une superficie si vaste, il était impossible d’utiliser des tireurs d’élite partout; les Palestiniens étaient donc assassinés par des drones quadricoptères équipés de lance-grenades. De jour, les personnes étaient faciles à repérer sur le fond monochrome; de nuit, les capteurs thermiques des drones détectaient leur chaleur corporelle.
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Tout au long de l’histoire militaire, les zones tampons – la Rhénanie après le traité de Versailles de 1919, la bande entre le Koweït et l’Irak après la guerre du Golfe de 1991, la zone démilitarisée entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ou le territoire entre la partie turque et la partie grecque de Chypre – ont été des moyens de maintenir les cessez-le-feu en séparant les armées. Au cours des huit décennies qui ont suivi la création d’Israël, les zones tampons ont au contraire été utilisées comme un moyen d’occupation, de déplacement et d’effacement. Selon les termes de l’accord d’armistice entre l’Égypte et Israël qui a mis fin à la guerre de 1948, les positions avancées israéliennes ont été tracées à environ trois kilomètres à l’est de l’actuelle frontière de Gaza, comme l’a montré l’historien et cartographe palestinien Salman Abu Sitta. La ligne traverse al-Ma’in, le village où il est né et d’où il a été expulsé avec le reste de sa famille le 14 mai 1948. Al-Ma’in et d’autres villages palestiniens ont rapidement été vidés de leurs habitants et remplacés par les kibboutz agricoles qui ont été attaqués le 7 octobre 2023. Les colons ont étendu le territoire israélien par la culture, en supprimant les vestiges des maisons, des routes et des champs palestiniens. Ils ont labouré les cimetières, car c’étaient souvent des lieux où les Palestiniens revenaient. Les soldats et les colons avaient pour consigne de tirer sur toute personne, armée ou non, qui pénétrait dans la zone.
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Avant la guerre de 1967, le roi Hussein de Jordanie proposa secrètement de conserver la Cisjordanie comme zone tampon si Israël promettait de ne pas l’envahir. Israël occupa néanmoins le territoire. Après la guerre, un plan directeur de sécurité élaboré par l’ancien commandant militaire Yigal Allon [1918-1980, premier ministre intérim février-mars 1969, vice-premier ministre juillet 1968-juin 1977] prévoyait l’annexion et la colonisation d’une bande de la vallée du Jourdain de dix à quinze kilomètres de large (couvrant environ un tiers de la Cisjordanie) afin d’en faire la zone tampon orientale d’Israël. Le nettoyage ethnique des communautés agricoles palestiniennes de la région a commencé peu après et s’est poursuivi de manière intermittente depuis lors. Les expulsions se sont radicalement accélérées depuis octobre 2023 et se sont encore intensifiées depuis le début de l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, l’armée israélienne encourageant et participant aux pogroms menés par les colons dans toutes les communautés palestiniennes restantes. Bezalel Smotrich, colon de Cisjordanie et ministre israélien des Finances, avait déjà promis début 2025 que les villages et villes palestiniens de Cisjordanie finiraient par «ressembler à Rafah et Khan Younès. Ils seront également transformés en ruines inhabitables, et leurs habitants seront contraints de migrer et de chercher une nouvelle vie dans d’autres pays.»
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Un processus similaire s’est déroulé dans le nord du pays. Lors de la guerre de 1967, Israël a occupé le plateau du Golan dans le but explicite de créer une zone tampon entre l’armée syrienne et les colonies agricoles israéliennes de la haute vallée du Jourdain. D’autres colonies ont été construites dans toute la zone occupée et, en 1981, Israël l’a officiellement annexée. En décembre 2024, après la chute de Bachar al-Assad, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont étendu une «zone de défense stérilisée» plus loin en territoire syrien, expulsant les habitants syriens, détruisant des bâtiments militaires et civils, notamment l’hôpital al-Golan et le cinéma al-Andalus à Quneitra, et rasant des vergers, des forêts et des champs, entassant la terre pour construire des avant-postes militaires, des tranchées et des talus.
