
[Le 8 mars, Laurent Selinder, dans un focus de L’Orient-Le Jour, faisait le point de la nouvelle offensive israélienne au Liban: «Dès le 3 mars, le gouvernement israélien a annoncé l’envoi de troupes supplémentaires à la frontière avec le Liban, avec l’ordre d’entrer sur le territoire libanais et d’occuper des nouvelles positions en plus des cinq où l’armée israélienne était restée en 2025, en violation du cessez-le-feu de novembre 2024. Comme à Gaza ou en Syrie, Israël annonce une nouvelle doctrine à sa frontière avec le Liban: plutôt que d’évacuer les 80’000 habitants du nord d’Israël, comme ça avait été le cas en octobre 2023, l’État hébreux souhaite créer au Liban une zone tampon. Mais jusqu’où ira Israël sur le territoire libanais ? La question se pose après des ordres d’évacuation inédits portant sur l’ensemble des habitants libanais au sud du Litani, y compris à Tyr. Pour Bassel Doueik, chercheur sur le Moyen-Orient à l’Acled, la situation n’est pas sans rappeler l’invasion israélienne de 1982, lorsque l’armée israélienne avait atteint Beyrouth, avant de se replier et d’occuper le Liban-Sud jusqu’en 2000.» En contrepoint des récits dominants des grands médias, le 9 mars 2026, sur France Culture, Karim Émile Bitar, professeur de relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et à Sciences Po Paris, chercheur associé à l’IRIS, indiquait: «Le Hezbollah, très probablement sur injonction iranienne, a lancé quelques roquettes sur Israël, qui n’ont absolument pas touché de zones stratégiques ou de zones économiques sensibles, mais qui ont suffi à donner à Israël ce prétexte pour faire subir à nouveau au peuple libanais tout entier des punitions collectives.» Une pratique généralisée propre à la stratégie politico-militaire du gouvernement Netanyahou.
Nous publions ici un dossier d’information/débat et d’analyse sur l’offensive militaire menée par Israël au Liban. – Réd. A l’Encontre]
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Ni 2006 ni 2024: quelle guerre Israël mènera-t-il au Liban cette fois ci?
Par Salah Hijazi HIJAZI (OLJ)
La «doctrine Dahyé» signe-t-elle son retour? Jeudi, le porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a appelé l’ensemble des habitants de la banlieue sud de Beyrouth – zone densément peuplée qui est par ailleurs un bastion du Hezbollah – à évacuer. Ce déplacement forcé, qui concerne des centaines de milliers de personnes, fait craindre le retour à cette doctrine, mise en œuvre par l’armée israélienne lors de la guerre de juillet 2006, qui l’opposait à la milice chiite. Elle consiste à mener des bombardements aériens intensifs contre les infrastructures publiques, mais surtout à Dahyé (la banlieue sud en arabe) afin d’en faire une zone inhabitable, avec pour objectif de terroriser la population et la retourner contre le Hezbollah, afin qu’il fléchisse.
En 2024, Israël a eu recours à une stratégie similaire dans la bande de Gaza, au cours de la guerre contre le Hamas – quoique de manière beaucoup plus intense, au point d’être accusé de génocide par de nombreux experts. Au Liban, si les villages frontaliers avaient également été rasés, le tableau restait différent dans la banlieue sud de Beyrouth. Non seulement parce que les Israéliens, sous pression américaine, avaient épargné les infrastructures publiques, mais aussi parce qu’ils avaient privilégié les frappes ciblées. Feront-ils de même cette fois-ci? Jeudi, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a donné le ton, promettant que «la banlieue sud de Beyrouth sera le nouveau Khan Younès».
Une mort lente?
Depuis le début du conflit cette semaine, les Israéliens semblent frapper plus fort et avancer plus vite que la dernière fois, ce qui suggère une escalade similaire à celle de 2006. Mais, comme en 2024, le recours aux assassinats ciblés reste privilégié. Pour Khaled Hamadé, général à la retraite et stratège, la guerre en cours ne ressemblera «ni à celle de 2006 ni à celle de 2024». Et d’ajouter: «Chaque guerre est différente, et la stratégie qu’Israël va employer au Liban doit dépendre de nombreux facteurs.» Après le déplacement massif de la population jeudi, les Israéliens ont mené une dizaine de frappes destructrices dans la banlieue sud. Si nous sommes loin de l’Armageddon qui s’annonçait, il reste un détail important à souligner: Avichay Adraee n’a pas donné le feu vert pour le retour des habitants. «Ce n’est que le début, craint le général. Tant que la guerre continue, les Israéliens vont continuer à mener des frappes, détruisant petit à petit la banlieue sud de Beyrouth.» Or, le temps peut jouer en faveur des Israéliens dans ce cas-là.

