Egypte: «Sissi, la centralisation de la pieuvre sécuritaire et la destruction/contrôle de la société civile»

A paraître en mai 2026.

Entretien avec Hossam el-Hamalawy conduit par Phil Butland

Hossam el-Hamalawy a fait des études à l’Université américaine du Caire. Il y a écrit un mémoire intitulé 1977, la révolution égyptienne du pain. Dans la seconde partie des années 1990, au-delà de ses diverses activités journalistiques, il adhéra à un courant révolutionnaire socialiste. Il fut détenu à plusieurs reprises par les services de sécurité de Moubarak. Libéré, il accompagna les mouvements de grève dans la seconde moitié des années 2000. Il fut une des figures de la gauche égyptienne dans le contexte de la révolution qui prit son essor en 2011. Suite au coup d’Etat d’Abdel Fattah al-Sissi et de la vague répressive, il a dû trouver refuge en Allemagne. Il vient de passer sa thèse de doctorat qui sera publiée en mai 2026 par les Editions Verso à Londres. Elle a pour titre: Counterrevolution in Egypt: Sisi’s New Republic. Il s’entretient ici avec Phil Butland. L’analyse qu’il produit sur le régime égyptien actuel devrait susciter aussi quelques réflexions auprès de ceux qui mettent en relief le rôle de l’Egypte dans la prétendue «reconstruction de Gaza». (Réd. A l’Encontre)

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Phil Butland: Peut-être pourriez-vous nous expliquer de quoi traitent votre thèse et votre livre?

Hossam el-Hamalawy: Les deux s’appuient sur des recherches que j’ai menées de 2018 à 2023, mais en réalité ils sont le fruit de plus de deux décennies d’engagement dans le mouvement oppositionnel en Égypte, en tant que journaliste, photographe, syndicaliste et chercheur s’intéressant à l’appareil répressif de l’État égyptien moderne.

L’argument principal de ce livre est que, contrairement à la croyance générale selon laquelle une contre-révolution rétablit l’ancien ordre, en réalité l’ancien ordre a échoué. Il ne s’agit pas d’un échec en matière de gouvernance, de droits humains, d’égalité sociale ou autre. Aux yeux des contre-révolutionnaires, l’ancien régime a échoué parce qu’il n’a pas réussi à réprimer la révolution. C’est pourquoi le type de régime qui émerge d’une contre-révolution victorieuse [placée sous l’égide d’Abdel Fattah al-Sissi] est généralement un régime qui tente d’éviter les «erreurs» du passé. Il est dès lors encore plus répressif et plus efficace dans la répression.

Ce n’est pas un phénomène propre à l’Égypte. Lorsque la révolution allemande a échoué, vous n’avez pas eu le Kaiser, vous avez eu Hitler. Lorsque la révolution italienne a échoué, vous n’avez pas eu une monarchie constitutionnelle, vous avez eu Mussolini et le fascisme. Lorsque la révolution égyptienne a échoué, nous n’avons pas eu Moubarak, nous avons eu Sissi.

Affirmez-vous que Sissi est objectivement pire que Moubarak?

Objectivement pire, mais aussi différent. Et c’est ce qui est le plus important. Mon livre tente d’expliquer en quoi ce régime est différent du précédent. Je me concentre principalement sur deux points. Le premier concerne l’organisation de l’appareil sécuritaire avant le coup d’État [3 juillet 2013] et son organisation actuelle.

L’appareil répressif égyptien moderne est né après le coup d’État de 1952. Il était alors fragmenté de manière intentionnelle. En 1952, un groupe d’officiers nationalistes éclectiques, qui se faisaient appeler les Officiers libres, a organisé un coup d’État. Dirigés par le colonel Gamal Abdel Nasser, ils ont renversé la monarchie [le roi Farouk] soutenue par les Britanniques et ont proclamé la république un an plus tard.

Parmi les conspirateurs se trouvait un lieutenant-colonel. Il s’appelait Zakaria Mohieddin et était surnommé «le Beria de Nasser», en référence à son rôle dans la restructuration de l’appareil sécuritaire. Il était le bras droit de Nasser, à l’instar de Beria sous Staline. [Mohieddin fut membre du Conseil de commandement révolutionnaire de 1952 à 1956, il dirige les services de renseignement de 1954 à 1956, occupe le poste de vice-président de la République arabe d’Egypte de 1961 à 1968.]