La dernière invasion israélienne du Liban a entraîné l’expulsion de 600 000 Libanais d’une nouvelle zone tampon. Israël a bombardé tous les ponts enjambant le Litani, à trente kilomètres de la frontière, afin de couper la région du reste du Liban, et a commencé à démolir systématiquement les villages les plus proches de la frontière. Le retour des habitants libanais dans ces villages sera interdit, a déclaré Israël Katz, ministre israélien de la Défense, «jusqu’à ce que la sécurité des résidents du nord [d’Israël] soit assurée» – une exigence impossible à satisfaire. Une organisation de colons israéliens a publié des plans pour la «colonisation du sud du Liban», produisant des cartes qui donnent aux villages libanais des noms hébreux et faisant de la publicité provocatrice pour des parcelles de terrain à vendre.
Cela illustre la logique circulaire du colonialisme de peuplement sioniste: des colonies sont construites pour marquer et protéger la frontière de l’État, mais cela les rend vulnérables aux attaques et une zone tampon est donc établie pour les protéger. Par la suite, cette zone tampon est elle-même colonisée afin de délimiter et de protéger les frontières nouvellement étendues, ce qui rend nécessaire la création d’une nouvelle zone tampon. De cette manière, la vulnérabilité est créée puis exploitée dans une boucle de rétroaction que le spécialiste du génocide A. Dirk Moses a qualifiée de «sécurité permanente» [voir son ouvrage The Problems of Genocide:Permanent Security and the Language of Transgression, Cambridge University Press, 2021].
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Au cours des deux dernières années et demie, Gaza n’a pas seulement été une zone de démolition, mais aussi un chantier de construction, remodelé selon le plan d’Israël. Les décombres des bâtiments rasés ont été entassés créant un amoncellement de terre, qui a ensuite été façonné en barrières, en centres de détention et en avant-postes militaires d’où les chars et les tireurs d’élite israéliens contrôlaient la zone où se concentraient les survivants. L’ampleur des travaux de terrassement était telle que les deux cents bulldozers d’Israël étaient loin d’être suffisants – beaucoup avaient été endommagés par la résistance palestinienne – et qu’Israël avait un besoin urgent de deux cents autres. Fin 2024, l’administration Biden a retardé leur exportation et ils n’ont été envoyés qu’après l’entrée en fonction de Trump. Entre-temps, l’armée israélienne a engagé des conducteurs de bulldozers privés, dont beaucoup étaient des colons de Cisjordanie.

Si jamais les Palestiniens tentaient de retourner dans les zones démolies, a déclaré un conducteur de bulldozer israélien nommé Abraham Zarbiv, ils «reviendraient vers nulle part. Des dizaines de milliers de familles se retrouvent sans papiers, sans photos d’enfance, sans cartes d’identité; elles n’ont plus rien. Si elles reviennent, elles ne sauront pas où se trouve leur maison. Tout ce qu’elles trouveront, c’est du sable.» L’effacement de l’environnement bâti s’est accompagné de la destruction des archives qui s’y rapportaient. Les plans municipaux, les cartes historiques et les titres de propriété ont été détruits lorsque Israël a bombardé les Archives centrales de la ville de Gaza en novembre 2023.
L’armée «a modifié la topographie de la bande de Gaza au point de la rendre méconnaissable», a écrit le poète palestinien Omar Moussa ce mois-là. «Si nous survivons à cette guerre», citant un ami, «quel serait notre point de rendez-vous?» Après la Première Guerre mondiale, les blessures faciales sans précédent causées par les obus hautement explosifs ont détruit le sentiment d’identité des soldats. L’équivalent territorial de cela est la désorientation que ressentent les Palestiniens lorsqu’ils sont confrontés aux lieux qui étaient autrefois leurs foyers. Une nouvelle forme de torture psychologique a vu le jour. Des prisonniers palestiniens aux yeux bandés ont été ramenés dans leurs anciens quartiers, désormais réduits à un champ de ruines. «Lorsque nous leur avons retiré le bandeau», a rapporté Zarbiv, «ils étaient complètement désorientés, ils ne comprenaient pas où ils se trouvaient». Zarbiv, qui est également juge au tribunal rabbinique, a été choisi pour allumer une torche lors des célébrations de la fête de l’indépendance d’Israël.
