Elections présidentielles portugaises: la défaite de l’extrême droite n’est pas la fin de l’histoire

António José Seguro.

Par Adriano Campos

António José Seguro a remporté les élections présidentielles et entamera son mandat de cinq ans en tant que nouveau président de la République portugaise. Les élections du 8 février ont attiré 5,77 millions d’électeurs et d’électrices aux urnes, confirmant l’augmentation de la participation électorale par rapport aux élections présidentielles précédentes [en 2021, le taux de participation était de 39,2%].

António José Seguro, ancien chef du Parti socialiste (2011-2014), a atteint 66,83% des voix, doublant le nombre de votes qu’il avait obtenus au premier tour (1,75 million contre 3,5 millions), et battant son adversaire dans pratiquement tout le pays. Alors que le pays est en proie à une catastrophe climatique prolongée, qui a affecté quelques circonscriptions électorales – 37 000 électeurs ont voté une semaine plus tard [1] –, António José Seguro a mené une campagne paisible, appelant à la mobilisation des démocrates et des modérés contre la menace de l’extrême droite.

André Ventura, leader du parti CHEGA [«ça suffit!»] et figure de proue de l’extrême droite portugaise, a obtenu 33,17% des voix, ajoutant 400 000 voix supplémentaires aux 1,3 million obtenues au premier tour. André Ventura, un arriviste qui a rompu avec le Parti social-démocrate-PSD (appartenant au Parti populaire européen-PPE), a fondé son propre parti et a réussi à se faire élire comme seul député en 2019, avec 1,9% des voix. Il est aujourd’hui un acteur incontournable de la scène politique portugaise. Fidèle disciple de l’extrême droite européenne, Ventura s’en prend aux immigrants et au «système», se présentant comme un conservateur et le «sauveur de la nation». Avec ses 23% et ses 60 députés élus en 2025, Ventura a vu dans les élections présidentielles une nouvelle occasion de briser la réticence des électeurs et électrices de la droite traditionnelle et de faire pression sur leurs dirigeants dans la lutte pour élargir un espace politique à droite du Parti socialiste.

La défaite de l’extrême droite a correspondu à une mobilisation de plusieurs forces politiques, notamment avec plusieurs dirigeants historiques de la droite traditionnelle portugaise qui ont soutenu la candidature de Seguro, même si le Premier ministre, Luís Montenegro (PSD), a préféré ne manifester aucun signe de soutien. Au Portugal, le gouvernement dirigé par le Premier ministre émane de l’Assemblée de la République et cumule des responsabilités exécutives, concentrant ainsi une importance politique plus grande que celle du président de la République. Mais il serait erroné de dire qu’il s’agissait d’une mobilisation de «l’arc constitutionnel» contre la menace autoritaire et «antisystème» de l’extrême droite. Seguro a été un allié passif [de la coalition menée par le PSD] pendant les années d’austérité imposées par la troïka (2011-2014), rendant possibles des budgets d’État de droite avec des normes clairement inconstitutionnelles. De plus, beaucoup des dirigeants du PSD qui ont défendu le vote pour Seguro sont les mêmes qui approuvent le rapprochement du gouvernement de Luis Montenegro avec CHEGA sur des questions telles que la politique d’immigration.

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Le camp de la droite, très fragmenté au premier tour des élections, aura tendance à entrer dans une lutte autodestructrice. Certains secteurs du PSD, mais surtout de l’Initiative libérale (groupe Renew Europe) – dont le candidat, Cotrim Figueiredo, a obtenu 16% au premier tour – font preuve d’une grande volatilité électorale par rapport au CHEGA. Compte tenu de la dérive vers la droite, dont l’objectif principal est de modifier la législation du travail au détriment des travailleurs et travailleuses et de garantir les intérêts spéculatifs dans le domaine du logement, il n’est pas envisageable que Seguro soit un président anticyclique ou capable d’imposer des barrières à une droite qui représente aujourd’hui plus des deux tiers des députés de l’Assemblée de la République portugaise.