Pour l’heure, le Hezbollah n’a, en effet, pas pu provoquer [en Israël] une vague de déplacements de l’autre côté de la frontière. Alors qu’au Liban, les derniers chiffres (publiés avant l’ordre d’évacuation massif) faisaient état de 95’773 déplacés internes. Et c’est justement sur cela que les Israéliens parient. Les ordres d’évacuation ont pour objectif de terroriser la population et d’avoir le champ libre pour opérer comme ils le souhaitent au Sud, dans la Békaa, et dans la banlieue sud. D’un côté, la base populaire (chiite) du Hezbollah, qui ne s’est même pas encore remise du conflit de 2024, peine à comprendre la décision de ce dernier de se lancer dans une guerre de soutien à l’Iran dont elle paiera le principal prix. De l’autre, ce déplacement intervient dans un contexte où la solidarité intercommunautaire se heurte rapidement à ses limites. Les communautés d’accueil craignent d’abord que des cadres du Hezbollah – pouvant être visés à tout moment par une frappe – ne se cachent parmi les déplacés. D’autant qu’Israël vise également des responsables de formations alliés, à l’instar de la Jamaa islamiya ou du Jihad islamique. Ensuite, dans un contexte de polarisation politique accrue, les actes de provocation des différents côtés peuvent vite déraper. Enfin, la pression sur les ressources accentue tous ces problèmes, l’arrivée d’une nouvelle vague de déplacés ayant entraîné une hausse des prix et des loyers. «On pourrait se retrouver avec un million de déplacés à terme», craint une source sécuritaire.
Et les infrastructures de l’État?
Dans la même logique, l’armée israélienne finira-t-elle, cette fois-ci, par frapper également les infrastructures étatiques? Un risque d’autant plus grave que les Israéliens répètent que, plus d’un an après le cessez-le-feu de novembre 2024, le pouvoir au Liban a montré «qu’il n’était pas digne de confiance», ayant échoué à désarmer la milice chiite et à récupérer la décision de guerre et de paix. «Pour le moment, il n’y a pas de risque imminent de frappes contre l’aéroport ou les autoroutes», indique le général Hamadé, rejoint par la source sécuritaire. Mais dans les milieux diplomatiques, on se montre prudent. « Le problème, c’est que cette fois-ci, les Américains sont occupés par la guerre en Iran, ce qui donne aux Israéliens une marge de manœuvre plus grande », affirme un diplomate occidental. Et d’ajouter: «Pour éviter un tel scénario si le conflit se prolonge, il faut que l’État libanais se montre ferme face au Hezbollah.»
En parallèle des bombardements, Israël pourrait continuer à avancer sur le terrain. Dans son ordre d’évacuation de jeudi, Avichay Adraee a prévenu les habitants de Dahyé contre tout déplacement vers le Liban-Sud, ce qui semble être un moyen d’empêcher l’arrivée de combattants du Hezbollah dans cette région, déjà vidée de sa population. Une invasion israélienne permettrait aux Israéliens de réaliser un double objectif. D’abord, obtenir une importante carte de négociations qu’ils peuvent utiliser contre le Hezbollah et l’État libanais. Ensuite, créer une zone tampon qui leur permettrait de se prémunir contre une opération d’infiltration similaire à celle menée par le Hamas le 7 octobre 2023 (et que la milice libanaise a longtemps menacé de répliquer). Les Israéliens pourraient aller jusqu’à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des frontières, selon les informations disponibles. «Pour le moment, l’armée israélienne mène des incursions pour détruire des cibles, des infrastructures et même les habitations dans les villages frontaliers, explique le général Hamadé. En tout cas, s’ils veulent une zone tampon, ils n’auront même pas besoin d’occuper la bande frontalière, ajoute-t-il. Les drones, moins onéreux que les chars, peuvent très bien faire l’affaire.»