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Dans la nuit du 23 mars 2025, les troupes israéliennes ont assassiné quinze secouristes et enterré leurs corps sous de hauts remblais près de Rafah. Asaad al-Nasasra, un secouriste du Croissant-Rouge palestinien, l’un des deux survivants de l’attaque, a été interrogé et torturé à l’intérieur d’un trou creusé à proximité par des bulldozers. Il a décrit son calvaire aux chercheurs de Forensic Architecture, qui utilisaient ses descriptions pour tenter de modéliser les modifications du paysage. Lorsqu’on lui a retiré le bandeau qui lui cuivrait les yeux, il s’est rendu compte qu’«ils avaient complètement transformé les lieux. Quand j’ai vu l’endroit, j’ai été pris de panique. Je ne comprenais plus rien.» Afin de reconstituer l’incident, les chercheurs ont collaboré avec Earshot, une unité d’enquête audio open source, qui a analysé le bruit des coups de feu enregistré sur le téléphone de l’un des secouristes assassinés. Lawrence Abu Hamdan, fondateur d’Earshot, m’a expliqué que la démolition avait également radicalement transformé le paysage acoustique. D’habitude, m’a-t-il dit, les enregistrements audio de coups de feu en zone urbaine révèlent des sons qui résonnent depuis de nombreuses directions différentes. Ici, il ne restait plus que trois murs qui avaient miraculeusement survécu à la démolition. Ce nouveau paysage permettait des échos clairs, rendant possible la reconstitution des incidents à partir de leurs signatures sonores.
Dans les semaines qui ont suivi le massacre, la terre et les gravats de cette zone ont été empilés en une série de structures à côté du site. Elles entouraient un espace ouvert, qui est rapidement devenu l’un des complexes gérés par la toute nouvelle Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une organisation financée par des entrepreneurs américains et israéliens qui était censée se charger de la distribution de l’aide alimentaire, en contournant l’ONU. Ses centres de distribution ont attiré les Palestiniens affamés en quatre endroits précis, tous situés à proximité de sites militaires israéliens, dont trois près de la frontière avec l’Égypte. Des centaines d’entre eux ont été massacrés par des soldats israéliens et des mercenaires américains alors qu’ils étaient contraints de se disputer les rations.
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Le «cessez-le-feu» actuel est entré en vigueur le 10 octobre 2025. Selon ses termes, Gaza a été divisée en deux zones par une ligne jaune qui suivait approximativement le bord de la zone tampon, laissant l’armée israélienne contrôler 54% de Gaza. En décembre, Israël avait unilatéralement déplacé la ligne vers l’ouest, portant la zone sous son contrôle à 58%. Eyal Zamir, chef d’état-major israélien, a décrit la Ligne jaune comme la «nouvelle frontière» d’Israël avec Gaza.

La ligne a été tracée le long d’une crête de grès qui s’étend parallèlement à la côte, à environ trois kilomètres à l’intérieur des terres. Située à environ soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer, elle permet aux forces israéliennes de contrôler les Palestiniens contraints de se réfugier dans la zone proche de la mer. Cette crête a structuré la vie dans la région depuis l’Antiquité. Chaque année, des millions de mètres cubes de granit provenant du plateau éthiopien s’érodent en sable qui est transporté par le Nil jusqu’à la Méditerranée. Les marées déposent de grandes quantités de ce sable le long du littoral palestinien. Il y a des millénaires, l’une de ces anciennes dunes s’est pétrifiée pour former la crête de grès – une barrière redoutable qui endigue la dérive vers l’est des autres dunes de sable le long de la côte. À l’ouest de la crête, la zone est principalement constituée de sable; à l’est, le sol est fertile. Pendant de nombreuses générations, la plupart des champs de blé et d’orge de Palestine ont été cultivés par des tribus bédouines dans les plaines fertiles de la région de Beersheba. Ces agriculteurs faisaient partie des deux cent mille Palestiniens expulsés de leurs terres et enfermés dans une enclave côtière entre les villes de Rafah et de Gaza au cours des derniers mois de 1948. Une bande de ce territoire de trois à quatre kilomètres de large est restée à l’intérieur des frontières de Gaza. Au cours des dernières décennies, cette terre fertile constituait le grenier de Gaza. Aujourd’hui, elle se trouve entièrement du côté de la Ligne jaune contrôlé par Israël.
