
Par Sotsialnyi rukh
Depuis déjà 12 ans, l’Ukraine lutte pour son indépendance contre l’agression impérialiste. Durant la plus grande partie de cette période, la guerre a pris une forme hybride, mais il y a exactement quatre ans elle s’est transformée en une guerre totale, que l’armée russe a déclenchée en bombardant presque toutes les villes frontalières de l’Ukraine, lançant des centaines de missiles sur les infrastructures militaires et civiles. L’Ukraine a choisi la voie difficile de la défense de sa liberté, qu’elle continue de suivre.
Au fil des ans, il est devenu évident qu’il ne s’agit pas d’un «conflit» ou d’un «désaccord», mais d’une guerre d’agression délibérée, dont le but est de détruire l’État ukrainien et d’instaurer un gouvernement fantoche. L’armée ukrainienne a réussi à arrêter le blitzkrieg de Poutine et à prouver que nous sommes capables de résister à l’invasion impérialiste. Derrière cela se cache l’exploit des masses populaires, qui se sentaient souvent privées de droits dans leur propre pays, mais qui sont en fait devenues l’épine dorsale de l’armée [1]. En même temps, nous devons notre survie à l’aide apportée par des citoyens du monde entier, ce qui nous a fait prendre conscience de l’étonnante force de la solidarité.
L’état de guerre actuel se caractérise par son caractère prolongé et épuisant. La Russie mène une guerre de destructions, commettant systématiquement des crimes de guerre: tortures, déportations, enlèvements d’enfants, bombardements ciblés de quartiers résidentiels, d’hôpitaux, d’écoles, d’infrastructures énergétiques et de transports. Il ne s’agit pas d’effets collatéraux, mais d’une stratégie délibérée de terreur, car l’armée russe n’est pas capable de vaincre les forces armées ukrainiennes sur le champ de bataille. Malgré leur immense fatigue et le manque d’effectifs, les soldats ukrainiens contiennent l’offensive des occupants et lancent parfois des contre-attaques [2]. Mais le rapprochement des envahisseurs de villes telles que Zaporijia ne peut que susciter l’inquiétude. Malheureusement, le Kremlin dispose toujours de capacités bien supérieures pour mener des frappes à longue portée [missiles balistiques], dont il fait constamment usage.
Dans le même temps, la guerre a profondément affecté la sphère sociale et la société civile. La grave pénurie de logements et d’emplois décents est aggravée par l’inefficacité de l’aide sociale. Des millions de personnes, en particulier les habitants des régions proches du front, sont touchées par les inégalités et la vulnérabilité sociale. La prise de conscience de toutes les imperfections de la politique sociale de l’État a incité les gens à faire preuve de solidarité: des initiatives bénévoles ont vu le jour, les syndicats se sont mobilisés et d’autres mouvements horizontaux ont pris en charge une grande partie de la responsabilité du soutien à la société. L’énergie de la contestation ne se concentre pas uniquement sur les activités humanitaires, mais aussi sur les conflits à forte connotation sociale qui révèlent les dysfonctionnements du système.
Soucieux de voir l’Ukraine remporter la victoire le plus rapidement possible, nous évaluons de manière critique la politique néolibérale et favorable au marché menée par les élites au pouvoir. La volonté de maximiser les profits des entreprises ici et maintenant nuit aux intérêts stratégiques de l’Ukraine, qui consistent à moderniser l’industrie, à garantir le plein emploi et à renforcer la cohésion de la société. Encourager les importations, la déréglementation et la libre circulation des capitaux ne permettra pas de construire un système économique durable qui garantirait un avantage sur les occupants.
L’ennemi a été et restera cruel, mais le plus grand risque pour l’Ukraine est d’oublier la justice, car cela entraînerait la discorde et le désespoir. Le capitalisme périphérique, entaché de corruption [voir à ce propos sur ce site l’article publié le 28 novembre 2025 https://alencontre.org/europe/ukraine/les-manifestants-anti-corruption-dukraine-affrontent-le-neoliberalisme-en-temps-de-guerre.html ], génère une injustice à l’échelle industrielle. Il permet à l’égoïsme de prospérer et aux entreprises de se développer, mais ne contribue pas à la construction d’une défense commune pour tous. L’imposition de réformes controversées telles que le nouveau Code du travail ukrainien révélera la profondeur de la fracture sociale, mais n’apportera pas la stabilité.
Nous aspirons à l’unité, mais nous ne sommes pas prêts à excuser les erreurs du pouvoir. C’est là que se manifestent notre esprit libre et notre différence par rapport à la Russie. La société ukrainienne n’a pas disparu dans un contexte anxiogène, elle continue d’agir et de défendre la démocratie et son indépendance.