Malgré cette menace, le parti chiite – et derrière lui, les gardiens de la révolution – semble camper sur ses positions, refusant toute concession sur son arsenal, comme le montre le dernier discours du secrétaire général, Naïm Kassem. En face, rien n’indique que les Israéliens – qui, de l’aveu même du Hezbollah, sont bien plus puissants – renonceront à réaliser les objectifs de la guerre: désarmer la milice, éliminer l’influence iranienne et sécuriser la frontière nord. Partant, le conflit semble loin d’avoir touché à sa fin. « Les Israéliens vont augmenter la pression au fur et à mesure en rendant inhabitables toutes les régions qui portent la signature du Hezbollah, à moins que l’État ne parvienne à séparer le Liban de la République islamique. » Dans tous les sens du terme. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 6 mars 2026)
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Ziad Majed à propos du Liban: «Israël est dans une logique de guerre totale»

Entretien avec Ziad Majed conduit par Nejma Brahim
Chercheur franco-libanais, politologue et auteur de l’ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (éditions La Découverte, 2025), Ziad Majed n’est pas surpris de voir qu’Israël, qui a bénéficié d’une « impunité » totale dans le génocide commis à Gaza, s’attaque aujourd’hui au Sud-Liban, qu’il bombarde régulièrement « depuis la fin des années 1960 ». « La grande nouveauté, ce sont les demandes israéliennes d’évacuation, de plus de quatre-vingts villages et villes au Sud-Liban, et de plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth », souligne-t-il. À ses yeux, ni la France ni l’Europe ne pourront peser pour convaincre Israël de mettre fin à cette guerre désormais élargie.
Mediapart : Le Liban, comme d’autres pays de la région, est entraîné malgré lui dans la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran, alors qu’un accord de cessez-le-feu avait été signé entre Israël et le Liban en novembre 2024. Fallait-il s’y attendre, notamment du fait de la présence du Hezbollah ?
Ziad Majed : D’abord, il n’y a jamais vraiment eu un cessez-le-feu entre Israël et le Liban depuis novembre 2024. Selon les Nations unies, Israël a attaqué le Liban et enfreint cet accord à 10 000 reprises en un an et deux mois. Ces violations ont fait près de 450 morts libanais et des centaines de blessés, et ont déplacé les populations de certains villages. Parmi les personnes ciblées et blessées, il y avait des responsables du Hezbollah, mais pas seulement. Des membres de leur famille ou des civils ont été touchés, de même que des infrastructures civiles, utilisées pour la reconstruction organisée dans certaines zones du Sud-Liban. On était donc déjà dans un contexte guerrier, mais qui ne ressemble ni à la guerre qui a précédé ni à ce qui se passe aujourd’hui.
Ensuite, le Hezbollah a décidé de soutenir l’Iran militairement et donc de déclencher une nouvelle guerre en bombardant ou en lançant des missiles contre Israël, qui en a profité pour élargir le conflit et attaquer d’une manière extrêmement brutale la banlieue sud, en menant en parallèle des raids aériens à Tripoli, dans un camp de réfugiés palestiniens. La violence des bombardements en rappelle d’autres plus anciens, comme l’invasion de 1978 et de 1982. Le clivage politique au Liban est encore plus profond aujourd’hui. Pour beaucoup de Libanais, le Hezbollah n’a pas à participer à une guerre régionale et à l’imposer au reste du pays, d’où la position du gouvernement qui considère qu’il doit avoir le monopole des armes et de la décision de la guerre.
On pouvait s’attendre à son intervention, mais beaucoup espéraient que, pour des raisons nationales ou pour l’intérêt du parti lui-même et de sa base sociale, il éviterait cette escalade. Certains estiment que, de toute façon, Israël se préparait à frapper de nouveau le Hezbollah, et donc que la guerre arriverait tôt ou tard. Le débat évoque également le fait qu’Israël se préparait à élargir la zone occupée.
La grande nouveauté, ce sont les demandes israéliennes d’évacuation de plus de quatre-vingts villages et villes au Sud-Liban et de plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth. On parle de centaines de milliers de personnes, dans une politique de terre brûlée, de justification des frappes, de déplacement des populations, ce qui constitue un crime de guerre.
Israël a commencé par le Sud-Liban. Pourquoi toujours s’attaquer à cette zone, pour laquelle l’armée israélienne a reçu jeudi 5 mars l’ordre de lancer une offensive terrestre ?
Parce qu’il y a une proximité géographique directe avec Israël, et parce que le Sud-Liban héberge la base sociale du Hezbollah, ainsi que son arsenal militaire. Israël bombarde cette zone depuis la fin des années 1960. Il y a eu la première invasion israélienne au Liban en 1978, justifiée par l’activisme de la gauche libanaise et le militantisme des Palestiniens. En 1982, Israël a de nouveau envahi le Liban en commençant par le sud, et a maintenu son occupation dans des régions du sud jusqu’en 2000. Le sud a toujours été un théâtre de combats et de bombardements israéliens. Avec la montée de l’extrême droite israélienne, on observe qu’une partie du Sud-Liban apparaît comme devant être annexée sur des cartes présentées en public.