Mohieddin a organisé l’appareil sécuritaire moderne égyptien et l’a fragmenté de manière délibérée, car la préoccupation immédiate des officiers à l’époque était simplement de contrer un contre-coup d’État. C’était très à la mode. Il y avait par exemple une blague à l’époque dans le monde arabe qui disait que l’officier qui se levait le plus tôt était généralement celui qui organisait un coup d’État. Les coups d’État étaient monnaie courante à l’époque.

Si la menace dominante que vous percevez est un coup d’État militaire, vous fragmentez votre appareil sécuritaire. Vous créez des organisations dont les mandats se chevauchent et qui sont en concurrence les unes avec les autres. Elles échangent rarement des informations et les canaux de communication ne sont pas horizontaux. Seul le dirigeant a une vue d’ensemble.

En ce qui concerne le secteur de la sécurité, l’interaction entre les composantes de l’appareil répressif égyptien pendant des décennies, que ce soit sous Nasser, Sadate ou Moubarak, a façonné la politique égyptienne. Cette formule s’est essentiellement poursuivie jusqu’en 2011.

On pourrait naturellement se demander si les dirigeants ne s’inquiétaient que d’un coup d’État militaire. Qu’en est-il du soulèvement populaire dans les rues? Il est naturel que tout autocrate, s’il veut rester au pouvoir, doive se protéger contre toutes sortes de dangers et de menaces. Cependant, il y a toujours une menace dominante qui est perçue comme telle. Et ils organisent leur appareil sécuritaire en fonction de cette menace dominante perçue.

Jusqu’en 2011, la classe dirigeante égyptienne ne nous a jamais pris au sérieux. Ils savaient que de temps en temps il pouvait y avoir des émeutes ici, des manifestations là. Mais elle n’aurait jamais imaginé, même dans ses pires cauchemars, qu’une révolution comme celle de 2011 [voir sur ce site les nombreux article publiés à l’époque] puisse avoir lieu. La révolution a donc eu lieu, et pendant deux ans et demi la potence a hanté les rêves et les cauchemars des élites dirigeantes et des généraux égyptiens, jusqu’au coup d’État de 2013.

Les généraux qui ont mené le coup d’État, avec Al-Sissi, qui était alors ministre de la Défense, considéraient Moubarak comme trop faible, trop indulgent, quelqu’un qui laissait trop de place à la presse et aux ONG pour le critiquer. Sans son indulgence, disaient-ils, nous n’aurions pas connu cette «catastrophe» de 2011.

Ils ont donc opté pour un nouveau modèle, qui reposait sur deux éléments principaux. La première consistait à unifier l’appareil sécuritaire pour la première fois depuis 1952. Cet appareil est principalement composé de l’armée, de la police et des services de renseignement généraux. Pour la première fois, ces trois composantes ont été contraintes de se coordonner, de s’unir et d’échanger des informations afin de faire face à la menace existentielle que représentait la révolution.

Dans mon livre, je retrace la manière dont Sissi a réorganisé cet appareil. Ce n’était pas une tâche facile. Il ne s’agissait pas simplement d’une transition automatique choisie par les services de sécurité. Certains membres de ces organisations ont résisté et ont dû être purgés.

Voilà un première chose. Je soutiens que l’autre élément qui distingue le régime de Sissi est que, s’il est vrai que Moubarak était un dictateur, il présidait une société civile dynamique, et cette société civile agissait comme un amortisseuer pour protéger la société contre les intrusions excessives de l’exécutif étatique.

Elle protégeait également l’État contre un éventuel soulèvement. Permettez-moi de vous donner un exemple concret. Si des atrocités éclataient à Gaza, Moubarak craignait que cela ne déclenche des émeutes et des manifestations de masse en Égypte. Mais il avait les Frères musulmans, une organisation gigantesque qui existait dans presque toutes les provinces d’Égypte. Ils étaient réformistes et étaient plus qu’heureux de jouer le jeu du régime. Moubarak fermait les yeux et autorisait les Frères musulmans à organiser des manifestations, qui ne scandaient jamais de slogans contre Hosni Moubarak, ne quittaient jamais le campus universitaire pour descendre dans la rue et ne quittaient jamais les locaux des syndicats professionnels. Ces manifestants ne scandaient jamais de slogans contre la police. Ils n’entraient jamais en conflit avec les forces de sécurité. Et si les choses dégénéraient, Moubarak envoyait les Forces centrales de sécurité, qui sont notre version de la police anti-émeute.