Ventura navigue entre ces eaux avec confiance. Malgré sa défaite, il a réussi à dépasser les 40% de suffrages dans certaines régions (Algarve, Portalegre, Madère), gagnant 400 000 électeurs supplémentaires par rapport au premier tour, dont beaucoup ont voté pour la première fois pour le leader d’extrême droite. Chef incontesté d’un parti dont les dirigeants accumulent les scandales, les inculpations pénales et les liens avérés avec des groupes néonazis, Ventura parvient à susciter une politique de haine qui attire surtout les hommes les plus jeunes et les moins qualifiés. Les femmes, les hommes plus âgés et les plus qualifiés sont ceux qui résistent le plus au chant des sirènes de l’extrême droite. Le régime de sous-citoyenneté et d’exploitation auquel les immigrant·e·s sont soumis par le gouvernement du PSD – travailler sans droits et vivre dans la misère – les dispose dans une situation pouvant en faire les boucs émissaires de la crise du logement et de l’asphyxie du service national de santé. Accuser les immigré·e·s d’être la principale cause du malaise social se place dès lors au cœur de la politique de Ventura, dont l’objectif est de remplacer le PSD à la tête de la droite portugaise.

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À gauche du Parti socialiste, il n’y a pas eu d’hésitation à voter pour Seguro. Le Bloc de gauche, le Parti communiste et le LIVRE (Verts européens) ont appelé à voter pour le candidat opposé à l’extrême droite, appelant à une mobilisation populaire pour rejeter Ventura. Alors que le centre et la droite traditionnelle se sont appuyés sur les thèmes de la «modération» et de la «démocratie» contre André Ventura, Catarina Martins (candidate du Bloc de gauche) et António Filipe (PCP) ont été les seuls à aborder le thème du nouveau paquet de mesures sur la législation du travail, principal point de friction du gouvernement ces derniers mois. Dans des conditions extrêmement difficiles, en l’absence de mobilisations populaires et avec les thèmes de la droite occupant le devant de la scène publique et parlementaire, le principal défi pour les forces politiques se situant à gauche du Parti socialiste résidait dans la pression au strict vote utile [voir les articles sur le premier tour et la grève générale publiés sur ce site les 15 décembre, 19 et 21 janvier]. Empêcher que le second tour se dispute entre un candidat de la droite traditionnelle (Luis Marques Mendes-PSD) ou de la droite ultralibérale (Cotrim Figueiredo) et André Ventura a conduit de nombreux électeurs de gauche à voter pour António José Seguro.

L’élection du nouveau président de la République marque le début d’une période de trois ans et demi sans élections en vue, à moins que le gouvernement minoritaire de Luís Montenegro ne soit renversé par l’Assemblée de la République ou par décision du nouveau président. Tout indique que le Parti socialiste continuera à marcher sur la corde raide, en validant les budgets du gouvernement PSD et en se présentant comme un obstacle à l’entrée de CHEGA dans un futur exécutif de droite. La force de ce vote utile sera difficile à combattre uniquement avec une politique d’unité des forces à la gauche du PS, certes aujourd’hui plus nécessaire que jamais, mais cette unité doit surtout prendre appui et se projeter à partir de la mobilisation et du soutien populaire sur des questions centrales de la vie quotidienne: le logement, les salaires et les services publics.

L’extrême droite a perdu les élections présidentielles, mais cette défaite est loin d’être la fin de l’histoire. (Article reçu le 15 février 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Adriano Campos, dirigeant national du Bloc de gauche

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[1] La tempête qui a frappé des régions du Portugal (vents violents et fortes pluies) a abouti à un report du second tour des élections présidentielles dans huit circonscriptions, qui s’est tenu le 15 février. António José Seguro a obtenu un résultat supérieur au pourcentage national dans quatre circonscriptions: Alcacer do Sal, Arruda dos Vinhos, Golega et Leira (voir graphique ci-dessous tiré du site du quotidien Publico en date du 15 février 2026). Ces résultats partiaux modifient tout à fait à la marge le résultat national final: 66,83% pour Seguro (3,48 millions de voix), 33,17% pour Ventura (1,73 million).

Publico, 15.02.2026

 

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