Après la dernière guerre, les Israéliens ont occupé cinq positions dans le sud. Ils parlent maintenant d’une zone tampon à élargir [1]. Et Bezalel Smotrich [ministre de la défense d’extrême droite – ndlr] a déclaré que la banlieue sud de Beyrouth ressemblerait bientôt à Khan Younès, à Gaza. C’est un enjeu guerrier, avec un niveau de crimes de guerre historique pour les responsables israéliens.
Emmanuel Macron tente de dissuader les États-Uniens et les Israéliens de plonger le Liban dans cette guerre. Mais selon le journal « L’Orient-Le Jour », Israël refuse de l’écouter. Le président français a-t-il encore du poids sur la scène internationale ?
Il est vrai que les responsables libanais espèrent que la France, l’Europe et les pays arabes en général puissent jouer un rôle pour convaincre les États-Uniens de faire pression sur les Israéliens, pour arrêter la guerre ou du moins limiter la géographie des opérations et des bombardements. Le président libanais a demandé à Emmanuel Macron d’intervenir, le premier ministre est en contact avec les chancelleries européennes et les Français.
Mais Israël est dans une logique de guerre totale. Ils ne tiendront pas compte de cela sans mesure ou sanction. Il y a une très grande responsabilité française et européenne dans ce qui se passe. Depuis le début du génocide à Gaza, après le 7-Octobre, les Européens se sont alignés sur Washington et ont été complices du génocide, offrant aux Israéliens une impunité totale. Malgré le mandat d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou, malgré les rapports des commissions onusiennes sur le génocide, malgré les violations du droit international par Israël, rien n’a été fait pour montrer un rôle politique français et européen. L’Europe n’a plus de marge de manœuvre et n’est pas prise au sérieux. De même pour la France.
Comment le Liban pourrait-il se remettre d’une nouvelle guerre alors que le pays est dans une situation extrêmement difficile, notamment sur le plan économique ?
Cela va être très dur pour le Liban de se remettre de tout ça. La crise économique, l’effondrement financier et banquier, les conséquences sociales de toutes ces crises, le départ de dizaines de milliers de jeunes libanais pleins de potentiel, l’impact psychologique d’une insécurité qui s’est installée dans le pays, les guerres israéliennes et toutes les destructions de ces dernières années, les déplacements forcés de populations qui n’ont pas pu revenir chez elles… Avec cette nouvelle guerre, les choses vont se compliquer encore davantage.
Si elle s’arrête, le Liban aura plusieurs chantiers : celui de la reconstruction avec un manque de moyens criant et un sauvetage économique sans doute conditionné par les Américains ; celui de la relation entre l’État libanais et le Hezbollah, qui ne peut plus rester un parti armé ; et celui de la solidarité interne, qui interroge la possibilité de travailler ensemble et la question des tensions politiques, sociales et confessionnelles. Et les Israéliens pourraient élargir l’occupation terrestre dans les régions du sud du Litani, où ils ont forcé les populations à partir. Comment le Liban va-t-il retrouver sa souveraineté dans cette région ? Beaucoup de questions alarmantes subsistent. (Entretien publié sur Mediapart le 6 mars 2026)
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[1] Le 11 février 2026, Téa Ziadé et Caroline Hayek et Suzanne Baaklini dans L’Orient-Le Jour publiait un reportage et un film sur la pulvérisation de glyphosate sur des terres du Sud-Liban: «Le 1er février 2026, des avions israéliens ont pulvérisé du glyphosate sur plusieurs localités du Sud-Liban, entre Aïta el-Chaab, Ramieh et Marwahine. Les analyses révèlent une concentration de 20 à 30 fois supérieure aux normes agricoles: un herbicide toxique, aux conséquences graves sur la santé, les sols et les cultures. Agriculteurs et habitants s’inquiètent pour leurs terres, leurs récoltes et leur avenir. Selon les autorités libanaises, cette attaque constitue une nouvelle violation du droit international. Le Liban s’apprête à déposer plainte auprès de l’ONU, tandis que les populations locales demandent protection et justice face à ce nouvel écocide. Nos reporters sont partis sur place pour rencontrer les responsables locaux, les agriculteurs ainsi que la Force intérimaire des Nations unies.» (Réd. A l’Encontre)
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Nette escalade au Liban: «Présence prolongée» d’Israël?

