
Par Mateo Alaluf
La coalition gouvernementale dite Arizona du Premier Ministre Bart De Wever (NVA) formée de cinq partis dont deux situés à la droite de la droite, fête son premier anniversaire. Vainqueurs des élections, les nationalistes flamands conservateurs (NVA) et les libéraux «trumpisés» du Mouvement réformateur (MR) avaient l’espace nécessaire pour réaliser leurs (contre)réformes annonciatrices d’une révolution conservatrice, d’autant plus que l’obstacle de la gauche gouvernementale (socialiste et écologiste) était écarté. Le bilan paraît cependant très en deçà des espoirs de la droite.
Bilan conservateur décevant
Le gouvernement s’était donné comme objectif d’atteindre l’équilibre budgétaire par la diminution des dépenses publiques, sans recourir à des impôts nouveaux. Après de laborieuses négociations en son sein, il n’a pu échapper à des augmentations de TVA sans parvenir à réaliser pour autant l’entièreté de l’assainissement budgétaire escompté. A la place d’un allègement de la fiscalité promise pour les bas et moyens revenus, il a procédé à un saut partiel de l’indexation des salaires au détriment des revenus moyens et réduit le financement de la sécurité sociale. Ajouter une couche d’austérité budgétaire à une économie exportatrice fragilisée par les droits de douane instaurés par les Etats-Unis ne contribue guère à améliorer le pouvoir d’achat des classes populaires. Malgré la poursuite de la fragilisation des services publics et de la protection sociale, le bilan reste bien maigre pour la droite qui se voulait «populaire» et promettait une augmentation du pouvoir d’achat pour les bas et moyens revenus.
Certes, la limitation des allocations de chômage dans le temps, réforme phare de la coalition gouvernementale, a bien été appliquée. Mais à défaut d’être saluée comme une mesure censée mettre fin aux abus, elle a précipité les cohortes d’exclus du chômage dans la pauvreté et la précarité, a entraîné l’engorgement des services sociaux et l’augmentation considérable des dépenses de l’aide sociale. Au lieu de délivrer par la limitation du chômage la société de «l’assistanat», le gouvernement a plongé ainsi des fractions entières de la population d’un système d’assurance fondé sur la solidarité, dans l’aide sociale conditionnée par les maigres ressources des demandeurs, c’est-à-dire dans l’assistance.
Les mesures annoncées relatives aux pensions, au statut des agents des services publics, aux économies dans les secteurs sociaux et de la santé restent en attente. Il en va de même de la loi qui vise l’interdiction et la dissolution d’organisations radicales ou extrémistes par le gouvernement sans passer par le pouvoir judiciaire. Loi motivée selon le gouvernement par l’urgence de réprimer le mouvement de solidarité avec la Palestine et dénoncée par la société civile comme une atteinte particulièrement grave aux droits fondamentaux. La «guerre culturelle» contre l’immigration musulmane sous couvert de laïcité, contre «le wokisme», contre les médias de service publics, les universités et les intellectuels reste encore confinée aux discours, aux injonctions et aux menaces.
La révolution conservatrice est confrontée en fait à deux obstacles. D’abord la résistance populaire: dès sa formation, le gouvernement s’est heurté à un mouvement social de très grande envergure. La mobilisation des organisations syndicales (syndicat socialiste-FGTB, Chrétien-CSC, et libéral-CGSLB) en front commun, ainsi que celle du monde associatif et culturel a été massive. Plusieurs grèves générales et manifestations, les plus importantes depuis celles de l’hiver de 1960-61, ont parasité l’action gouvernementale.
Rien qu’en ce début d’année des journées d’action tournantes par province (grèves, manifestations, blocages, rassemblements…) sont organisées partout à l’appel du front commun syndical. Les transports collectifs après une semaine de grève sont réticents à reprendre le travail, alors que dans les chemins de fer, après une semaine de grève, un nouveau préavis de trois jours a été refusé par la direction, refus confirmé par la Justice statuant en extrême urgence et portant ainsi une nouvelle entrave au droit de grève (le tribunal doit encore se prononcer sur le fond). Une grande manifestation nationale à Bruxelles le 12 mars doit couronner les mobilisations en cours et annoncer les prochaines étapes pour s’inscrire dans la durée.
Ensuite, pour être majoritaire, la coalition gouvernementale devait s’adjoindre en soutien aux deux principaux partis de droite (Nouvelle alliance flamande-NVA et Mouvement réformateur -MR) qui en forment l’ossature, des formations centristes plus petites, Vooruit (ex-socialistes flamands) et les démocrates chrétiens flamands (CD&V) et francophones (Les Engagés). Alors que la NVA et le MR étaient résolus à engager l’épreuve de force avec les syndicats, les partis centristes ont été plus sensibles à l’ampleur du mouvement social. Les formations centristes ont introduit ainsi une dose de dissension au sein même de la coalition.
