Israël veut devenir une «Super-Sparte»: à quel prix?

(Crédit : Chaïm Goldberg/FLASH90)

Conscient que son image auprès de son parrain américain est de plus en plus écornée, l’État hébreu souhaite fabriquer seul ses armes pour éviter d’être dépendant d’un éventuel embargo.

Par Sylvain Cypel

Dimanche 15 février, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, évoque devant une délégation de la Conference of Presidents, l’organisme faîtier de la communauté juive américaine en visite à Jérusalem, le projet auquel il prête une attention croissante: faire que son pays possède en dix ans une «industrie d’armement indépendante», qui lui permettrait de supprimer l’aide économique américaine qu’il perçoit annuellement à hauteur de 3,8 milliards de dollars, exclusivement destinée à renforcer son armée.

Ce n’est pas la première fois que le chef du gouvernement israélien évoque cet objectif. Cinq mois plus tôt jour pour jour, il l’a présenté comme une ambition de dimension historique. Le 15 septembre 2025, devant un parterre d’investisseurs et de responsables économiques, il annonce qu’Israël entre dans un processus qui fera de lui «une Super-Sparte». En préambule, il précise qu’Israël est l’héritier à la fois d’Athènes et de Sparte. Mais ce n’est qu’une clause de style. Car ensuite, tout au long de son exposé, il ne se réfère qu’à la seule Sparte.

Cette comparaison entre l’État juif et la Sparte antique a fait le tour du monde, tant elle semble incongrue, non pas dans la réalité, mais dans la bouche de Netanyahou. Certes, aujourd’hui, Israël apparaît comme une Sparte dominant impunément par le glaive tout son environnement. Mais qui ignore qu’en son temps «Sparte, tant célébrée, était une dictature esclavagiste», selon les termes de l’historien Pierre Singaravélou? Et qu’une fois vaincue, Sparte disparut complètement, ne laissant rien à l’humanité que l’on puisse comparer à Athènes. Mais tout cela importe sans doute peu à Netanyahou, qui sait flatter une opinion israélienne convaincue que seul l’usage de la force brute lui garantira la sécurité.

Cependant, cette référence à Sparte masque un autre propos émis ce jour-là et dont on a moins entendu parler. Israël, déclare-t-il , serait bientôt confronté à «une forme d’isolement (…) Nous devrons observer certains signes d’autarcie». La principale conséquence, ajoute-t-il, est qu’Israël devra «développer son industrie d’armements. Nous n’aurons pas d’autre choix», assène-t-il. Voilà donc où mène la transformation du pays en «Super-Sparte». Le message subliminal transmis par Netanyahou est qu’Israël risque, pour une période indéterminée, de se confronter aux possibles conséquences économiques de sa guerre menée à Gaza et ailleurs. Il risque une potentielle régression des livraisons annuelles gratuites d’armes américaines et une réduction du commerce d’armes, achats et ventes, due en partie à la dégradation de son image internationale. Le problème, a donc poursuivi Netanyahou, est qu’il faudra trouver des fonds «pour développer une industrie d’armement» nationale plus volumineuse. Et Israël devra le faire par ses propres moyens.

8e position

Ce n’était pas là un discours de circonstance. En janvier 2026, Netanyahou a remis sa conviction sur le tapis, répétant qu’Israël devrait s’engager dans une voie «d’autosuffisance militaire» pour que d’ici à dix ans son pays soit en mesure de «financer lui-même ses acquisitions et d’avoir développé sa propre industrie d’armements». Ce 15 février, il explicite ses motivations. Il souhaite que son pays «évolue avec les États-Unis de l’aide au partenariat». Pourquoi? Ses propos ont vite été interprétés par les chroniqueurs israéliens. Aux États-Unis, sous l’administration Trump, les livraisons d’armes américaines sont sujettes à un débat croissant. Que ce soit avec les démocrates ou les républicains, l’accord de livraisons d’armes massives et gratuites – vieux de presque cinquante ans – risque d’être réduit, voire non reconduit à l’avenir. Le temps est venu de s’y préparer.