Par OLJ
Depuis dimanche matin, les frappes israéliennes meurtrières s’enchaînent sur le Liban-Sud, faisant plus de 30 morts, selon les informations de notre correspondant Mountasser Abdallah. L’après-midi notamment, peu après 16h30, deux missiles israéliens sont tombés juste au nord du camp palestinien de Aïn el-Heloué, dans la ville de Saïda, et les ambulances ont été dépêchées sur les lieux, selon notre correspondant. Le raid a visé une maison dans le quartier Taamir-Aïn el Héloué, à quelques dizaines de mètres d’un poste de l’armée libanaise, près de l’entrée nord inférieure du camp. Il semble que le coup ait été tiré d’une frégate en pleine mer. La frappe a fait trois morts et des blessés. Parmi les morts, Mohammad Saidaoui, un élément du Jihad Islamique.
Plusieurs autres morts sont tombés dans les raids israéliens de la soirée, notamment un mort à Alma el-Chaab (Tyr), un mort et plusieurs blessés à Toul (Nabatiyé), un mort Kfartebnite (Nabatiyé) et six victimes d’une même famille à Doueir, également à Nabatiyé.
Parmi ces bombardements, un massacre a été mené à Sir el-Gharbiyé, dans le caza de Nabatiyé au nord du Litani, tuant au moins 15 personnes. Alors que les raids israéliens s’intensifient sur le Sud, sans épargner des immeubles habités, le bilan total de l’offensive a bondi, selon le dernier bilan du ministère de la Santé publié en début d’après-midi, à 394 morts, alors qu’il avait été établi à moins de 300 douze heures auparavant.
À Sir el-Gharbiyé, à 6h30, l’armée israélienne a frappé un immeuble abritant quatre familles, selon nos informations. Des bombardements ont également fait trois morts à Cana (Tyr), avec une frappe qui a notamment visé la maison du moukhtar (fonctionnaire), deux à Anqoun (Saïda), un père et son fils, au moins deux à Ghaziyé, un général de brigade à la retraite de l’armée libanaise et son neveu.
Frappes pendant des funérailles à Nabi Chit
Dans la Békaa, deux frappes se sont abattues sur les hauteurs de Nabi Chit, en pleines funérailles organisées pour des victimes des frappes israéliennes massives de samedi sur le village, qui avaient fait une quarantaine de morts.
Les bombardements israéliens n’avaient pas cessé tout au long de la nuit et avaient notamment fait trois morts à Jbal el-Botm (Tyr) et huit à Teffahta (Saïda), principalement d’une même famille, les Ezzeddine. Vers 2h40 dans la nuit de samedi à dimanche, Israël avait en outre mené une frappe sur l’hôtel Ramada du quartier de Raouché, sur le front de mer de Beyrouth, tuant quatre personnes, selon un bilan du ministère de la Santé. Ce tir « de précision » a visé, selon le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, des commandants du «Corps du Liban» relevant de la force al-Quds des gardiens de la révolution iraniens. Par ailleurs, après avoir annoncé une nouvelle vague de frappes sur la banlieue sud de Beyrouth, l’armée israélienne a bombardé à trois reprises cette zone dans la nuit et à l’aube.
Menaces sur le caza de Nabatiyé
Outre un rappel de son appel à évacuer toute la zone au sud du Litani, l’armée israélienne a également lancé un « message urgent » aux habitants des villages d’Arnoun, Yohmor, Zawtar el-Charkiyé et Zawtar el-Gharbiyé dans le caza de Nabatiyé, leur demandant «d’évacuer immédiatement» leurs maisons et de se diriger vers le nord. «Sauvez vos vies et évacuez immédiatement vos maisons», a publié sur X le Colonel Adraee. Il a dénoncé des « activités terroristes du Hezbollah » contre lesquelles l’armée va mener prochainement des attaques.
Des affrontements continuent en outre d’opposer le Hezbollah et l’armée israélienne, notamment au niveau de Aïtaroun (Bint Jbeil) et Markaba (Marjeyoun), où le parti chiite a revendiqué plusieurs tirs, depuis samedi soir, sur des «tentatives d’avancées» de soldats et militaires israéliens. Il a encore affirmé avoir mené plusieurs frappes de roquettes ou attaques de drones sur des localités du Nord israélien, notamment Kiryat Shmona et Nahariya, dont il avait menacé dans la nuit les habitants, et jusqu’à la base navale de Haïfa.
Plus de 600 frappes sur des cibles au Liban
Le commandant de la marine israélienne, le général de division David Saar Salama, a de son côté déclaré, lors d’une rencontre avec des commandants, que « jusqu’à présent, nous avons frappé la banlieue sud de Beyrouth, Tyr, Saïda et Tripoli. Nous nous préparons à une présence prolongée et nous continuerons à mener la mission aussi longtemps que nécessaire. » Il a salué des performances militaires de la marine qui «se sont considérablement améliorées, tant dans la défense que dans l’attaque». De nombreuses frappes, depuis le début de l’offensive israélienne sur le Liban, il y a près d’une semaine, ont été menées à partir de navires israéliens.
