
Par Baptiste Maisonnave (OLJ)
Selon une enquête du média qatari, l’armée israélienne a utilisé à Gaza des armes américaines thermiques et thermobariques capables de réduire ses cibles en cendres.
À l’impact, l’explosion atteint une température et une pression telles que le corps humain s’évapore, disparaît. Selon une enquête menée par al-Jazeera, 2842 Palestiniens auraient ainsi été effacés de la surface dans des bombardements de l’armée israélienne contre l’enclave de Gaza durant la dernière guerre. Des attaques qui auraient été menées à l’aide de munitions thermiques et thermobariques de fabrication américaine, une technologie dont la température peut grimper jusqu’à 3500 degrés Celsius à l’impact et dont l’onde de choc ne laisse presque aucune trace de ses victimes. Toutefois, un expert militaire américain nuance les conclusions de l’investigation d’al-Jazeera.
Dans son enquête publiée le 9 février, l’équipe d’investigation du média qatari reprend les chiffres de la Défense civile des autorités palestiniennes à Gaza.
Dans l’enclave palestinienne, pour comptabiliser ces «évaporations», le porte-parole de la Défense civile, Mahmoud Basal, explique à al-Jazeera que ses équipes utilisent une méthode «par élimination»: ils croisent le nombre d’occupants d’une maison ciblée avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme «évaporés» ceux qui manquent, après une recherche «exhaustive» de traces biologiques, «des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux».
L’utilisation d’armes thermobariques – du grec ancien signifiant chaleur et pression – n’est pas sans précédent: les forces russes, pionnières en la matière, s’en servaient déjà à l’époque soviétique, dans les années 1990 en Afghanistan notamment, avec le lance-missiles TOS-1 «Solntsepek» – contraction des mots russes «soleil» et «cuire». Une arme perfectionnée au fil des ans et dont l’utilisation face aux forces ukrainiennes dès février 2022 avait particulièrement marqué les esprits.
En 2013, en pleine guerre civile syrienne, l’ONG Human Right Watch accusait le régime de Bachar el-Assad d’avoir utilisé, à de nombreuses reprises, des bombes incendiaires et à suppression thermobarique contre sa propre population.
Un «crime de guerre»
Contrairement aux armes à sous-munitions – notamment utilisées par Israël en juin 2025 en Iran et en 2006 au Liban – clairement interdites par le droit international, les technologies thermobariques ne sont pas explicitement proscrites lorsqu’elles sont utilisées contre des cibles militaires. Mais leur puissance exceptionnelle, capable de générer une véritable boule de feu en dispersant une grande quantité de liquide inflammable dans l’air avant d’exploser, a régulièrement entraîné la mort au sein des populations civiles, d’après al-Jazeera. La non-différenciation de ces armes entre un élément armé et un civil «constitue un crime de guerre», rappelle l’avocate Diana Buttu, interrogée par al-Jazeera.
Dans une étude de l’Unidir (United Nations Institute for Disarmament Research), la chercheuse Maya Brehm [elle est, entre autres, conseillère juridique au Comité international de la Croix-Rouge au sein de l’unité Armes et conduite des hostilités] pointe du doigt la capacité «incendiaire» de ces armes thermobariques, encadrée par le Protocole sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi des armes incendiaires (protocole III) signé à Genève en octobre 1980. Elle rappelle que «les organisations de la société civile appellent de plus en plus les États à modifier ce protocole» et à «imposer des règles plus strictes afin de traiter avec adéquation les graves dommages persistants causés par les armes incendiaires».
Selon l’enquête d’al-Jazeera, des bombes de fabrication américaine, comme les MK-84, des bombes de plus de 900 kg, larguées par des avions de chasse et dont l’explosion s’étend sur un rayon de 300 mètres, ont été utilisées dans les attaques où des corps se sont vaporisés. Le média évoque d’autres munitions comme le GBU-39 et le BLU-109 bunker buster, célèbre pour avoir notamment été utilisé dans l’assassinat du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre 2024 dans la banlieue sud de Beyrouth.
«Al-Jazeera se trompe complètement»
D’un point de vue chimique, al-Jazeera explique par la voix du directeur du ministère palestinien de la Santé à Gaza, le Dr Mounir el-Bursh, que «l’exposition du corps à une énergie de plus de 3000 degrés, combinée à une pression massive et à l’oxydation», fait que «les tissus se vaporisent et sont réduits en cendres». L’enquête ajoute que pour prolonger le temps de brûlure, les bombes sont chargées en poudres chimiques, dont du “tritonal”, une composition de TNT et de poudre d’aluminium.
«Al-Jazeera se trompe complètement sur la science fondamentale», alerte sur Bluesky Trevor Ball, enquêteur de l’ONG britannique Bellingcat, spécialisée dans la vérification des faits en source ouverte. Ancien membre d’une unité de l’US Army chargée de la détection et du désamorçage des engins explosifs, il explique que le phénomène d’évaporation des corps est dû à l’onde de choc provoquée par l’explosion et non à la température atteinte. «Les corps désintégrés par des explosions, c’est bien réel, mais cela provient de la pression créée, pas des effets thermiques de la chaleur.» (Article publié dans L’Orient-Le Jour le 11 février 2026)

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