Si la frustration montait dans la société en raison de la détérioration des conditions de vie, Moubarak disposait d’un réseau de cheikhs salafistes qui pouvaient utiliser leurs sermons du vendredi pour commencer à blâmer les femmes non voilées, les chrétiens ou les chiites pour la crise économique. Pour détourner l’attention, ils pouvaient dire à tout le monde qu’il s’agissait d’une crise morale avant d’être une crise économique.

Si des actions syndicales éclataient, Hosni Moubarak disposait de la Fédération générale des syndicats, soutenue par l’État, qui était une structure pyramidale dominée par les bureaucrates de l’État. Ils étaient présents dans presque tous les lieux de travail.

Moubarak concluait des accords avec ces bureaucrates, ainsi qu’avec l’organisation légale de gauche, le Tagammu – qui était plus ou moins l’équivalent de Die Linke en Allemagne – ou avec le Parti communiste égyptien. Ces accords désamorçaient le militantisme syndical en échange de quelques sièges au parlement.

Plus important encore, il existait une organisation gigantesque appelée le Parti national démocratique au pouvoir, présente dans presque tous les quartiers d’Égypte. Ces types n’étaient pas seulement des voyous au service du régime. C’étaient des bureaucrates issus de générations d’expérience depuis l’époque de Nasser, celle de l’Union socialiste arabe [1962-1978]. C’était le parti unique du régime. Et ils se sont tous transformés et métamorphosés en Parti national démocratique [fondé par Sadate en 1978].

Ces types avaient 20, 30 ou 40 ans d’expérience bureaucratique. Ils savaient comment exercer le pouvoir. Ainsi, si vous aviez un problème dans votre quartier avec la police ou les autorités, avant d’aller vous immoler par le feu devant le commissariat, vous alliez voir votre représentant local du PND. Vous lui parliez, et en échange d’un petit pot-de-vin, voire gratuitement, il jouait le rôle de médiateur entre vous et l’État pour résoudre le problème.

Or, Sissi et les généraux ont vu là l’une des raisons de la «catastrophe» de 2011. Le type de régime qu’ils ont mis en place après 2013 reposait donc sur l’unification de l’appareil sécuritaire et la destruction complète de la société civile. L’Égypte est désormais gouvernée sans parti au pouvoir, sans opposition, sans ONG, sans syndicats indépendants, sans même les anciennes structures de pouvoir dont disposait Hosni Moubarak.

Au lieu de cela, l’État «micromanage» la société au quotidien, sans aucun amortisseur entre les deux. Le bras répressif de l’État, c’est-à-dire l’armée, la police et les services de renseignement, cannibalise les organisations civiles de l’État.

Ainsi, par exemple, de nombreuses responsabilités des différents ministères et agences civiles ont été transférées à l’armée. Il est vrai que depuis 1952, et en particulier sous Moubarak, le régime avait l’habitude d’intégrer des officiers à la retraite dans la bureaucratie. Ce n’est pas nouveau, mais ce qui est nouveau ici, c’est d’abord que cela se fait à l’heure actuelle à un rythme effréné. Et deuxièmement, officiellement, les institutions militaires remplacent désormais les institutions civiles.

Si vous voulez savoir quelle agence militaire dirige quel secteur en Égypte, il suffit de consulter la page Facebook du porte-parole présidentiel de Sissi, où celui-ci publie quotidiennement des photos des réunions auxquelles participe Sissi. Regardez n’importe quelle photo prise à n’importe quel moment de la journée et examinez les participants. Chaque fonctionnaire civil a un homologue militaire. Ce dernier a le dessus.

Par exemple, lorsqu’il vous dit qu’aujourd’hui Sissi a tenu une réunion pour discuter du secteur agricole, à la droite de Sissi se trouvent le ministre de l’Agriculture et le ministre de l’Irrigation. De l’autre côté se trouve le colonel Bahaa el-Ghannam, qui dirige désormais l’agence Future of Egypt, la branche commerciale de l’armée de l’air. Croyez-le ou non, l’armée de l’air est désormais responsable de notre secteur agricole.

Si Sissi organise une réunion pour discuter de la politique éducative en Égypte, vous trouverez le ministre de l’Éducation assis d’un côté de la table. De l’autre côté se trouvera le directeur de l’Académie militaire égyptienne. C’est donc l’Académie militaire égyptienne qui dirige désormais le secteur de l’éducation.