Renforcer plus encore la production d’armements? Israël, un État qui se situe en 97e position par sa population dans le monde et à la 27e pour son PIB, est déjà classé en 8e position parmi les fabricants exportateurs d’armes internationaux. Une «Super-Sparte», il l’est déjà. Il est le pays où la part du budget national alloué au secteur sécuritaire et militaire est le plus important au monde. Comment faire? «Il nous faut réduire drastiquement la bureaucratie (…) Nous n’avons pas de temps à perdre», annonce Netanyahou. Traduction: rogner les budgets de secteurs trop voraces comme la santé, l’éducation et d’autres.

C’est que, dit le Premier ministre, malgré une guerre très coûteuse à Gaza et désormais aussi en Cisjordanie, une guerre qui s’est étendue au Liban, à la Syrie, et jusqu’à l’Iran et au Yémen, l’économie israélienne se porte comme un charme. «Les dépenses de défense ont bondi de plus de 50% depuis octobre 2023, les forces armées ont mobilisé des centaines de milliers de réservistes, employés de bureau, d’usines et de commerces. (… Or), loin de s’effondrer, l’économie israélienne a fait preuve d’une remarquable résilience», notent le sociologue Assaf Bondy et l’historien Adam Raz. Mieux, poursuivent-ils, la Bourse de Tel-Aviv flambe comme jamais et la croissance s’est poursuivie (bien qu’à un rythme modeste). On pourrait ajouter que la monnaie israélienne, le shekel (New Israeli Shekel ou NIS, en langage financier), s’est appréciée de presque 20% par rapport au dollar depuis le début de la guerre.

Les deux chercheurs israéliens attribuent ce phénomène à la «tactique» menée par le gouvernement et Bank Israel, la banque centrale. L’équivalent de quelque 18 milliards de dollars ont été dépensés pour financer la mobilisation de quelque 350’000 réservistes auxquels Israël a fait appel depuis octobre 2023. Mais contrairement aux guerres précédentes, où les réservistes étaient indemnisés à hauteur de la moitié de leur revenu mensuel, cette fois, une part importante d’entre eux a été rémunérée (en NIS) entre 7000 et 8000 dollars par mois, soit plus du double du salaire moyen israélien et presque quatre fois le salaire minimum. L’argent affluant vers les ménages, cette «innovation» a permis de dynamiser la consommation. «La croissance tirée par la consommation démontre aux marchés financiers internationaux qu’Israël conserve sa viabilité économique malgré des dépenses militaires massives, préservant ainsi son accès aux marchés des capitaux internationaux, indispensables au financement de ses opérations», expliquent les deux chercheurs.

Certes, les «chiffres» de l’économie financière semblent, du moins pour le moment, valider cette analyse. Cependant, cette approche est critiquée par d’autres spécialistes israéliens, car elle n’explique que l’instant. Il faut s’entendre sur ce qu’est «l’économie», s’inquiètent-ils. Peut-être que la Bourse et ses «chiffres» continueront de flamber, mais d’autres chiffres sont très inquiétants. Ainsi, par exemple, un article de The Marker, le quotidien économique du journal Haaretz, calculait en décembre 2025 que le coût de la guerre avait déjà atteint l’équivalent de 34’000 dollars par ménage israélien. Une somme jamais vue, écrivait-il. Ce que l’on appelle la «variation nette des investissements» est devenue très fortement négative, écrit le journal – en termes clairs, les entrepreneurs sont plus réticents qu’auparavant à placer leurs investissements en Israël. Or, pour parvenir à «l’autarcie militaire» qu’il prône, Netanyahou ne connaît qu’une méthode: cet apôtre du dégraissement drastique de l’«État providence» a déjà mené depuis dix-huit ans une guerre tenace aux subventions publiques. Mais réduire aujourd’hui plus massivement encore les budgets sociaux ne serait pas sans conséquences.