Chez Forensic Architecture, nous avons identifié un nouveau rempart de terre construit le long d’une grande partie du tracé de la Ligne jaune, ainsi que sept nouveaux avant-postes militaires. L’un d’entre eux a été construit sur le site d’un cimetière. Au total, on compte 48 avant-postes à l’est de la Ligne jaune. Zamir Eyal a déclaré qu’il s’agissait des bases à partir desquelles de nouvelles incursions dans la zone côtière seraient lancées si nécessaire. Au départ, les nouveaux avant-postes n’étaient que des tas de terre et de gravats, organisés en enclos de formes variées. Mais ces derniers mois, les zones clôturées et les routes qui y mènent ont été asphaltées. Des poteaux électriques ont été érigés et les routes éclairées. Des bâtiments préfabriqués serrés les uns contre les autres ont été érigés à l’intérieur des bases, et de hautes tours situées sur le périmètre abritent des équipements de communication et de surveillance. Les bases ne semblent plus être les installations provisoires que le plan de cessez-le-feu de Trump prétend qu’elles sont, mais des instruments permanents d’occupation. Les routes nouvellement asphaltées relient les bases à un réseau de contrôle relié au réseau routier et au réseau de communication israéliens.
À l’ouest de la Ligne jaune, le Hamas est l’autorité au pouvoir. Les survivants vivent dans et entre les ruines ou dans d’immenses camps de tentes. Le froid hivernal – la température peut descendre jusqu’à cinq degrés – a entraîné des décès par hypothermie, en particulier chez les nourrissons. L’été, avec des températures dépassant les quarante degrés, approche à grands pas. Au cours des étés précédents, des enfants ont suffoqué dans des abris faits de bâches en plastique ou dotés de toits de tôle improvisés: les structures permanentes sont interdites. Les flaques d’eau sont des nids à moustiques; les décharges s’accumulent; les eaux usées s’écoulent librement et les rongeurs sont omniprésents. Israël interdit l’entrée à Gaza des produits chimiques et des pesticides qui pourraient aider à traiter ces problèmes. Si certains services médicaux ont été partiellement rétablis grâce aux efforts des médecins palestiniens et des ONG internationales, le système de santé fonctionne à peine. La pénurie de médicaments et la détérioration des conditions d’hygiène font que même les blessures mineures entraînent des infections. Plus de 40% des patients sous dialyse à Gaza sont morts faute de traitement. La population survivante de Gaza a été réduite à une condition de simple survie, soumise à une faim et à une soif incessantes sous le bourdonnement omniprésent des drones tueurs et des avions de combat. En contrôlant la quantité d’aide qui peut entrer – celle-ci a été temporairement suspendue en mars après le début de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran –, Israël peut continuer à réguler les conditions de vie. Il veut que les Palestiniens partent ou meurent lentement. Pourtant, des vidéos montrant la vie à Gaza sous le génocide révèlent des gens cuisinant sur des feux communautaires, gérant des écoles en plein air et soumettant des thèses à des universités dont les bâtiments n’existent plus.
Le mouvement des colons fait pression sur le gouvernement israélien pour qu’il commence à construire des colonies au sein de la zone tampon considérablement élargie. En décembre 2025, Israël Katz a déclaré qu’Israël «ne quittera jamais Gaza» et transformera les avant-postes militaires en ce qu’on appelle des «avant-postes Nahal» [l’organisation Nahal, créée par David Ben Gourion, a initié en 1951 des implantations à la fois militaires et agricoles], conçus pour évoluer vers des colonies civiles. Certaines des colonies autour de Gaza ont vu le jour sous forme d’avant-postes Nahal au début des années 1950, tout comme de nombreuses colonies en Cisjordanie.
Comme même Donald Trump s’oppose officiellement à la construction de colonies juives à Gaza, Netanyahou a contraint Katz à revenir sur sa déclaration. Le gouvernement israélien a décidé d’adopter une position ambiguë et de gagner du temps en retardant le retrait de l’armée et en renforçant ses positions et ses infrastructures à l’est de la Ligne jaune. La transformation de ces avant-postes militaires en colonies civiles devra attendre que l’attention du monde se porte ailleurs.
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En attendant, des plans de développement fantaisistes sont lancés pour masquer la réalité de la destruction continue de la vie palestinienne à Gaza, qui est devenue un terrain de chasse pour les requins de l’immobilier doublés de politiciens. Le 4 février 2025, pendant le cessez-le-feu de deux mois qui a suivi la deuxième investiture de Trump, le président a annoncé de manière inattendue que les États-Unis «prendraient le contrôle de la bande de Gaza». Gaza, a déclaré Trump, bénéficiait d’«un emplacement phénoménal en bord de mer et du meilleur climat» et deviendrait la «Riviera du Moyen-Orient». Alors que les États-Unis avaient auparavant minimisé l’ampleur des destructions, l’administration Trump a commencé à en faire grand cas. Cela ne relevait pas d’une préoccupation humanitaire. Qualifiant Gaza de «zone de démolition», l’administration a déclaré que le développement nécessiterait une évacuation totale. Les Palestiniens de la zone de concentration en bord de mer seraient encouragés à déménager vers un «bel endroit» ailleurs. Le développement entraînerait le déplacement de population que l’armée israélienne n’avait pas réussi à réaliser pendant la guerre.