À partir de 2023, chaque candidat à un poste dans la fonction publique devra être contrôlé par l’Académie militaire égyptienne. Je parle ici de tous les postes de la fonction publique; ainsi, après avoir réussi votre examen, vous irez à l’Académie militaire égyptienne pendant six mois, où vous suivrez un camp d’entraînement d’endoctrinement idéologique.

Vous vous réveillez le matin et vous faites du sport comme un conscrit. Vous faites de l’entraînement physique, puis vous suivez des cours sur la sécurité nationale, sur les complots visant à renverser l’État et sur ce qu’ils appellent la «guerre de quatrième génération», c’est-à-dire la répression des dissidents internes qui servent des puissances étrangères sans même le savoir.

Vous avez beaucoup parlé de la manière dont l’État s’est restructuré et s’est orienté vers une répression plus ouverte. L’histoire de l’Égypte et celle de la région montrent que la répression ouverte ne peut se maintenir indéfiniment, qu’il y aura toujours du mécontentement. Je suppose qu’il y a du mécontentement à propos de la Palestine et des conditions de vie. Quelle est la situation de notre camp? Vous avez bien expliqué ce que fait leur camp. Y a-t-il une initiative organisée pour contrer cela?

Hossam el-Hamalawy

Pour l’instant, la situation est sombre. Je ne vais pas essayer de la présenter sous un jour favorable. Tout d’abord, après le coup d’État, Sissi a commencé à réprimer l’opposition islamiste, principalement les Frères musulmans, mais aussi les salafistes et les djihadistes. Puis il s’en est pris à l’opposition laïque, qu’il s’agisse de la gauche, des libéraux ou des groupes de jeunes. Il les a tous démantelés, a tué des dizaines de militants et en a emprisonné des dizaines de milliers d’autres.

De 2011 à 2021, 43 nouvelles prisons ont été construites. La population carcérale est très difficile à estimer car il n’y a aucune transparence. Certaines estimations font état de jusqu’à 60 000 prisonniers politiques, à un moment donné. Aujourd’hui, je pense que ce nombre est tombé entre 10 000 et 20 000.

La gauche égyptienne, c’est-à-dire notre camp, a été largement neutralisée et détruite. Cela s’est produit par le biais d’arrestations massives, de l’assèchement du financement de ces organisations et de la répression sécuritaire. Le régime a également adopté une technique de détention en porte tournante appelée «Tadweer» en arabe, qui signifie «recyclage».

Ils vous arrêtent aujourd’hui et vous placent en détention provisoire pendant, disons, deux ans, sur la base d’accusations fallacieuses. Puis, avant votre procès, ils vous libèrent sur le papier, mais vous accusent des mêmes faits dans une nouvelle affaire. Vous restez donc pris dans cette porte tournante pour toujours. Certaines personnes ont été recyclées pendant plus de sept ans. Pas de procès, juste des allers-retours sur le papier.

Mais ce n’est pas une raison pour désespérer. Je le répète souvent, il y a un dicton qui dit: «Plus la nuit est sombre, plus les étoiles brillent». Nous sommes des marxistes qui comprenons la dialectique. Cela signifie que même lorsque la répression est à son comble, elle sème les graines de l’opposition.

Quelle a été la réaction de la rue égyptienne face aux attaques en cours contre Gaza?

Elle a été largement modérée par rapport à la décennie précédente. J’ai 48 ans. Je me suis radicalisé à partir de la cause palestinienne. Mon éducation politique s’est toujours faite à travers la solidarité avec les Palestiniens, et c’est grâce à cette solidarité que je me suis engagé dans la politique radicale de gauche.

Mais ce qui s’est passé, c’est que sous le poids de la répression que le pays a connue, la plupart des organisations ont été détruites, et la peur règne également parmi la population. Il serait suicidaire d’organiser une manifestation en faveur de la Palestine.

Malgré tout cela, avec le déclenchement de la guerre contre Gaza, des manifestations spontanées ont eu lieu sur les campus. Il s’agissait probablement des premières manifestations organisées sur les campus depuis près d’une décennie, depuis que Sissi les avait «pacifiés». Des manifestations sporadiques ont également eu lieu dans des mosquées et sur des places publiques, mais l’État a réagi avec sévérité et arrêté des centaines de personnes. À l’heure où je vous parle, au moins 120 personnes [en lien avec la solidarité en direction de la Palestine] sont en détention provisoire depuis 2023.