Par ailleurs, dans un message sur son compte X, l’armée israélienne affirme avoir «éliminé 190 (membres du Hezbollah), inclus Abou Hamza Rami, commandant du Jihad islamique au Liban, ainsi que plusieurs grands cadres». L’armée israélienne annonce avoir mené plus de 600 frappes sur des cibles au Liban, par les airs, la mer et la terre, et utilisé près de 820 munitions, depuis le début de ce nouveau conflit il y a une semaine.
Concernant la frappe sur une chambre d’hôtel à Raouché, Beyrouth, l’armée israélienne a affirmé avoir visé cinq hauts responsables du «Corps du Liban» affilié au corps du al-Quds des gardiens de la révolution» lors «d’une frappe aérienne de précision à Beyrouth », selon le porte-parole arabophone de l’armée israélienne Avichay Adraee. Il a précisé que la frappe a été effectuée par «la marine israélienne, guidée par des renseignements précis du renseignement militaire», alors que les personnalités visées étaient réunies dans l’hôtel.
Dans l’après-midi, l’armée israélienne a encore annoncé avoir ciblé «les plateformes de lancement de roquettes» du Hezbollah qui ont été utilisées pour tirer des roquettes vers le territoire israélien et dit commencer à mettre en œuvre «un plan de défense avancée dans le but de créer une couche de protection supplémentaire pour tenir les habitants du Nord à l’écart des menaces».
Plus d’un demi-million de déplacés par la guerre au Liban
Autre sinistre bilan de la guerre: plus d’un demi-million de personnes ont été déplacées par les frappes israéliennes sur le Liban, selon un bilan des autorités libanaises, alors que le pays est soumis à d’intenses bombardements depuis lundi, en riposte à des attaques du Hezbollah [1].
Au total, 517’000 déplacés ont été recensés, dont plus de 117’000 hébergés dans des centres d’accueil, a déclaré la ministre des Affaires sociales Hanine el-Sayed lors d’une conférence de presse. (Article publié dans L’Orient-Le Jour le 8 mars 2026)
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[1] The Guardian du 9 mars publie un communiqué de l’Unicef qui souligne: «Au moins 83 enfants ont été tués et 254 blessés au Liban depuis que l’armée israélienne a commencé à bombarder le pays [le Liban]… En moyenne, plus de 10 enfants ont été tués chaque jour au Liban au cours de la semaine dernière, et environ 36 enfants ont été blessés chaque jour.»
Edouard Beigbeder, directeur régional de l’Unicef pour le Moyen-Orient, a estimé que depuis le 2 mars, 700’000 personnes, dont environ 200’000 enfants, ont été déplacées de leurs foyers, «s’ajoutant aux dizaines de milliers de personnes déjà déracinées lors des escalades précédentes». (Réd. A l’Encontre)
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Patrimoine mondial à Tyr: le site archéologique frôlé par une frappe israélienne

Par May MAKAREM et Maya GHANDOUR HERT (OLJ)
Une frappe israélienne a atteint vendredi aux alentours de 16 heures les abords immédiats du site archéologique de Tyr, joyau phénicien classé au patrimoine mondial de l’Unesco.
Si les vestiges antiques semblent avoir été épargnés, l’onde de choc a causé des dégâts matériels sur les infrastructures modernes du site. Jad Tabet, architecte et conseiller auprès du ministre de la Culture, a confirmé à L’Orient-Le Jour que « le futur musée de la zone, encore inoccupé, a subi des dommages : les vitres ont volé en éclats et des fenêtres ont été littéralement arrachées par le souffle de l’explosion ».
L’attaque a également provoqué un départ de feu dans les broussailles situées au centre du périmètre historique. « L’incendie a pu être rapidement maîtrisé par les secours, évitant ainsi une propagation vers les secteurs majeurs d’al-Bass et d’al-Mina », précise-t-il. Ces zones abritent des trésors de l’époque romaine et byzantine, parmi lesquels l’hippodrome, la nécropole, les thermes et la célèbre voie triomphale. Face à cette menace directe sur l’intégrité du patrimoine libanais, Jad Tabet indique qu’une plainte officielle a été transmise à l’Unesco.