L’Ukraine ne se bat pas seulement pour son territoire, mais aussi pour son droit à être un espace de liberté, de diversité et de conflit d’idées, et non un espace de dictature autoritaire. Des personnes aux opinions diverses ont pris part à cette guerre, notamment des représentants du mouvement de gauche. Parmi les victimes figurent l’artiste David Chichkan, l’anarchiste Dmitro Petrov, l’anarchiste Lana «Sati» Chornogorska, Yevhen Osievsky et de nombreux autres héros et héroïnes du mouvement anti-autoritaire ukrainien et international. Le «mouvement social» (Sotsialnyi rukh) ne reste pas non plus en marge de l’histoire: certains d’entre nous font partie des forces armées ukrainiennes depuis les premiers jours de l’invasion, et chaque année de nouveaux militants rejoignent l’armée. Être dans les forces armées ukrainiennes, c’est être aux côtés du peuple, dont nous voulons la libération sociale.
Au niveau international, cette guerre a depuis longtemps dépassé les frontières du pays et ne nous appartient plus uniquement. Partout dans le monde, la réaction aux événements en Ukraine permet de distinguer les mouvements progressistes et internationalistes des mouvements antidémocratiques et isolationnistes. Il s’agit en effet de défendre des valeurs universelles, à savoir le droit d’être soi-même.
Si l’Ukraine est contrainte à la défaite ou à la capitulation, cela ne signifiera pas la paix, mais la légitimation d’une révision des frontières par la force. Cela ouvrira la voie à de nouvelles agressions et rapprochera le monde d’une guerre mondiale qui pourrait faire des milliards de victimes à travers la planète.
Nous n’avons aucune confiance en ceux qui violent le droit international, comme Donald Trump, et nous voyons donc dans ses «initiatives de paix» avant tout une tentative de laisser l’Ukraine sans soutien. Le moment est venu de faire pencher la balance en faveur de l’Ukraine, en exigeant des pays occidentaux qu’ils lui cèdent leurs arsenaux militaires et qu’ils imposent des sanctions à la Russie.
Le Kremlin ne mettra pas fin à la violence contre le peuple ukrainien tant qu’il n’aura pas subi une défaite significative. Il est du devoir des humanistes du monde entier d’aider l’Ukraine à achever ce qu’elle a commencé et à vaincre l’envahisseur.
Le peuple laborieux d’Ukraine a payé un prix trop élevé pour revenir, dans l’Ukraine d’après-guerre, à la même injustice sociale qui régnait auparavant. Ce ne sont pas les oligarques, ni leurs politiciens néolibéraux à leur solde, ni les élites économiques, mais bien les travailleurs et travailleuses qui ont pris les armes pour défendre l’Ukraine. Et ces personnes méritent que l’État existe pour servir leurs intérêts!
Gloire au peuple ukrainien travailleur et inébranlable, à ses défenseurs et défenseuses!
Gloire à la solidarité internationale contre l’impérialisme !
Gloire éternelle à nos frères et sœurs tombés sous les coups des russes!
Sotsialnyi rukh, 24 février 2026 (Traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Dans son Libelle Ukraine: la force des faibles (Seuil, juin 2025), Anna Colin Lebedev écrit: «La société ukrainienne s’est-elle militarisée pendant cette période? Si l’on entend par militarisation une imprégnation de la vie civile par les questions militaires, la réponse est oui. […] Mais si l’on définit la militarisation comme une empreinte imposée par les forces armées à la société, du haut vers le bas: certainement pas. Bien au contraire, la guerre était en Ukraine un sujet bien trop important pour être laissé aux militaires, un sujet sur lequel la société avait son mot à dire et tenait à être écoutée. Si la société s’est militarisée, c’est que la conduite de la guerre s’est civilianisée. Ces transformations sociales, souvent à petite échelle, façonnant un tissu de la défense bien au-delà des forces armées, sont souvent passées sous nos radars. Elles ont probablement aussi échappé au Kremlin qui n’avait pas anticipé la capacité de l’Ukraine – Etat et société – à résister à une invasion armée.» (p. 34) (Réd. A l’Encontre)
On peut aussi se référer à l’émission Culture Monde de Julie Gacon du 24 février 2026. Voici le lien: https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/du-front-a-l-arriere-rester-solidaire-8379071. (Réd. A l’Encontre)
[2] Selon diverses sources: «L’armée ukrainienne a repris 201 km carrés à l’armée russe entre les 11 et 15 février, d’après une analyse des données de l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), alors que des observateurs militaires russes signalent une interruption des antennes Starlink utilisées par Moscou sur le front. Les forces de Kiev n’avaient pas repris autant de territoires en si peu de temps depuis une contre-offensive menée en juin 2023. La surface conquise est presque équivalente aux conquêtes russes de l’ensemble du mois de décembre dernier (244 km carrés). (Réd. A l’Encontre)

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