Le gouvernement n’a cependant jamais varié dans sa détermination face à la contestation. La disproportion est d’ailleurs patente entre l’importance du mouvement social et les maigres résultats obtenus. Les détracteurs des grèves ne manquent d’ailleurs pas d’en prendre prétexte pour dénoncer les mobilisations comme inutiles face à l’intransigeance du pouvoir. La contestation sociale ne faiblit pourtant pas.
Logique sociale inversée
Les résultats obtenus suite aux grèves ne modifient cependant au mieux qu’à la marge les mesures combattues par les syndicats. Le mouvement crée toutefois un rapport de forces qui pèse sur la vie politique et alimente les contradictions internes de la majorité gouvernementale. Son incapacité à mener à bien son programme nourrit à son tour la contestation. Si le mouvement ne faiblit pas, il pèche par l’absence d’alternative politique.
La gauche divisée, dans un système électoral proportionnel, n’a pas la capacité de peser sur un gouvernement résolu à imposer des mesures régressives. Ainsi, lors d’une législature précédente, confronté à plusieurs grèves générales et à une forte contestation syndicale, le gouvernement de droite présidé par Charles Michel (2014-2018) avait porté l’âge de la pension de 65 à 67 ans. Les socialistes arrivés ensuite au pouvoir dans une majorité de centre gauche n’avaient pas pu rétablir la pension à 65 ans malgré leur promesse en raison du refus de leurs partenaires de droite. Si bien que Paul Magnette, président du PS, a d’ores et déjà déclaré qu’il ne reviendrait pas sur la réforme du chômage en cas de participation à une prochaine coalition gouvernementale.
Alors que les écologistes s’étaient effondrés lors du dernier scrutin, les propositions socialistes ont perdu dans l’opposition leur crédibilité. Elles ont été assimilées à des promesses non tenues: «pourquoi ne l’ont-ils pas fait quand ils étaient au pouvoir?». La gauche ne constitue plus une alternative crédible et ne se distingue pas comme telle dans le paysage politique. Or le mouvement social a besoin d’une perspective pour réaliser ses promesses et donner de l’espoir. Comme le préconisent la FGTB et des larges fractions de la société civile, sans la perspective d’une majorité de gauche, regroupant le Parti socialiste PS, le Parti du Travail de Belgique PTB (gauche radicale) et les écologistes, le mouvement social sera privé d’alternative politique crédible. Nous en sommes cependant bien loin [1].
L’incapacité des formations de gauche d’incarner une alternative a permis la mise en place d’un mécanisme implacable de droitisation politique. Comme la gauche dans le passé, la droite est parvenue à ériger ses acquis en tabou. De la même manière que les socialistes et les écologistes n’ont pu revenir en arrière sur leurs «acquis». Pension à 67 ans, service minimum en cas de grève dans les chemins de fer et définancement de la sécurité sociale (taxshift) ont été érigés désormais en tabous incontournables. La gauche gouvernementale, PS et écolo, ne prétend même plus revenir sur la réforme du chômage en cas de retour au pouvoir et le PTB (gauche radicale) se contente de combattre ces mesures à partir de l’opposition. La droite est parvenue ainsi à inverser structurellement la logique sociale pour imposer comme «sens de l’histoire» sa révolution conservatrice.
Seule une majorité de gauche peut effacer les «acquis» de la droite (âge de la retraite, limitation des allocations de chômage…) et renouer avec le progrès social. Sans quoi les mobilisations sociales si massives soient-elles seront limitées à la nécessité de résister à la régression sociale sans pouvoir incarner pour autant une alternative à la révolution conservatrice. (12 février 2026)
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[1] Lors de la législature précédente (2018-2024), la Belgique étant un pays fédéral, la gauche (PS, PTB, Ecolo) avait la majorité théorique pour former les majorités gouvernementales en Wallonie et à Bruxelles, mais pas en Flandre. Actuellement la gauche ne dispose de majorité qu’en région Bruxelloise où le PTB, sorti gagnant des élections, fait jeu égal avec le PS. Mais jamais, malgré l’insistance de syndicats en ce sens, la formule d’une majorité de gauche n’a pas été tentée, les socialistes et écologistes préférant une alliance avec les formations du centre et de la droite alors que le PTB choisissait l’opposition.

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