Face à l’escalade militaire dans la région, le Liban tentait depuis plusieurs jours de déplacer le regard vers un autre front, moins visible mais tout aussi essentiel : celui de la préservation de sa mémoire historique. Dans ce contexte de tensions croissantes, le ministre de la Culture Ghassan Salamé a pris l’initiative de saisir l’Unesco afin d’alerter sur les risques que fait peser le conflit armé sur les principaux sites culturels du pays. Parmi eux figurent Tyr et Baalbeck, deux ensembles archéologiques majeurs de la Méditerranée antique, aujourd’hui exposés à la proximité des opérations militaires.
Au cours d’un échange téléphonique avec le directeur général de l’Unesco Khaled el-Enany à Paris, le ministre a demandé à l’organisation d’intervenir auprès des États concernés afin de rappeler les obligations internationales en matière de protection du patrimoine culturel en période de conflit. Au nom du gouvernement libanais, il a appelé les États voisins ou belligérants à prendre toutes les mesures préventives nécessaires pour préserver les biens culturels du pays et à s’abstenir de toute action susceptible de les endommager.
Dans cet appel figurent notamment le Musée national de Beyrouth ainsi que l’ensemble des sites archéologiques et historiques libanais, en particulier ceux inscrits sur la Liste du patrimoine mondial ou bénéficiant d’une protection renforcée au titre de la Convention de La Haye de 1954. Le ministre a insisté aussi sur la nécessité de préserver non seulement les monuments eux-mêmes, mais aussi leur environnement immédiat, qui ne doit pas être exposé aux risques des opérations militaires.
À la suite de cet échange, la délégation permanente du Liban auprès de l’Unesco a poursuivi sa mobilisation auprès du secrétariat de l’organisation et de ses organes compétents afin d’accompagner le Liban dans le contexte des circonstances actuelles. « Nous travaillons à renforcer la coordination avec les services de l’Unesco afin d’activer les mécanismes d’urgence de l’organisation et d’adapter le plan d’action de soutien au Liban déjà établi par le Conseil exécutif en octobre 2024 », explique à L’Orient-Le Jour Hind Darwiche, ambassadrice et déléguée permanente du Liban auprès de l’Unesco depuis septembre 2025. Selon elle, cette mobilisation se fait en concertation étroite avec les autorités libanaises compétentes, notamment la Commission nationale libanaise pour l’Unesco et les ministères concernés, en lien avec le bureau régional de l’organisation à Beyrouth.
Une attention particulière est accordée à la protection du patrimoine culturel. « Nos efforts visent notamment à renforcer les mesures de protection autour des 34 sites culturels libanais qui bénéficient déjà du régime de protection renforcée décidé en novembre 2024 par le comité de l’Unesco pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé », précise Hind Darwiche. L’apposition de l’emblème international signalant ce statut figure parmi les mesures envisagées pour rappeler leur caractère protégé. La diplomate indique également que l’extension de cette protection à d’autres sites situés notamment à Rachaya, Tripoli, au Hermel, à Beyrouth et dans d’autres régions du pays est actuellement à l’étude.
Dans le même esprit, un projet de réhabilitation rapide d’un dépôt à Byblos est en cours afin d’y mettre à l’abri des objets culturels menacés. « L’Unesco a donné instruction à son bureau régional de Beyrouth de fournir une aide d’urgence pour faciliter l’évacuation d’objets patrimoniaux depuis les zones à risque vers des lieux plus sûrs », ajoute l’ambassadrice, précisant qu’une enveloppe financière a été allouée par l’organisation à cet effet.
La mobilisation concerne aussi d’autres secteurs relevant du mandat de l’Unesco. Des programmes sont en cours de coordination pour soutenir les institutions culturelles et accompagner le système éducatif, fortement affecté par la situation. Parmi les initiatives envisagées figure l’ouverture de plusieurs bibliothèques publiques destinées à accueillir des jeunes déplacés et à y organiser des activités culturelles et éducatives.
Dans sa réponse au ministre de la Culture, Khaled el-Enany a assuré que l’Unesco suivait la situation au Liban « avec la plus grande vigilance » et que les mécanismes compétents de l’organisation étaient mobilisés afin d’apporter le soutien nécessaire. La délégation permanente du Liban auprès de l’organisation onusienne demeure engagée dans ce travail de coordination afin d’assurer une réponse rapide de sa part et de contribuer à la protection du patrimoine, des institutions culturelles et du système éducatif libanais.