Dans le même temps, le régime diffusait dans les médias que Sissi faisait tout son possible pour perturber le programme de transfert et l’expulsion des Palestiniens vers le Sinaï, et que nous faisions tout notre possible pour aider nos frères palestiniens, même si, en fin de compte, Sissi était totalement complice de cette guerre.

C’est pourquoi cela ne s’est pas traduit par des manifestations de masse dans les rues, mais cela a légèrement ravivé le mouvement, et la solidarité avec les Palestiniens s’est exprimée sous d’autres formes, notamment la campagne de boycott, qui s’est répandue comme une traînée de poudre en Égypte.

Quelle a été la réaction en Égypte aux récents développements en Iran?

Elle a été mitigée, selon le type d’informations reçues. Il y aura certainement une partie de la population égyptienne qui adhérera à la propagande selon laquelle tout cela concerne uniquement les Israéliens qui renversent un régime anti-israélien. Mais je dirais que la majorité des Égyptiens trouveraient des parallèles entre eux-mêmes et les manifestants iraniens.

Ce qui a déclenché cette vague massive de protestations en Iran, c’est la détérioration de la situation économique et la brutalité pure et simple de l’État, ce que les Égyptiens connaissent bien. Je pense donc que les Égyptiens suivront de près la situation et se demanderont si quelque chose de similaire pourrait se produire en Égypte.

Bien sûr, on ne peut pas prédire l’avenir, mais que pourrait-il se passer ensuite en Égypte?

Je suis optimiste pour une raison très simple. Parfois, une contre-révolution peut dissiper les facteurs qui ont conduit au déclenchement de la révolution. Certaines contre-révolutions réussissent, non seulement grâce à la répression, mais aussi parce qu’elles s’attaquent à ces problèmes. Ce n’est pas le cas en Égypte.

Pour être plus clair, le soulèvement de 2011 n’a pas eu lieu simplement parce que des militants ou des figures de l’opposition ont décidé de se mobiliser. Les actions individuelles et l’agitation politique ont leur importance, mais elles ne suffisent jamais à elles seules. Les révolutions éclatent lorsque des conditions structurelles plus larges rendent la société explosive et lorsque des forces politiques organisées sont capables d’intervenir au bon moment.

En Égypte, deux de ces conditions objectives se sont conjugées. La première était la répression politique omniprésente et la brutalité policière systématique. La seconde était l’injustice sociale, en particulier la répartition inégale des richesses et la détérioration constante des conditions de vie. Ces facteurs ont créé une société prête à exploser.

Ce qui a longtemps manqué, et qui s’est brièvement matérialisé en 2011, c’est ce que les marxistes appellent l’intervention subjective. J’entends par là la présence d’acteurs, de réseaux et de mouvements organisés capables de traduire la colère populaire en une action collective soutenue. La contre-révolution n’a résolu aucun des problèmes structurels sous-jacents. Au contraire, la répression s’est intensifiée et les conditions économiques se sont détériorées. Cela signifie que les conditions objectives restent toujours en place. Ce qui fait encore défaut, pour l’instant, c’est cette intervention politique organisée capable de transformer le mécontentement en une contestation massive du régime.

La contre-révolution a-t-elle apporté des réponses ou des solutions à ces problèmes? Non, elle les a en fait aggravés. Aujourd’hui, en matière de répression politique, Hosni Moubarak est, comparé à Sissi, un défenseur des droits humains. En ce qui concerne les conditions économiques, beaucoup de gens regrettent l’époque de Moubarak. Je ne leur en veux pas quand ils disent: «Ce n’était pas si mal sous Moubarak.»

L’existence de ces deux facteurs signifie qu’il y aura toujours un environnement propice à la résistance. Ce qui manque ici, c’est l’intervention subjective. Et au cours des dernières années – et cela s’est accéléré avec le génocide à Gaza – on a assisté à une légère reprise de l’activité de gauche. Elle reste encore très marginale. Mais cette marge n’existait même pas il y a quelques années.

Simultanément, on assiste à une vague croissante d’actions syndicales, qui n’atteint pas le niveau de celles de 2006 ou 2011, qui ont été notre hiver de mécontentement syndical et ont ouvert la voie à la révolution. Mais on observe une augmentation progressive. En 2025, au moins 100 manifestations syndicales ont été enregistrées, et ce sont celles dont nous avons connaissance. Il y a certainement eu d’autres grèves sauvages dont nous n’avons pas eu connaissance.