Car l’état des lieux n’est pas si brillant. Après deux années et demie de guerre, plus de 46’000 sociétés israéliennes ont fait faillite. La productivité des entreprises et leur taux d’activité sont très affectés par la mobilisation massive des réservistes mais aussi par les déplacements de dizaines de milliers de familles qui vivaient aux abords de Gaza et de la frontière libanaise: 200’000 personnes environ n’ont toujours pas été rapatriées et vivent aux crochets de l’État. Un nombre inconnu mais clairement important d’Israéliens ont placé leurs économies à l’étranger. On ne sait jamais… Enfin, l’endettement des foyers explose. Plus de 4 ménages israéliens sur 10 vivent à crédit. Une étude récente pointait que les produits financés par le crédit sont de plus en plus des biens de première nécessité. L’«insécurité alimentaire», c’est-à-dire le nombre de ceux qui ne peuvent pas acheter suffisamment de nourriture, a bondi de près d’un tiers depuis le début de la guerre. Et, alors que «l’opinion publique s’attend à un redressement rapide» une fois la situation revenue à la normale en Israël, Bank Israel, la banque centrale, pronostique à l’inverse que «la reprise économique sera lente, voire inexistante».

Le taux de pauvreté infantile le plus élevé

Par ailleurs, la qualité des services publics, dans tous les secteurs, s’est beaucoup dégradée, «notamment dans les transports, la santé et l’éducation», note l’économiste Shir Hever. Le 30 janvier, l’OCDE, l’institution qui réunit la plupart des pays européens, les États-Unis et quelques pays d’Amérique du Sud ainsi que le Japon et des pays asiatiques, indiquait qu’en 2024 Israël «affiche le taux de pauvreté infantile le plus élevé» de ses 38 membres. Il est aussi le second pays en termes d’inégalités sociales. Le même jour, la Caisse d’assurance nationale israélienne (le Bituah Leumi) indiquait que, selon ses chiffres, deux millions de personnes (sur une population de dix millions), parmi lesquelles 880’000 enfants et 150’000 personnes âgées, vivaient sous le seuil de pauvreté en 2024, en augmentation de 0,3% par rapport à l’année précédente. Et l’on peut prévoir une dégradation pire encore en 2025.

A lire. Publié en 2024.

Bref, conclut dans un débat sur NPR, la chaîne publique nationale américaine, Manuel Trajtenberg, un économiste qui a occupé de hautes positions dans l’appareil d’État israélien: «Pour l’instant, ça ne va pas mal, mais on commence à voir les signes que cette guerre affecte bel et bien l’économie.» Et de citer les «signaux d’alarme: les investissements étrangers et nationaux ont diminué, le coût de la vie s’est élevé et la dette publique explose». Il aurait pu ajouter que Bank Israel estime les coûts de la guerre pour le pays à 55,6 milliards de dollars. Soit, malgré toutes les aides perçues de l’étranger, quasiment 10% du PIB du pays. Dans ce débat, plusieurs économistes israéliens manifestent d’autres inquiétudes: la fuite accrue des cerveaux vers d’autres cieux, déjà importante, pourrait encore s’aggraver, et l’investisseur Erez Shachar s’inquiète de la menace «d’un boycott silencieux des entreprises qui éviteraient tout simplement les relations avec les sociétés d’investissements israéliennes, les entreprises israéliennes, l’achat de produits israéliens, etc.».

Il est cependant très peu probable que Netanyahou soit impressionné par ces «chiffres»-là. Éduqué dans sa jeunesse américaine à la lumière des thèses de Milton Friedman, le penseur du néo-libéralisme économique, l’entourage du Premier ministre lui ressemble, avec chez certains une note de libertarianisme: chacun pour soi. Ces gens sont-ils capables de compassion? On peut en douter. En 2005, lorsque le Hezbollah avait surpris Israël en bombardant le nord du pays jusqu’à la ville de Haïfa et la Galilée, le chaos était épouvantable dans cette zone du pays. Deux cents mille personnes avaient fui leurs foyers. Bientôt, des manifestations dénonçaient l’incompétence des dirigeants. Que faisait-il pour aider les gens? Le ministre des Finances de l’époque, Abraham Hirschson, répondit de toute sa hauteur: «Le rôle d’un gouvernement n’est pas d’aider les citoyens, il y a des ONG pour ça.» En Israël, seuls deux budgets croissent sans obstacles: la sécurité sous toutes ses formes, et la colonisation itou. Sparte… (Article publié par L’Orient-Le Jour le 17 février 2026)

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