Pour devancer le projet de Riviera de Trump, l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie et les Émirats arabes unis ont proposé leur propre plan directeur. Celui-ci n’était pas non plus motivé par des préoccupations humanitaires, mais conçu pour garantir que les Palestiniens restent dans la bande de Gaza plutôt que d’être expulsés vers leurs territoires. «Une ville verte et intelligente alimentée par des énergies renouvelables» a été proposée. Elle était manifestement conçue pour plaire aux Israéliens. La zone tampon a été intégrée au plan, présentée comme un «espace vert ouvert» où aucune structure ne devait être construite.
À l’été 2025, un groupe d’entrepreneurs israéliens a présenté une autre initiative, le Gaza Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation Trust, ou GREAT. Les personnes à l’origine de ce projet – le capital-risqueur Michael Eisenberg, l’entrepreneur technologique Liran Tancman et d’autres – ont également proposé et supervisé la Gaza Humanitarian Foundation, qui a mis en place des centres de distribution alimentaire militarisés dans le sud de Gaza. GREAT a repris là où la vision «Riviera» de Trump s’était arrêtée. Il proposait une station balnéaire «de classe mondiale», avec une série de villes «alimentées par l’IA» plus à l’intérieur des terres. Une «autoroute centrale MBZ», du nom du président des Émirats arabes unis, un «périphérique MBS», du nom du prince héritier saoudien, et une «zone de fabrication intelligente Elon Musk» étaient censés inciter ces personnalités à prendre en charge une partie des coûts. Certains Palestiniens pourraient rester; d’autres recevraient une maigre aide financière pour s’installer ailleurs.
Le cessez-le-feu d’octobre 2025 a permis de mettre à jour ce plan. Le Conseil de la paix est un véritable «who’s who» de l’autoritarisme populiste: Trump, président à vie, a été rejoint par Benyamin Netanyahou, l’Argentin Javier Milei, le Hongrois Viktor Orbán, le roi Abdallah II de Jordanie et le Turc Recep Tayyip Erdogan. Marco Rubio, Jared Kushner, Tony Blair et d’autres ont été chargés de former un comité chargé de superviser les technocrates palestiniens qui géreraient les affaires courantes à Gaza. Un nouvel organe militaire, connu sous le nom de Force internationale de stabilisation (ISF), prendrait le contrôle de la sécurité. Comme me l’a dit Shawan Jabarin, directeur de l’organisation palestinienne de défense des droits humains Al-Haq, la proposition n’impliquait qu’un changement sémantique dans la logique de l’occupation: l’ISF remplacerait simplement l’armée israélienne (IDF) en tant que puissance occupante.
Jared Kushner a présenté la vision architecturale du Conseil de la paix lors du Forum économique mondial de Davos. Le projet Sunrise a ajouté des détails à cette vision hallucinatoire d’une riviera avec des représentations de 180 gratte-ciel de luxe, derrière lesquels sept groupes de développements urbains et industriels étaient séparés par de larges routes qui suivaient le tracé des routes militaires construites par Israël depuis octobre 2023 pour découper Gaza en sections contrôlables. À l’est de ceux-ci se trouvait la zone tampon camouflée en zone agricole. L’architecture de contrôle proposée s’étendait jusqu’au cyberespace. Liran Tancman, diplômé de l’unité d’élite de cyber-renseignement israélienne 8200, a été recruté par Trump pour rédiger un plan de refonte numérique. Celui-ci comprenait la déclaration selon laquelle, d’ici juillet de cette année, un service Internet haut débit gratuit ferait passer toutes les interactions sociales et les échanges financiers en ligne. L’objectif n’était pas d’aider l’économie palestinienne, mais plutôt de soumettre toutes les transactions financières et administratives à la surveillance israélienne.