Ces grèves sont provoquées par les bas salaires et par le refus de la direction d’appliquer les décrets de Sissi visant à augmenter le salaire minimum national. Les directions ne respectent donc même pas le seuil fixé par le gouvernement. Dans le contexte de ces actions syndicales, cela incite des personnes comme vous et moi à recommencer à parler de socialisme.

Le fait que la situation soit aujourd’hui pire qu’avant 2011 signifie-t-il que le Printemps arabe a été un échec?

Je ne suis pas fan des dichotomies ou des oppositions binaires, qui consistent à dire que quelque chose a échoué ou n’a pas échoué. La vague du Printemps arabe – ou quel que soit le nom que vous lui donniez, car certaines personnes n’aiment pas ce terme – a été vaincue, cela ne fait aucun doute. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Je ne suis pas d’accord avec le discours qui considère la défaite comme une fin en soi. Il y a des gens qui ont vécu cette révolution, et ils sont toujours en vie.

Dans les années 1990, lorsque mes camarades et moi avons commencé à militer dans des cellules clandestines pour parler de révolution contre Moubarak, les gens nous traitaient comme des fous, comme des extraterrestres. De quoi parlez-vous? Nous n’avons jamais eu de révolution dans ce pays, ou la dernière fois que nous avons eu une révolution, c’était en 1919, contre les Britanniques.

Aujourd’hui, vous pouvez dire à un jeune de 18 ans de regarder YouTube pour trouver des images de ce qui s’est passé. Cela rend la révolution réelle, concrète, et pas seulement abstraite, comme dans les livres. Vous l’avez vue se produire.

C’est l’un des aspects positifs du Printemps arabe. Au moins, lorsque nous parlons d’une nouvelle révolution, nous avons quelque chose de concret sur quoi nous appuyer. Mais je dirais que cette première vague a définitivement été vaincue. Mais tirons-en les leçons, construisons dessus et faisons avancer le mouvement.

Y a-t-il quelque chose que vous n’avez pas dit et que vous aimeriez ajouter?

Une dernière chose: les camarades ici en Allemagne ont un rôle à jouer. Vous êtes dans le ventre de la bête. Parfois, les gens idéalisent le Sud global. Ils disent: «C’est là que se trouve la répression, c’est donc là que les révolutions auront lieu. Nous ne verrons jamais cela ici en Allemagne». Ce n’est pas vrai.

L’ensemble du système capitaliste entre en crise, et nous commençons déjà à en voir les symptômes et les signes, que ce soit ici en Allemagne ou dans l’Occident industrialisé. Les gens ici en Allemagne, en Europe et en Occident ont un rôle à jouer. Ce rôle est le suivant: vous devez empêcher vos propres gouvernements de soutenir et d’approuver notre régime.

L’une des principales raisons pour lesquelles la contre-révolution a prévalu en Égypte est qu’elle a été soutenue par des alliés régionaux et mondiaux, dont l’Allemagne. Vous avez donc un rôle à jouer en faisant pression sur le gouvernement local pour qu’il cesse de soutenir Sissi.

En outre, il y aura une montée de la contestation sociale ici en Allemagne. Cela ne fait aucun doute. Ce n’est pas parce que les Allemands sont de gauche ou de droite, mais parce que la situation économique se détériore. Si vous n’êtes pas suffisamment organisés, les gens se tourneront vers l’extrême droite pour trouver des réponses si la gauche radicale n’est pas prête à leur apporter.

Toute lutte locale que vous menez ici en Allemagne nous aide en Égypte. Il ne s’agit pas seulement de manifester devant l’ambassade d’Égypte. Si vous remportez la lutte contre la privatisation du S-Bahn, vous contribuez à la révolution égyptienne. Si vous remportez ici la lutte contre les coupes dans les dépenses sociales, vous contribuez à la révolution égyptienne. Si vous mettez un terme à cette campagne de militarisation ici en Allemagne, vous contribuez à la révolution égyptienne.

L’ensemble du système capitaliste est comme un vaste réseau. Si vous l’affaiblissez à un endroit, cela aide tous les autres. (Entretien publié sur le site The Left Berlin le 18 janvier 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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