« Détruire Tyr, c’est effacer l’histoire »
Au-delà des échanges diplomatiques, les appels se multiplient dans les milieux culturels et patrimoniaux. Dans une lettre adressée au président américain Donald Trump, Maha el-Khalil Chalabi, secrétaire générale de l’Association internationale pour la sauvegarde de Tyr, évoque une situation « grave et urgente » pour le patrimoine libanais. Elle alerte notamment sur les risques pesant sur la ville antique de Tyr. Dans ce contexte de conflit, elle exhorte le président américain à user de son influence pour garantir le retrait des troupes israéliennes du territoire libanais et préserver l’intégrité du pays ainsi que son héritage culturel.
Le cri d’alarme résonne également dans la société civile. Dans un appel public, l’activiste et auteure Pascale Choueiri Saad rappelle que Tyr, l’une des plus anciennes villes continuellement habitées de la Méditerranée, fut pendant des millénaires un centre majeur du monde phénicien et un carrefour d’échanges maritimes. « Détruire une telle ville ne signifie pas seulement endommager un lieu, écrit-elle. C’est effacer des chapitres entiers de l’histoire humaine. »
Le précédent de 2024
Ces démarches s’inscrivent dans un effort diplomatique engagé dès l’automne 2024, au lendemain des premières frappes israéliennes à proximité de plusieurs sites historiques. Le 21 octobre, le Conseil exécutif de l’Unesco avait adopté par consensus une résolution présentée par la délégation libanaise appelant les États membres à soutenir le Liban dans trois domaines : la protection des journalistes, l’aide au système éducatif et la sauvegarde des sites archéologiques. Un compte spécial avait été ouvert afin de permettre aux États de contribuer financièrement à ces efforts. Parallèlement, Beyrouth avait obtenu la convocation d’une session extraordinaire du comité chargé de la protection des biens culturels en cas de conflit armé, tenue le 18 novembre au siège de l’Unesco à Paris. Le Liban y avait présenté un dossier recensant 34 sites menacés, parmi lesquels Baalbeck, Tyr et Anjar, afin d’obtenir pour eux une protection renforcée conformément à la Convention de La Haye de 1954 et à son protocole de 1999.
Dans le même temps, la diplomatie libanaise tentait de mobiliser l’organisation sur d’autres fronts : la condamnation des assassinats de journalistes au Liban dans le cadre du Programme international pour le développement de la communication, ainsi que le soutien au système éducatif durement affecté par la guerre. À cette époque, environ 1,5 million d’élèves avaient été éloignés de leurs écoles et plus de 700 établissements transformés en lieux d’hébergement.
Cette mobilisation s’est également exprimée au sein de la société civile. Lorsque les frappes se sont rapprochées de l’acropole de Baalbeck en 2024, le Festival international de Baalbeck était intervenu publiquement. Sous l’impulsion de sa présidente, Nayla de Freige, une lettre ouverte adressée à l’Unesco avait rappelé l’importance de protéger ce patrimoine mondial. L’initiative, d’abord portée par le festival, a rapidement suscité un soutien plus large. La Fondation nationale du patrimoine, l’ordre des avocats et une centaine de députés ont rejoint l’appel. Parallèlement, des contacts ont été établis à Paris avec l’ambassadeur du Liban auprès de l’Unesco, Moustapha Adib, engagé dans un travail diplomatique visant à obtenir la convocation d’une session extraordinaire du comité chargé de la protection des biens culturels en cas de conflit armé.
Dans le même temps, le ministère de la Culture et la Direction générale des antiquités, sous la direction de Sarkis Khoury, préparaient les dossiers concernant 34 sites libanais menacés. Afin de soutenir cette démarche, un appel international réunissant près de 300 experts du patrimoine – conservateurs de musées, chercheurs, universitaires, écrivains et artistes – avait été lancé.
Cette mobilisation collective a abouti à une décision annoncée à l’Unesco : les 34 sites libanais concernés bénéficieraient désormais d’une protection renforcée, une mesure accueillie avec soulagement par les défenseurs du patrimoine.
« En 2024, l’État était absent, la communauté internationale nous boudait, le Festival de Baalbeck s’était mobilisé pour aider notre ambassadeur à l’Unesco à protéger Baalbeck. Aujourd’hui, les choses sont différentes, nous avons un ministre de la Culture très engagé qui a immédiatement réagi et une ambassadrice auprès de l’Unesco qui va sûrement se mobiliser pour la protection de nos sites. Nous pouvons compter sur eux et restons leurs soldats si besoin », souligne Nayla de Freige.
À mesure que le conflit se prolonge, ces démarches traduisent une inquiétude persistante : celle de voir la guerre ne pas seulement redessiner les frontières du présent, mais aussi altérer les traces matérielles d’un passé partagé. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 6 mars 2026)

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