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Pour le gouvernement israélien, la reconstruction constitue un levier. Les projets de développement à grande échelle prennent des années à se concrétiser. Grâce à son contrôle total des points de contrôle et des terminaux, ainsi que de chaque camion de ciment et de matériaux de construction entrant à Gaza, Israël peut s’assurer que la reconstruction reste un «projet» perpétuel. L’image de tours de luxe construites au-dessus de fosses communes, avec des dizaines de milliers de personnes vraisemblablement enterrées sous les remblais, incarne la logique du génocide du XXIe siècle. Le gouvernement israélien espère désormais, selon les mots de l’ancien ministre Ron Dermer [ministre des Affaires stratégiques de 2022 à 2025], que ce que «deux ans de guerre n’ont pas accompli sera réalisé par les forces du marché». L’effacement de la vie palestinienne à Gaza pourrait, contre toute attente, être réalisé par des moyens architecturaux.
En janvier, des chercheurs de Forensic Architecture ont identifié des travaux de chantier se déroulant sur une zone d’un kilomètre carré, entourée de plusieurs avant-postes militaires, du côté contrôlé par Israël de la Ligne jaune, juste à l’est des ruines de Rafah. Un document militaire états-unien divulgué a révélé qu’il s’agissait d’un projet pilote pour un programme appelé «Alternative Safe Communities», qui offrira un logement à des dizaines de milliers de Palestiniens – sélectionnés pour leur volonté de renoncer au Hamas – dans des communautés de maisons modulaires équipées d’eau, d’assainissement et d’électricité; les mosquées et les écoles encourageront la normalisation avec Israël, conformément au programme scolaire utilisé par les Émirats arabes unis. Une illustration indicative de ce qu’on appelle le «Emirati Compound» montre l’agencement d’un nouveau type de camp de réfugiés. Dans ce plan, des unités préfabriquées de deux étages – pas assez hautes pour «menacer» les forces israéliennes – sont disposées le long de larges rues permettant aux blindés israéliens de patrouiller. Au centre se trouve un grand parc entourant une mosquée de plain-pied. C’est là, plutôt que des logements de luxe et une riviera, le maximum que les Palestiniens peuvent espérer des plans de reconstruction. Les résidents entreraient et sortiraient du camp clôturé par des points de contrôle équipés de capteurs biométriques. Le plan propose également une aide aux «résidents souhaitant voyager à l’étranger».
Toutes ces initiatives ont ignoré les urbanistes et architectes palestiniens, bien que plusieurs plans de reconstruction palestiniens aient été proposés. L’un d’entre eux, l’Initiative Phoenix Gaza, a été élaboré par l’Union des municipalités de la bande de Gaza, en collaboration avec des architectes palestiniens de Palestine et de la diaspora, et s’appuie sur les «relations sociales et spatiales qui persistent à Gaza». Les quartiers et camps de réfugiés rasés – dont certains, comme Rafah et Jabalia, sont des centres historiques de l’identité nationale palestinienne – doivent être remplacés, maison par maison, après avoir soigneusement rétabli la propriété foncière de la surface rasée. Pendant le processus de reconstruction, chaque famille serait logée près du site de sa maison démolie, et les communautés seraient impliquées dans la reconstruction.
Les plans de reconstruction imposés aux Palestiniens dans le but implicite de détruire la vie palestinienne à Gaza démontrent pourquoi Lemkin a réservé une place à l’architecture dans sa conception du crime de génocide. Il savait que la manière dont un peuple organise son espace est une manifestation de son histoire et de sa structure sociale. «Le génocide comporte deux phases», écrivait Lemkin dans Axis Rule in Occupied Europe. La première implique la «destruction du modèle national du groupe opprimé» – ce qui a été réalisé à Gaza par les bombardements dévastateurs d’Israël. La seconde implique l’imposition d’un modèle par l’oppresseur, à l’image de ces plans de reconstruction pour Gaza. «Cette imposition, à son tour», écrivait-il, «peut s’exercer sur la population opprimée autorisée à rester, ou sur le territoire seul, après l’expulsion de la population et la colonisation de la région par les ressortissants de l’oppresseur». (Article publié par la London Review of Books le 12 avril 2026, vol. 48 n° 7; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Eyal Weizman, architecte britannico-israélien, directeur du Center for Research Architecture au Goldsmiths College, Université de Londres. Il est basé à Tel-Aviv et à Londres.

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